On connaissait le célèbre roman de Hjalmar Söderberg, Docteur Glas, aujourd’hui réédité pour l’occasion. Car voici que Bengt Ohlsson se charge de mettre en scène le principal, si l’on peut dire, personnage secondaire de cette œuvre, le pasteur Gregorius, époux d’Helga, qui le délaisse et suit les conseils du médecin de famille, le fameux Docteur Glas, lequel recommande au couple l’abstinence sexuelle. Certes bien plus âgé qu’Helga, Gregorious ne s’y résout pourtant pas et un sévère désarroi, d’ordre existentiel, le frappe, lui le religieux capable de s’interroger sur la théorie de l’évolution mais affirmant « c’est la volonté de Dieu » lorsque cela le dispense de trop d’efforts. « Ma prison, c’est d’être tenu par tous pour autre que ce que je suis. Ma prison, ce sont tous les désirs que je n’ai jamais osé exprimer. (…) Ma prison, c’est toute cette peine et tout ce désespoir que j’ai enfouis dans des cachettes si ingénieuses que je ne saurais jamais les retrouver, quand bien même j’essaierais. » Gregorious est en proie au doute sous toutes ses formes et à ce titre, il en devient presque sympathique. « Le péché », réfléchit-il, « c’est le fait de se priver d’être une personne aimante ». Pas mal, non ? Nos religieux actuels de tous poils seraient bien avisés de décortiquer cette idée. Mais lorsque Gregorious évoque son attirance pour celle qui deviendra sa femme, le malaise apparaît. Elle a douze ans, lui une quarantaine d’années. Il l’observe un jour à la dérobée. Elle est nue devant le miroir d’une armoire, touche son propre corps, l’explore. « Ce devait être un péché si grave que l’idée n’avait pas dû effleurer Dieu de le faire figurer parmi Ses commandements. Il avait dû estimer que l’interdiction de convoiter la femme de son prochain suffirait et que personne, et surtout pas un de ses serviteurs, ne tomberait assez bas pour désirer l’enfant de son prochain. » Sur les conseils, donc, du Docteur Glas, qui a vraisemblablement des idées derrière la tête, Helga se refuse à lui. Gregorious prend du poids, il est d’humeur taciturne, on se détourne de ce pasteur si peu avenant. Il tente cahin-caha de reprendre sa vie en main mais jusqu’à la dernière page le lecteur a envie de le secouer, de l’enguirlander.
Bengt Ohlsson réussit là son pari de tracer le portrait d’un personnage emprunté à l’un de ses grands prédécesseurs. Méconnu en France bien que plusieurs de ses livres soient ou aient été disponibles (La Jeunesse de Martin Birck, Le Jeu sérieux, etc.), Hjalmar Söderberg (1869-1941) est toujours très lu en Suède, où il fait figure de classique. (Rappelons que les éditions Cambourakis ont publié de lui Dessin à l’encre de Chine et autres nouvelles en 2014.)
Né en 1963, chroniqueur au quotidien Dagens Nyheter, Bengt Ohlsson est l’auteur de plusieurs romans, dont, traduits en français, Syster (Phébus, 2011) et Kolka (Phébus, 2012). Deux romans subtils et puissants.
* Bengt Ohlsson, Gregorius (Gregorius, 2004), trad. Rémi Cassaigne, Phébus, 2016
* Hjalmar Söderberg, Docteur Glas (Doktor Glas, 1905), trad. Marcellita de Moltke-Huitfeld et Ghislaine Lavagne, Libretto, 2016
(Reprise ici de la traduction de 1969 de Doktor Glas, Julliard, 1969 – qui était indiquée comme « traduit du danois » et comprenait une préface de Jean-Clarence Lambert ; notons qu’en 2005 les éditions Michel de Maule ont publié une traduction « sans suppressions ni résumés » de Denise Bernard-Folliot, sensiblement différente de la précédente.)