Avec Henrik Ibsen, Jonas Lie et Alexander Kielland, Bjørnstjerne Bjørnson (1832-1910) est l’un des grands noms de la littérature norvégienne moderne. Occulté par celui d’Ibsen, son éternel concurrent, il est cependant très connu en Norvège, lui qui fut l’une des voix indépendantistes et qui signa l’hymne national (Ja, vi elsker dette landet). Comme l’écrit Corinne François-Denève dans sa préface, Bjørnstjerne Bjørnson est « dreyfusard, opposant au colonialisme, partisan des minorités ethniques (…), du désarmement général, et avocat d’une sorte de ‘société des nations’ avant l’heure. » Mais « il est aussi pétri de contradictions, peut-être celles des gens de son temps : il est de gauche sans vouloir la révolution, libre-penseur mais religieux, et moralisateur plus encore que ‘féministe’ ». En cela, il est un homme de son époque, en effet, prêt à nombre d’avancées sociales et néanmoins quelquefois hésitant, redoutant une embrasée des enjeux politiques. Deux versions ici de sa pièce Le Gant, que l’on peut qualifier de féministe : la première, de 1883 ; et la seconde, de 1886. Deux versions, car la première ne parvient pas à séduire son public et Bjørnstjerne Bjørnson n’entend pas en rester là. Svava, sa jeune héroïne, qui dirige une pouponnière, rompt ses fiançailles lorsqu’elle découvre que le futur marié, Alf, est déjà tombé amoureux avant de la connaître. Pourquoi une telle liaison serait-elle autorisée pour un homme et pas pour une femme ? « Il semble que le personnage de Svava incarne un désir d’émancipation, et d’égalité, dans ce qu’il a de plus radical et de plus profond », observe la traductrice. « Est-elle trop moraliste ? trop intransigeante ? figée dans une révolte stérile pour laquelle elle va sacrifier sa vie ? En quoi cela serait-il répréhensible ? Car que fait-on au corps des femmes qu’on ne ferait pas au corps des hommes ? » Mais est-ce au nom de l’égalité hommes-femmes que Svava s’exprime, ou ne désire-t-elle pas juste profiter elle aussi des largesses accordées aux hommes ? Une telle question, qui peut paraître saugrenue, donna du grain à moudre aux ennemis de l’émancipation féminine. « ...Est-ce que ce n’est pas dans le but de nous développer que nous nous marions ? Sinon on se marierait pour quoi ? » Bjørnstjerne Bjørnson doit en tenir compte, les prérogatives ne se perdent pas facilement, son public ne lui est pas acquis d’office. En Suède, August Strindberg pose des questions du même ordre, certes à sa propre façon, dans Mariés ! (1884). En Norvège, Ibsen avait auparavant écrit Une Maison de poupée (1879). L’émancipation féminine fait débat et s’impose lentement, c’est le grand thème de ces années-là dans les Pays nordiques et, avec timidité, une bonne partie de l’Europe. Mais encore ne faut-il pas réclamer plus que ce que les hommes qui détiennent le pouvoir entendent lâcher. « Un jeune homme bien sous tout rapport t’adore, une famille distinguée te fait grand accueil, comme si tu étais une princesse, mais toi tu arrives en disant : ‘Tu ne m’as pas attendue depuis mon ‘enfance. Salut !’ » Ainsi Nordan (absent de la seconde version), oncle et confident de Svava, résume-t-il le drame qu’elle traverse. Une femme qui réfléchit ! Que couve-t-elle ? Est-elle malade ? C’est... « Je ne dirais pas de l’arrogance, mais de la prétention, peut-être. » La première version de ce drame était ouverte ; la seconde l’est moins, elle est de fait plus explicitement favorable aux droits des femmes équivalents à ceux des hommes, faisant du mariage « une gigantesque buanderie pour hommes ». Car après tout, « les hommes seront toujours des hommes ; on ne peut rien faire à cela ». Ah ? « ...Toute mon éducation m’a conditionnée à me tromper », dit encore la mère de Svava. Très bonne initiative que de publier Bjørnstjerne Bjørnson, auteur incontournable de la littérature norvégienne, pour un titre qui n’a rien perdu de sa pertinence.
* Bjørnstjerne Bjørnson, Le Gant (En hanske, 1883), trad. Corinne François-Denève, L’Avant-scène théâtre (Quatre-vents classique), 2023