Les romans de Sofi Oksanen (née en 1977 en Finlande), qui se définit comme une « autrice postcoloniale », prennent souvent pour thème l’oppression soviétique en Estonie, pays de naissance de sa mère, après la Seconde Guerre mondiale, à partir de l’histoire de sa famille et notamment des femmes : Purge, son premier grand succès en France, Les Vaches de Staline ou Quand les colombes disparurent, etc. Le colonialisme russe, une époque révolue ? C’est ce que l’auteure se demande dans un essai très bien documenté, Deux fois dans le même fleuve. « Puisque la Russie n’a plus d’idéologie exportable telle que le communisme, elle utilise la misogynie, sous couvert des valeurs traditionnelles, pour trouver des alliés... » Rappelons que son roman Le Parc à chiens (publié en Finlande en 2019 et en France en 2021, éd. Stock) prenait déjà pour cadre l’Ukraine, celle de 2016 qui ne ressemblait plus depuis longtemps à celle de Makhno. Dès le début de la fameuse « opération militaire spéciale », lorsque les soldats russes ont assailli l’Ukraine, on assiste à des atrocités sexuelles commises non pas exceptionnellement, comme dans bien des attaques militaires, mais systématiquement. Ce que Sofi Oksanen dénonce, rappelant que « la misogynie comme tactique est en effet un moyen d’affaiblir les démocraties et de renforcer les régimes autoritaires ». À bien considérer les faits qu’elle rapporte, pour la plupart parfaitement accessibles à qui veut se donner la peine de s’informer, le régime de Moscou est un régime de voyous qui agit comme ces fameux nazis qu’il prétend condamner. Et d’ailleurs, ces « fascistes » et ces « nazis » accusés à longueur de propos par les autorités russes, sont un raccourci de langage pour désigner quiconque ne se soumet pas à la volonté du Kremlin. Une falsification. « Aucune des femmes de ma famille n’a eu de relation avec des Allemands. Du point de vue soviétique, leur seul crime était d’être nées estoniennes dans une république d’Estonie indépendante. Elles étaient des fascistes avant même l’occupation hitlérienne. » Ajoutant une précision fort utile : « L’Occident est sidéré par l’absurdité du concept poutinien de ‘dénazification’, mais en Russie la question ne se pose pas : ‘dénazifier’ signifie éliminer les gens qui cherchent à attaquer ou à détruire la Russie – et en l’occurrence, détruire la Russie veut dire vaincre l’Empire russe. » Il existe aujourd’hui dans le monde des États oppresseurs, dont la violence extrême à l’encontre de leurs concitoyens est la règle. La Russie est l’un d’eux – avec l’Afghanistan, l’Iran, la Corée du Nord, la Chine et quelques autres. La force prime sur le droit, la barbarie sur l’humanité. Ici, cela s’exerce avec une mauvaise foi déconcertante aux yeux des démocrates partisans des Droits de l’Homme – ces naïfs ! Saisir quel est le logiciel russe à l’œuvre, directement issu du KGB et aujourd’hui du GRU, est essentiel, au risque, sinon, de finir par n’y rien comprendre ou, pire, par voir les événements avec les yeux des agresseurs : les Ukrainiens ne seraient que des nazis et les bons soldats russes répareraient le mal ! « La Russie emploie la même arme de génération en génération, et pour les mêmes raisons : déshonorer la victime, écraser la résistance et asseoir sa position dominante... » Empêcher les troupes russes d’être victorieuses est donc une nécessité absolue pour tous les partisans de la liberté : nous autres « décadents et dégénérés » selon la terminologie poutinophile. La vie dans la Russie soviétique était un enfer, celle de la Russie d’aujourd’hui est de plus en plus oppressante, toutes les minorités sont réprimées, notamment féministes et homosexuelles ; seuls les laudateurs du régime s’en tirent : puisqu’ils ne mordent pas la main qui les nourrit. La Russie est une dictature non moins féroce que l’URSS d’avant 1991 et il n’est pas étonnant que la plupart des partis d’extrême droite européens lui soient liés. Les valeurs d’autoritarisme, de virilisme, de militarisme, de racisme les réunissent. Les opposants sont diffamés, arrêtés, torturés, emprisonnés, souvent assassinés. Le rôle des femmes est subalterne : « ...la guerre en Ukraine est aussi une guerre entre générations – et entre les rôles respectifs de la femme et de l’homme ». C’est pourquoi dans la propagande russe les femmes ukrainiennes sont sans cesse insultées, traitées de lâches et de prostituées. Les Femen (originaires d’Ukraine) et autre Pussy Riot (groupe féministe punk russe) sont des démons pour l’idéologie russe d’aujourd’hui, alignée sur les thèses les plus violemment masculinistes. Ainsi, la révolution dite de Maïdan n’aurait résulté que de la « frustration sexuelle » des Ukrainiennes toutes en quête de « sensations fortes ». Leur viol par des soldats russes doit donc les ravir – quel cynisme ! Avec une ténacité tout à son honneur, Sofi Oksanen trace un parallèle entre les pays baltes et l’Ukraine. Des méthodes similaires y ont été utilisées, notamment les déportations massives, « actes de terreur à visée génocidaire » dont nombre d’enfants sont les victimes. « Si l’on ne stoppe pas la Russie en Ukraine, tout le monde sait que les purges se reproduiront ailleurs. » Deux fois dans le même fleuve est à lire et à faire lire en urgence, pour comprendre la trame et les enjeux d’une guerre de type dictatorial, à l’intérieur, et colonial, à l’extérieur, qui n’a que trop duré et qui menace sérieusement de s’étendre. « Au fil du conflit, on nous a répété à plusieurs reprises que l’Ukraine se bat aussi pour notre démocratie. Combien de fois avez-vous entendu que l’Ukraine, ce faisant, se bat pour l’avenir des femmes et des minorités ? Qu’elle se bat pour vos filles, vos sœurs, vos compagnes ? Qu’elle se bat pour toutes les femmes et filles des générations à venir ? » Bien que fort juste, le sous-titre de ce livre, « La guerre de Poutine contre les femmes », nous semble trop restrictif et c’est notre seule réserve : le salopard du Kremlin ne s’attaque pas qu’aux femmes. Avec la guerre contre l’Ukraine, toutes les sociétés démocratiques sont dans son collimateur, et hommes et femmes indistinctement risquent d’en pâtir.
* Sofi Oksanen, Deux fois dans le même fleuve (Samaan virtaan, 2023), trad. du finnois Sébastien Cagnoli, Stock (Essai), 2023