C’est un regard à la fois contemplatif et en interaction avec la nature, celle de l’Islande, sa faune et sa flore si diverses, que Manon Rozier (née en 1972 à Aix-en-Provence et auteure d’albums pour les enfants) nous offre dans ce recueil bilingue, animale. « animale est un hommage/à la puissance tellurique/la beauté saisissante et sauvage/ode à l’oiseau/compagnon de route/double de soi », affirme la quatrième de couverture. L’Islande, et plus particulièrement la péninsule nord-ouest, cette région appelée Flateyri. Une zone aux paysages époustouflants, où des auteurs de romans policiers, par exemple, aujourd’hui, situent leurs intrigues – quand les mystères créés par les humains ne suffisent pas. Les textes de Manon Rozier ? Comme une respiration qui soudainement monterait des pierres, traverserait le lichen, se mêlerait à la brume... S’accoquinerait aux pas de celui ou de celle que ces paysages démesurés attirent – « à quatre pattes on court/vite ». La nuit n’existe plus, le jour est une aube sans fin. « La terre/réchauffe les ruisseaux/on boit aux sources/les corps plongent dans les eaux sacrées/la terre/répare. » La terre a toujours réparé les êtres humains mais l’ingratitude de ceux-ci ne lui épargne pas d’être sans cesse piétinée, souillée. Les mots de l’auteure cautérisent le mal-être qui peut saisir le voyageur. Son énumération des volatiles présents ici est à elle seule un poème troublant : « mouette tridactyle/fulmar boréal/grand labbe/pingouin torda/guillemot de Troïl/guillemot de Brünnich/macareux moine... » Autre poème, sa description de l’aigle de mer. Peut-être inconnus du lecteur, ces oiseaux semblent ouvrir grandes leurs ailes devant lui et s’envoler des pages de ce fort beau volume. « Quoi de plus maintenant » ? interroge (sans point d’interrogation, puisque inutile, à vrai dire) Manon Rozier, dont la passion pour l’ornithologie est forcément communicative. Qu’est-ce qui peut succéder à ces envols, à ces cris, à ces horizons fondus de joie et de douleur ? Pour tout amoureux de la folie intrinsèque des terres et mers islandaises, animale, « carnet du nord-ouest », à lire pour se laisser emporter. animale ? Car être humain, sur cette « route toute bleue/des lupins qui l’assaillent » (les lupins, espèce invasive, importée, qui caractérise aujourd’hui les paysages de certaines régions de l’île), c’est aussi être animal(e), faune et flore et minéral à la fois. Un recueil à lire lentement, puis à reprendre : « on enchaîne les premières fois » et on recommence, ravis, « le regard lavé des mémoires ».
* Manon Rozier, animale (Lifs, texte en islandais de Ólöf Pétursdóttir), Le Chantier, 2022