Quelque part entre La Société des jeunes pianistes du Norvégien Ketil Björnstad et Cantique pour la fin du voyage de son compatriote Erik Fosnes Hansen (qui relatait le naufrage du Titanic), voici Ni terre ni mer, roman qui se passe surtout en Suède, de l’Allemande Anne von Canal. Consacré en partie au naufrage de L’Estonia le 28 septembre 1994 (852 morts entre Tallinn et Stockholm), plus grande catastrophe maritime européenne de l’après-guerre, Ni terre ni mer suit le parcours de Laurits Simonsen, issu de la bourgeoisie de Stockholm, marqué par son sceau « à peine visible mais indélébile », et musicien de talent un peu malgré lui. D’abord médecin, ou plus exactement gynécologue, sur les recommandations de son père qui brise ses espoirs en l’obligeant à conclure un pacte : il obtient son examen de musique du premier coup ou bien.... Laurits se range, ne maudit pas ses parents mais au contraire finit par se sentir très bien avec eux. Au moins, il ne manque de rien : une femme qu’il aime, une fillette charmante, un boulot qui paie correctement… « Il était arrivé, il était heureux. » Comme quoi, dit son parrain pour l’anniversaire des dix ans de mariage de Laurits, « il vaut la peine d’entretenir nos vieilles valeurs ». Mais ce discours réveille un passé qui n’est pas éteint, une vocation qu’il a tenté de renier et qui est toujours là. Laurits comprend qu’il a été trompé, trahi, il bifurque, part en Estonie avec son épouse et leur fille, pays d’origine de ses beaux-parents, s’installe à Tallinn. Puis… voilà L’Estonia. Le drame. Retour à la musique, une très triste musique. Un roman subtil, soudainement fort, comme un coup de poing qu’on n’attend pas.
* Anne von Canal, Ni terre ni mer (Der grund, 2014), trad. de l’all. Isabelle Liber, Slatkine et Cie, 2016