Le dernier numéro de Pouvoirs, « revue française d’études constitutionnelles et politiques », s’attache à définir, ou à redéfinir, ce qui constitue « le "modèle" nordique ». Au sommaire, une douzaine d’articles qui parviennent à ne pas être redondants alors que le sujet est traité régulièrement dans divers autres titres. L’heure est à la remise en cause des valeurs qui semblaient jusqu’à il y a peu des plus sereines. « En montrant que le nationalisme est dans l’ADN des social-démocraties depuis l’origine, que le plan énergétique supposément vert de la Norvège bafoue les droits des peuples autochtones, que la transparence fait le lit des extrêmes droites scandinaves, ou encore que le congé parental suédois sert à rendre la famille attrayante pour les femmes, ce numéro de Pouvoirs en déjoue les ressorts sans casser (entièrement) le mythe », écrivent en guise d’avant-propos trois membres du comité de rédaction. Les divers articles qui se succèdent ici montrent cependant un Norden plutôt solide sur ses bases, alors que celles-ci ne cessent d’être attaquées. L’adhésion à l’OTAN de ces pays de tradition pacifiste n’en est qu’un exemple. Comme l’observe la spécialiste de la Suède médiévale Corinne Péneau dans le premier article, « c’est par la loi que l’on construit le pays » : légitimité ancestrale, qui assurera à chacun des pays nordiques une stabilité capable d’être mise à l’épreuve afin de produire, comme l’écrit Caroline Taube dans l’article suivant, des « démocraties apaisées », et ce, que ce soit au sein de monarchies (Danemark, Norvège, Suède) ou d’une république qui faillit être une monarchie elle aussi (Finlande, cf. l’article de Maurice Carrez). Mais celles-ci peuvent être fragilisées par le respect même de leurs règles. Ainsi, en Suède, la loi sur la transparence est mise à profit par les Démocrates de Suède (SD, extrême droite) pour attaquer systématiquement le régime. « Les mécanismes de transparence ne suffisent pas à eux seuls à préserver la démocratie », rappelle le professeur canadien Stéphane Paquin. Dans son article « Démocratie sociale vs Big tech », Yohann Aucante s’intéresse à « la grève historique des syndicats suédois contre Tesla ». « À l’été 2025, cette grève, la première au monde contre l’entreprise, est aussi devenue la plus longue de l’histoire de Suède, sans que cela suscite beaucoup d’émotion dans les médias. » Et le politiste d’observer que l’on peut trouver là « des éléments du combat d’un David social-démocrate contre un Goliath ultralibéral ». Le professeur de droit à l’université de Tromsø, Øyvind Ravna, s’intéresse lui à « la protection des droits culturels des sames en Norvège ». Depuis la « controverse d’Alta » (1970), « les droits et protections juridiques dont jouit cette population ont évolué de manière significative », estime-t-il. L’article de Sophie Enos-Attali, « Le "modèle nordique" de sécurité à l’épreuve de la guerre en Ukraine », atteste de la nécessité, pour les pays nordiques (et au-delà, bien évidemment, pour l’Europe), de faire front commun face à la menace russe. « Le Danemark, la Finlande, la Norvège et la Suède (...) semblent bien constituer un ensemble régional assez homogène de petits États en paix et porteurs de paix. » Dans un monde où la guerre et/ou le totalitarisme sont omniprésents, cette situation unique est à préserver. Que les pays nordiques, en première ligne (à l’exception de l’Islande, protégée par son éloignement), se sentent des proies potentielles de l’autocratie russe est simple à comprendre. Si l’Ukraine venait à tomber dans l’escarcelle de Poutine, l’agression militaire ne s’arrêterait assurément pas là, les pays frontaliers auraient du mouron à se faire : dont la Finlande et la Norvège, plus, à très court terme, la Suède et le Danemark. Tous ces pays sont déjà des cibles visées par la Russie pour des attaques dites hybrides. Dès lors, la neutralité affichée de longue date, et notamment après 1945, semble périmée. « Considérant leur environnement comme de plus en plus incertain, voire menaçant, Copenhague, Helsinki, Oslo et Stockholm révisent en profondeur leur politique de sécurité. » Les réserves éprouvées jusque-là vis-à-vis de l’OTAN et de l’Union européenne cèdent face aux discours bellicistes de Moscou. « Avec le retour de la guerre sur le sol européen et dans le contexte d’un désengagement possible des États-Unis en Europe, les pays nordiques considèrent donc comme 'crucial' d’être unis et accordent de plus en plus d’importance au développement d’une Europe de la défense. » Le « soft power » développé jusque ici par les pays nordiques et présenté par Louis Clerc, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Turku, dans l’article de conclusion, tombe dans la désuétude. Dommage, dommage ! Mais pour avoir quelque chance de se poursuivre, le « modèle nordique » doit impérativement se remodeler, ce qui signifie dans un premier temps être en capacité de se défendre face aux prédateurs, dont évidemment la Russie plus belliqueuse que jamais.
* Revue Pouvoirs n°195, « Le "Modèle" nordique », Seuil, 2025