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Poésie

Suite Birgitta

On connaît les Billets quotidiens de Stig Dagerman, ces poèmes dans lesquels il présente des faits d’actualité ou des anecdotes de la vie quotidienne. C’est un autre aspect de l’auteur qui apparaît dans cette Suite Birgitta (version bilingue), traduite et postfacée par Claude Le Manchec (ex-formateur en IUFM, traducteur et spécialiste de Kafka et de Tchékov, et de la littérature jeunesse) et agrémentée de peintures de Daphné Bitchatch. « La nuit est un pont ; son parapet, des question mortes », écrit Stig Dagerman, relatant dans ce long poème une histoire – ni une aventure, ni une liaison – avec une femme rencontrée peut-être dans le cadre d’un projet artistique. Il est étrange qu’avec Dagerman le lecteur ait souvent cette impression de tout percevoir – et de ne rien savoir. Parce que le revers de la vérité n’est pas le mensonge, à l’évidence, mais une autre vérité quelquefois complémentaire, mais pour le moins divergente. « Je suis la serrure de ma propre prison./Je suis la clé de ma propre liberté./Qui sait ce qu’est la liberté, Birgitta,/sinon celui qui aime à l’infini ? » Dagerman s’est ingénié dans l’ensemble de ses écrits à privilégier certains thèmes et à passer de l’un à l’autre, tricotant de nouveaux romans avec les mêmes pelotes de laine, multipliant les motifs. Comme l’observe Claude Le Manchec, Birgitta svit « reprend, sous une forme concentrée, plusieurs thèmes récurrents du roman Ennui de noce, en particulier la tristesse et la solitude de ‘celui qui n’est pas aimé’. » Chaque vers de ce texte puissant contient des images qui forcent l’imagination du lecteur et s’inscrivent dans sa mémoire. L’écrivain Stig Dagerman excellait sur de nombreux plans, découvre-t-on encore, une fois l’émotion suscitée par la lecture de Suite Birgitta non pas retombée – mais appréhendée.

 

* Stig Dagerman, Suite Birgitta (Birgitta svit, traduction et postface Claude Le Manchec, peintures Daphné Bitchatch, Centrifuges, 2019

Printemps français

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« …Toute lettre doit être ouverte enfin

chaque question recevoir une réponse.

Et quiconque a des yeux et les fronce

doit pouvoir suivre le loup en chemin.

 

Les traces que nous laissent les hommes

montrent à chacun où vit son frère.

Car personne n’est aussi solitaire

qu’il peut le croire au cœur de l’automne. » (Stig Dagerman)

 

Stig Dagerman, « La première neige », in Printemps français/Poèmes satiriques (Fransk vär), trad. Philippe Bouquet, Ludd, 1995. Stig Dagerman (1923-1954) a souvent écrit dans la presse, notamment des « billets quotidiens » rimés sur des sujets d’actualité ou de société.

Violente la chanson

C’est une poésie faite de petits riens, réflexions pleines de sensibilité sur le quotidien, que livre Katarina Frostenson (née en 1953, membre de l’Académie suédoise de 1992 à 2018 et épouse du photographe français Jean-Claude Arnault, à l’origine du scandale qui a touché la célèbre institution décernant le Prix Nobel de littérature) dans ce recueil, Violente la chanson. Ces petits riens incrustés dans le présent et qui forment un tout : une vie, une voix, une vision, « le bruit sourd de la pluie ». Comme lorsqu’elle décrit « un quartier » de Stockholm, remontant la Sveavägen avec une attention portée à ce qui n’est pas toujours perceptible au premier abord. « Où vont-ils donc tous ces gens qui marchent/entre quatre murs avec du pain dans les mains/du lait sur les lèvres/ et rêvent de lignes, disparaître/sur un territoire sans nom... » Un choix de poèmes effectués avec la traductrice, Marie-Hélène Archambeaud, qui signe la postface et n’est pas sans nous interroger lorsqu’elle estime que « la poésie de Katarina Frostenson nous donne ainsi une belle leçon de courage et de liberté ». Ne serait-ce pas le propre du « verbe poétique » de « transcender les vicissitudes de la vie » ?

 

* Katarina Frostenson, Violente la chanson (Sånger och formler, 2015), trad. Marie-Hélène Archambeaud, Cheyne (D’une voix l’autre), 2019

 

Les petites choses

Deux voix

 « Si tu n’as plus le courage de faire encore un pas,

de relever la tête,

si tu succombes, désemparé, sous le poids de la grisaille –

réjouis-toi, alors, et remercie les petites choses aimables,

réconfortantes, enfantines.

Tu as une pomme dans la poche,

un livre de contes qui t’attend chez toi –

de toutes petites choses que tu dédaignais

à l’époque où ta vie rayonnait,

devenues doux soutien aux heures mortes. »

 

« Les petites choses » (« Små ting »), trad. Caroline Chevallier, in Deux voix, poèmes de Edith Södergran et Karin Boye (présentation et traduction Elena Balzamo et Caroline Chevallier, dessins Turi Arntsen), Caractères, 2011.

Grand nom de la poésie moderniste, et féminine et suédoise et en quête de Dieu, Karin Boye (1900-1941) a signé l’un des tout premiers romans d’anticipation politique : La Kallocaïne (Kallocaïn, 1940 ; trad. Marguerite Gay et Gert de Mautort, Ombres, 1988), avant 1984 de George Orwell (1948) ou Nous autres (1924) d’Eugène Zamiatine. L’intimité contre les masses… La réflexion contre les totalitarismes d’alors, contre ceux d’aujourd’hui et contre ceux à venir.

Pierres de Jérusalem

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Les poètes peuvent être de grands voyageurs ; ils peuvent aussi se satisfaire de voyages immobiles. Quel lecteurs saura repérer les uns des autres ? « J’ai tout laissé derrière moi/L’eau vive, mes livres, mes amis. » Considéré comme un poète surréaliste, Lasse Söderberg (né en 1931) a longtemps vécu à l’extérieur de la Suède. Traducteur, il interprète aussi publiquement des textes français, espagnols ou anglais. Auteur de plus d’une vingtaine de recueils, il emmène le lecteur, dans ce volume, dans une ville au statut toujours controversé : Pierres de Jérusalem, aujourd’hui traduit en français grâce à Jean-Clarence Lambert (lui-même poète et traducteur hors pair, à qui l’on doit notamment une remarquable Anthologie de la poésie suédoisepubliée sous l’égide de l’Unesco). Des photographies de l’artiste norvégienne Sidsel Ramson contribuent également à nous restituer l’atmosphère de cette cité « couverte de cicatrices ». « Seigneur, protège-moi des religions », s’exclame Lasse Söderberg dans le rôle du contemplatif ironique, ajoutant : « Les pierres de Jérusalem/sont la preuve que Dieu n’existe pas./Elles ont goût de sel comme si elles avaient pleuré./Mais il n’y a que nous pour pleurer. »

 

* Lasse Söderberg,Pierres de Jérusalem(trad. Jean-Clarence Lambert), Caractères (Planètes), 2018

Les Hommes de l'émeraude

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« La vie est d’une richesse infinie,

saisissons-la à pleines mains,

que notre pouls batte au rythme du temps.

 

Venez nous rejoindre dans nos forges noires de suie.

Donnez-nous des heures, offrez-nous des jours,

entassez-les tout autour de nous.

Nous les saisirons tous, un par un,

nous poserons chaque minute sur l’enclume, devant nous. »

(Josef Kjellgren,Je suis des milliers,Plein chant)

 

La littérature prolétarienne suédoise a compté de grands noms. Josef Kjellgren (1907-1948) est l’un d’entre eux. Les Hommes de l'Emeraude (Smaragden, 1939, trad. Philippe Bouquet, Pandora, 1980) et La Chaîne d’or (Gulkedjan, 1940, trad. Philipe Bouquet, Plein chant, 1991) sont deux romans dans lesquels il n’y a pas un mais une multitude de personnages principaux – l’équipage d’un navire. Notons qu’ils ont été repris en un volume, augmenté (Cambourakis, 2013)

Baltiques

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« L’autobus se traîne dans la soirée d’hiver.

Il luit comme un navire dans cette forêt de pins

où la route est un canal mort étroit profond.

 

Peu de passagers : quelques vieux et aussi quelques très jeunes.

S’il s’arrêtait, s’il éteignait ses phares

Le monde soudain disparaîtrait. »

 

« Les formules de l’hiver », in Accords et traces (Klanger och spår, 1966), repris in Baltiques.

 

« Tranströmer dispose de la faculté de regarder au fond du poème comme on regarde au fond d’un puits, pour en retirer des visions, des images et des objets qui semblent arrachés au néant », écrit le traducteur (et lui-même poète) Jacques Outin dans sa préface à Baltiques (Le Castor astral, 2004, et Gallimard/Poésie), recueil regroupant cinquante années (1954-2004) d’écriture de Tomas Tranströmer (1931-2015), Prix Nobel de littérature 2011.