Essais

Un Linguiste dans son siècle – Mémoires, 1897-1954

Les lecteurs d’ouvrages en provenance de Finlande connaissent le nom d’Aurélien Sauvageot car il est le traducteur et le préfacier d’auteurs finlandais de la première moitié du XXe siècle et surtout, il a publié de nombreux études sur les langues finno-ougriennes, dont des dictionnaires. Né en Turquie de parents français, Aurélien Sauvageot (1897-1988) fut ce qu’on peut appeler un enfant précoce, s’intéressant très tôt aux grandes questions existentielles. « Une chose m’avait (...) frappé. Les gens autour de moi manquaient de curiosité et aussi d’intérêt pour tout ce qui se situait hors du cercle où ils étaient enfermés. » S’il sait se défendre grâce à « un minimum de science pugilistique », s’il ne dédaigne pas la proximité des jeunes filles, Aurélien est attiré par la vie intellectuelle. Apprendre de nouvelles langues le passionne. D’éminents professeurs le repèrent et lui donnent sa chance. Ce journal, Un Linguiste dans son siècle, fourmille d’anecdotes mettant en scène hommes et femmes, français et européens, de la vie politique, intellectuelle et artistique de la première moitié du XXe siècle. C’est dire que l’on ne s’ennuie pas au long de ses cinq cent cinquante pages denses. L’histoire vue par ce que l’on appelait un honnête homme. « ...Partout les extrémistes du nationalisme et de l’obscurantisme commençaient à s’agiter. » Respectueux des traditions, attaché aux notions d’« honneur » et de « patrie » et se revendiquant, comme son père, de la Révolution française, il a le cœur à gauche et devient membre de la SFIO, puis, dans la franc-maçonnerie, du Grand Orient de France. Il côtoie des partisans des accords de Munich alors qu’il perçoit, grâce à ses expériences multiples et d’une grande variété, le cours des événements. « ...J’allais de section en section, de loge en loge, dénoncer ce qu’était le nazisme », ne rencontrant hélas que de l’incrédulité et des sourires narquois. Sa qualité de linguiste spécialiste des langues finno-ougriennes se partage avec celle d’ambassadeur officieux, au point qu’Aurélien Sauvageot apparaît quelquefois comme un peu trop imbu de lui-même – il devine toujours tout et a toujours raison. Pardonnons-lui, car ses compétences, réelles, sont là. « Mon ambition était de devenir un spécialiste qui va au fond des choses », confie-t-il. Ce qu’Aurélien Sauvageot a été. De fait, ce livre est une intéressante autobiographie, qui dépeint toute une époque et entraîne le lecteur bien au-delà de la seule question linguistique.

 

* Aurélien Sauvageot, Un Linguiste dans son siècle – Mémoires, 1897-1954 (préfaces Jean-Luc Moreau & Guy Imart), L’Harmattan/ADÉFO, 2020

 

 

 

Du Havre à Monaco par fleuve et canaux

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Göran Schildt (1917-2009) est le petit-fils de l’écrivain Runnar Schildt (1888-1925, dont on trouve deux ouvrages aux éditions de l’Élan :Le Bois des sorcières et Le Retour). Dommage que ce volume ne reprenne que la partie française de l’expédition sur un voilier aujourd’hui exposé dans le port de Turku, que Göran Schildt mena au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale avec Mona, sa femme, et des amis. Mais celle-ci est des plus intéressantes, puisqu’elle donne à voir un pays qui se relève de la tragédie qui a pris son territoire, parmi tant d’autres, pour cadre. « Impossible de relater en détail les ennuis incroyables rencontrés afin d’obtenir des coupons de carburants ! » Appartenant à la minorité svécophone de Finlande, Göran Schildt étudie l’art à Helsinki et à Paris au milieu des années 1930. Lors de la Guerre d’Hiver, il est blessé dans les combats contre l’Armée rouge. Auteur de romans, d’essais (sur son ami l’architecte et designer Alvar Aalto) et de traductions (plusieurs volumes d’André Gide), il est surtout connu pour ses récits de voyages. Dans ce périple soigneusement préparé sur la Daphné, un « ketch de près de onze mètres construit à Turku en 1936 » (Alain Quella-Villéger, dans sa préface) confortable et agrémenté à l’intérieur de reproductions d’œuvres de Cézanne (il a soutenu une thèse de doctorat sur le peintre l’année précédente), Göran Schildt nous emmène donc du Havre à Monaco, en 1948, par les diverses voies navigables que recèle l’Hexagone. « Grâce à lui (le voilier), ce voyage s’enrichit de quelque chose de plus existentiel que la simple quête de dépaysement attendue par le touriste ordinaire. » Accueillant sur son bateau tant des personnalités que des anonymes, il n’hésite pas à arpenter à pied ou à vélo les villes et régions traversées (Rouen, Paris, Marseille, etc.), multipliant les rencontres, au cours de ce voyage qui lui fait relier Stockholm à Rapallo, en Italie. Peu connu en France (à l’exception de son essai biographique, Gide et l’homme, traduit en français en 1949, on ne trouve qu’un titre de lui, depuis longtemps épuisé : Dans le sillage d’Ulysse), Européen précurseur et convaincu, Göran Schildt est célèbre dans les Pays nordiques. Ce livre contribuera certainement à asseoir ici sa notoriété.

 

* Göran Schildt, Du Havre à Monaco par fleuves et canaux (Önskeresan, 1949), trad. du suédois Christine Ribardière & Michelle Deperrois-Fayet, préf. Alain Quella-Villéger, Bleu autour/Le Carrelet (D’un lieu l’autre), 2018