Théâtre

Sans autorisation

 Un roman est fait pour cela : permettre au lecteur de s’approprier une histoire, de vivre avec ses personnages. Ximea Escalante est un nom qui compte dans le milieu du théâtre mexicain. Née en 1964, elle a déjà publié de nombreuses pièces, dont plusieurs ont été primées. Avec Sans autorisation (sous-titré « Une parenthèse d’Une Maison de poupée d’Henrik Ibsen »), elle s’accapare deux des personnages du drame Une Maison de poupée de Henrik Ibsen, Nora et Krogstad, au moment où la pièce s’achève. « On est différents », dit Krogstad à Nora, « on vient de mondes qui ne devraient pas se toucher ». Et à les écouter, on s’aperçoit en effet qu’ils n’ont pas grand chose à partager. Mais Krogstad est autrefois venu en aide à Nora et il n’a cesse de le lui rappeler pour mieux la tenir aujourd’hui. Il voudrait devenir son amant, elle refuse. « ...Les hommes font du mal », dit-elle, « les femmes détruisent », répond-il. Ils se lancent au visage diverses insultes avant de tomber sur un accord qui n’en est pas un. Intelligemment revisitée, prolongée, la pièce d’Ibsen est toujours d’actualité, comme le prouve Ximena Escalante.

 

* Ximena Escalante, Sans autorisation (Sin permiso fuera de casa), trad. de l’espagnol (Mexique) par Philippe Eustachon, préf. Gabriela Vidal, Le Miroir qui fume, 2019

Parages n°6, « Focus sur Jon Fosse »

« Après avoir lu les textes de l’auteur norvégien Jon Fosse et rencontré Marianne Ségol-Samoy, nouvelle traductrice de l’œuvre à la suite du remarquable travail de Terje Sinding, Lancelot Hamelin a souhaité écrire sur celui qui a bouleversé la forme, le ton et le langage dramatiques en Europe », annonce Frédéric Vossier, maître-d’œuvre, en avant-propos du numéro de la revue Parages publiée par le Théâtre national de Strasbourg et les éditions Les Solitaires intempestifs. Né à Haugesund en 1959, auteur, d’abord, de romans, d’essais et de livres pour enfants, Jon Fosse est aujourd’hui avant tout connu comme dramaturge. Il est, avec Ibsen, le Norvégien dont les pièces ont été le plus jouées au monde. Jusqu’ici, Terje Sinding les traduisait en français. Marianne Ségol-Samoy prend la relève et son travail avec Fosse est ici présenté. Jon Fosse, qui écrit en nynorsk (« langue majoritaire utilisée par une minorité »), l’une des deux langues officielles de la Norvège (avec le bokmål), met souvent en scène des personnages qu’on n’entend pas d’habitude, qu’on ne voit pas, en proie à une solitude existentielle. Son entretien avec l’auteur Lancelot Hamelin met en lumière ses desseins. C’est un choix politique, pour Fosse, de s’exprimer en nynorsk : « Aujourd’hui l’anglais est la langue dominante comme le latin l’a été à son époque. Une langue commune est nécessaire, mais celle-ci devient malheureusement terne et inexpressive. Une langue d’aéroport. S’il y a une chose à laquelle une langue vivante ne doit pas ressembler, c’est bien à ça. En revanche, elle pourrait ressembler à une vieille maison ou à de vieilles personnes. » Ce numéro de Parages est dense, l’œuvre du dramaturge norvégien est présentée sous ses différentes facettes – à lire, avant de lire le théâtre de Fosse ou, mieux, de le voir joué sur scène.

 

* Parages n°6, « Focus sur Jon Fosse », Théâtre national de Strasbourg/Les Solitaires intempestifs, 2019

Un Ennemi du peuple

Ce drame en cinq actes joués pour la première fois à Christiana (Oslo) en 1883, l’un des plus célèbres d’Ibsen (1828-1906), n’a rien perdu de sa pertinence. La nouvelle traduction, signée Éloi Recoing et que nous proposent les éditions Actes sud – Papiers, l’atteste. Quand le docteur Peter Stockmann découvre que l’eau des Bains de sa commune, une fierté pour tous ses habitants, est polluée, il tente d’en aviser ses concitoyens. Las ! « Quel essor tout à fait remarquable pour l’endroit en quelques années ! », lui rétorque le bailli, son frère. « L’argent afflue avec les gens, il y a de la vie, de l’animation. Le prix des maisons et des terrains monte de jour en jour. » Le chômage diminue. « Le fardeau de la pauvreté (…) pèse de moins en moins sur les classes possédantes... » La pollution et les maladies qui peuvent en découler, les actionnaires de la station thermale s’en fichent. L’intérêt immédiat les guide. Réduire au silence le docteur s’impose et les édiles de la ville rallient sans problème à leurs vues les démagogues soi-disant progressistes. Le voici traité d’« ennemi du peuple ». La voix de la majorité est-elle toujours la plus avisée ? s’interroge-t-il. « ...L’homme le plus fort au monde, c’est l’homme le plus seul », en vient-il encore à se dire. La défense de l’environnement passe au second plan quand des intérêts financiers sont en jeu ; tant de faits dans l’actualité le prouvent chaque jour. Un Ennemi du peuple est un texte qui n’a pas pris une ride – hélas !

 

* Henrik Ibsen, Un Ennemi du peuple (En Folkefiende, 1882), trad. Éloi Recoing, Actes sud (Papiers), 2019

Henrik Ibsen

Il est toujours plaisant de se plonger dans un ouvrage débordant d’érudition : sobrement intitulé Henrik Ibsen, le petit livre de Florence Fix, professeure de littérature comparée à l’Université de Rouen-Normandie, s’attache plus particulièrement à saisir l’homme de théâtre. De nombreux travaux ont été consacrés à l’écrivain et dramaturge norvégien Henrik Ibsen (1828-1906). En français, plusieurs dissèquent son art de la mise en scène et ses thèmes récurrents. Ce n’est pas un livre biographique ni hagiographique de plus que propose Florence Fix, qui connaît non seulement Ibsen, mais aussi le paysage théâtral dans lequel s’inscrit son œuvre. Elle tente ici d’en montrer le fil conducteur. « Dans ses premières pièces se lit déjà où va son intérêt : vers l’étude des caractères et des personnalités, vers leur mise à l’épreuve en une situation de crise, vers la division de l’individu tiraillé à la croisée des chemins, hésitant entre routine et audace, entre respect de l’usage et prise de risque. » Florence Fix reprend systématiquement chaque pièce (Brand, L’Ennemi du peuple, Le Canard sauvage, Edda Gabler, etc.) et tisse des liens entre les personnages – leurs personnalités et leurs actions. « Ibsen a trouvé son sujet : la société contemporaine. Il a aussi trouvé son style : le drame intense, découpé en actes sans scènes, centré sur un intérieur bourgeois poreux à la rumeur, constamment sous tension, en proie au doute. Le salon bourgeois comme miroir de la psyché, comme tempête sous un crâne, est désormais son cadre de prédilection. » Elle montre encore le modernisme des thèmes d’Ibsen, difficile à étiqueter politiquement. Les anarchistes l’ont souvent acclamé ; ce n’est pas tout à fait un hasard. Mais l’auteur de La Maison de poupée délivre une œuvre non partisane, qui se veut avant tout le reflet d’une époque, de mœurs déterminées. « Dans les drames ibséniens, le passé ne passe pas, les égarements de jeunesse, qu’ils soient des actions avérées ou des pensées coupables, ont des effets concrets. » Une très bonne introduction, ce livre, pour lire et relire le dramaturge, pour découvrir et redécouvrir ses pièces toujours jouées de par le monde.

 

* Florence Fix, Henrik Ibsen, Ides et Calendes (Le théâtre de), 2020

 

Play alter native, La Mort d’Orkhon, Le Meurtre honteux de la rue Skippergata

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Une petite maison d’édition bretonne, Les bras nus, vient d’avoir la bonne idée de publier trois pièces de théâtre de Finn Iunker : Play alter native, La Mort d’Orkhon, et Le Meurtre honteux de la rue Skippergata. Né en 1969, Finn Iunker est l’un des dramaturges norvégiens contemporains les plus joués dans son pays ; le succès le récompense également à l’étranger. Il traite de questions d’actualité quelque peu à la façon des contes. Ainsi, dans Play alter native, s’interroge-t-il (quelque part entre le Henrik Ibsen de L’Ennemi du peuple et le H. C. Andersen des Habits neufs de l’empereur) sur la question du pouvoir et, au-delà, de la légitimité et de la légalité. « Dans un royaume coulait une rivière qui fut un jour empoisonnée. Les habitants y burent et devinrent fous. Seul le roi continuait à boire sa propre source et restait normal. » La Mort d’Orkhon voit des personnages converser à Oulan Bator, en Mongolie, pays où abondent les touristes : « Et quand il y a quelque chose dont ils ont besoin, qui leur manque, ou qu’ils veulent, et qu’ils découvrent que ce quelque chose existe, ils sont prêts à payer pour. » Ces personnages vivent comme ils le peuvent, difficilement, jusqu’au jour où la roue tourne : « …On est plus des mendiants maintenant. On est des artistes. » Et les voilà qui tuent le père, autrement dit l’auteur, Finn Iunker lui-même ! Le Meurtre honteux de la rue Skippergata (ou de la Skippergata puisque « gata » signifie déjà « rue »), commence par une pénible scène de viol. Un voleur de vélo est arrête peu après. Il nie, un procès a lieu, il est condamné, incarcéré. La victime est vite oubliée. « Je ne suis personne. Je suis une demoiselle anodine du quartier portuaire d’Oslo. J’ai été tuée et jetée dans une cave en 1957. Les documents de l’affaire Torgersen pèsent des tonnes. Mon cœur ne pesait pas plus de 230 grammes. (…) La vie venait tout juste de commencer. » Finn Iunker se revendique de l’art brut. Ses textes s’inspirent de ce qu’il voit, de ce qui a lieu autour de lui. Leur pertinence n’est est que plus forte.

 

* Finn Iunker, 3 pièces brutes (Play alter native, La Mort d’Orkhon, Le Meurtre honteux de la rue Skippergata), Les bras nus, 2017

Samferdsel

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Du Norvégien Finn Iunker (né en 1969), les éditions Les Bras nus avaient déjà proposé plusieurs pièces. Dans Samferdsel, elles lui donnent la parole pour une interview réalisée par Sven Åge Birkeland (né en 1960). Le théâtre de Iunker se veut en prise directe avec le monde contemporain, avec le réel. L’intrigue est tirée de faits d’actualité et le public visé n’est pas, ou pas uniquement, celui qui fréquente habituellement les lieux de spectacle. C’est donc un renouvellement total des pièces proposées, du choix des acteurs et du public accueilli que réclame Iunker : « Je voudrais (…) un théâtre ouvert à tous, jeunes et vieux, hommes et femmes, peau mate, peau blanche. Pourquoi on n’a pas de personnes en fauteuil roulant sur scène ? Pourquoi on n’a pas d’acteurs aveugles ? Pourquoi on n’a pas d’acteurs sourds ? Pourquoi faut-il toujours parler un norvégien parfait ? Pourquoi on ne peut pas avoir un théâtre qui serait un vrai reflet de la réalité et de la société dans laquelle nous vivons ? » Un petit ouvrage qui pose donc beaucoup de questions, certaines récurrentes depuis bien longtemps et d’autres plus ancrées dans notre époque, qui peut se lire en utile complément des pièces de Fin Iunker déjà publiées.

 

* Fin Iunker/Sven Åge Birkeland, Samferdsel (trad. Tone Røthe & Maruen Marin), Les Bras nus, 2017

 

La promesse

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Signée Joël Jouanneau, La Promesse est l’adaptation théâtrale du célèbre roman de Tarjei Vesaas Palais de glace (trad. Élisabeth Eydoux, Flammarion, 1963). Unn et Siss sont deux fillettes de onze ans. Unn habite chez sa tante et invite Siss dans sa chambre pour lui confier un secret. Le lendemain, elle disparaît. Armé de lanternes, le village entier se lance à sa recherche, jusqu’à parvenir à une cascade qui ressemble à un palais de glace, dans la rivière gelée. On ne la retrouve pas. Sept ans plus tard, Siss interroge la tante de Unn, dans l’espoir d’apprendre la vérité. Palais de glace est l’un des romans de Tarjei Vesaas les plus noirs. Sur la mort. Et les secrets. Un très beau roman, profond et subtil, comme Vesaas avait coutume d’en publier. S’emparer de ce roman pour le transcrire au théâtre pouvait relever de la gageure. Joël Jouanneau s’en tire cependant très bien et cette pièce brève, La Promesse, qui se termine sur un questionnement (et c’est tant mieux), permettra peut-être à de nouveaux lecteurs d’approcher l’œuvre du plus grand écrivain norvégien du XXe siècle – avant Sigrid Undset ou Knut Hamsun, selon nous.

 

* Joël Jouanneau, La Promesse (ill. Marion Kadi), Actes sud-Papiers (Heyoka jeunesse), 2017

Nous pour un moment/Moi proche

Des personnages parlent de leur vie sentimentale à brûle-pourpoint, dans cette pièce de Arne Lygre, Nous pour un moment. Pas vraiment de fil directeur. Il y a « Une personne ; Un-e ami-e ; Une connaissance ; Un-e inconnu-e ; Un-e ennemi-e ». Ils se regardent, se confient leurs tourments, se jaugent, se repoussent. « Ce n’est pas de l’amour » ? À voir. « Chez Lygre, l’autre apparaît toujours à la fois comme un besoin et une menace. Son écriture simple et virtuose explore de manière souvent ludique l’ambivalence des liens et l’instabilité contemporaine des relations et des identités », observe Stéphane Braunschweig, traducteur et metteur en scène de l’auteur. Approche similaire dans la deuxième pièce de l’ouvrage, Moi proche. Deux femmes jouent sur d’incertaines identités. Qui est l’une ? Qui est l’autre ? On sait que souvent « je est un autre », mais l’autre peut être fort différent de soi et renvoyer une image qui viendra, à un moment, en complémentarité. « Quand tu rencontres quelqu’un avec qui tu as un bon feeling, tu as facilement tendance à te rapprocher de cette personne. C’est comme ça que je t’imagine. » Auteur de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre, Arne Lygre (né en 1968) propose, avec ce quatrième volume publié chez L’Arche (après L’Homme sans but, Je disparais et Rien de moi), plus, précédemment, Maman et moi et les hommes aux Solitaires intempestifs, une œuvre dramatique de premier plan, très personnelle.

 

* Arne Lygre, Nous pour un moment/Moi proche (La deg være/Meg nær, 2016-2019), trad. Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka, L’Arche (Scène ouverte), 2019

 

 

Ultimatum/Pluie dans les cheveux

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Présenté tête-bêche, ce livre contient deux pièces de théâtre conçues pour la radio par Tarjei Vesaas : Ultimatum et Pluie dans les cheveux. Ultimatum présente plusieurs personnages, tous jeunes et, sauf le prénommé Arnold, plutôt sceptiques devant la guerre en cours. Y participer ? Refuser ? Comme toujours chez Vesaas, les propos parviennent à être simultanément précis et évasifs. Avec Pluie dans les cheveux, ce sont les discussions et les émois de jeunes gens qu’il donne à entendre. Qui est allé danser ? Avec qui ? Que s’est-il passé ? (À propos de cette pièce, on peut penser, pour le thème et l’ambiance générale, à Elle n’a dansé qu’un seul été, du Suédois Per Olof Ekström.) « Ne prends pas les choses trop au sérieux, va. À ton âge, c’est comme de la pluie dans les cheveux. » Ces deux pièces radiophoniques, qui n’avaient jamais été publiées et encore moins traduites en français, sont intéressantes à replacer dans l’œuvre de l’auteur (Ultimatum a été écrite en 1932, Pluie dans les cheveux à la fin des années 1950, précise Olivier Gallon dans une postface) afin de mieux discerner ses sujets de prédilection (par exemple l’enfance et l’entrée dans l’âge adulte, ou la guerre et le totalitarisme), traités dans ses romans (Le Germe, Les Oiseaux, L’Incendie, etc.).

 

* Tarjei Vesaas, Ultimatum/Pluie dans les cheveux (Ultimatum/Regn i hår), trad. du nynorsk Marina Heide, Guri Vesaas, Olivier Gallon, La Barque, 2016