Quisling, en norvégien, signifie aujourd’hui « traître ». Il est rare qu’un nom propre devienne un nom commun – et un tel nom commun. Le Chemin de la trahison, de Éric Eydoux, est le premier livre en français consacré à l’itinéraire de ce personnage, Vidkun Quisling (1887-1945), homme politique qui se rangea très tôt derrière Hitler, développa l’antisémitisme, approuva l’invasion de la Norvège par les nazis en avril 1940, et tenta d’obtenir un poste de gouverneur du pays sous l’égide de l’Allemagne. « Connu pour être un exemplaire État de droit, le royaume était aussi l’infatigable zélateur d’un monde sans conflits. Ses héros s’appelaient Bjørnson, Grieg ou Nansen, tous ardents promoteurs d’une fraternité universelle, d’un idéal de liberté. Et Alfred Nobel ne s’y était pas trompé, qui avait choisi le parlement norvégien, le Storting, pour gérer sa fondation et décerner son prix pour la paix », rappelle Éric Eydoux (né en 1940) dans son avant-propos. Auteur de plusieurs ouvrages de référence consacrés à la Norvège (citons notamment son Histoire de la littérature norvégienne), Éric Eydoux est aussi à l’origine du festival des Boréales, qui se tient chaque année à Caen et dans l’ensemble de la Normandie, et qui s’attache à faire découvrir la littérature (et, d’une façon générale, les diverses formulations artistiques) des Pays nordiques. Son ouvrage vient combler une importante lacune en français dans l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Fils d’un pasteur, enfant brillant, Vidkun Quisling s’engagea dans une carrière militaire et diplomatique qui l’amena en URSS et le fit rencontrer Trotski. Chargé, avec l’explorateur Fridtjof Nansen, de tâches humanitaires en Ukraine, il est respecté pour son efficacité et son caractère rigoureux. Mais l’homme est ambitieux et, après avoir vainement proposé aux communistes norvégiens la création d’une « garde rouge », crée un mouvement, le Relèvement populaire nordique (Nordisk folkereisning), qui deviendra le Rassemblement national (Nasjonal Samling). (Rien à voir avec celui prôné aujourd’hui par notre Marine Le Pen, sinon une semblable tendance à l’abjection.) Devenu ministre de la Défense, il multiplie les provocations, au point que certains se posent des questions sur sa santé mentale (rien à voir non plus avec l’actuel président des États-Unis). Comme le souligne Éric Eydoux, « parmi les adversaires les plus déterminés de Quisling figurait le mouvement ouvrier ». Les élections auxquelles il se présente, en 1936, ne donnent au NS aucune raison de se réjouir : il culmine à 2% des voix. « D’évidence, il perdait tout espoir d’accéder au pouvoir dans un cadre démocratique. » Quisling finit par rencontrer Hitler et lui proposer son plan : après avoir fomenté un putsch contre le gouvernement norvégien, il réclamera l’assistance de l’Allemagne. Ainsi, l’ex-ministre norvégien de la Défense demanderait le concours d’une force étrangère pour mettre en place un régime non démocratiquement élu. Mais les choses ne se passent pas exactement ainsi. Les Allemands envahissent la Norvège, avec quelques pertes inattendues, notamment dans le fjord d’Oslo, et Quisling prétend aussitôt être le seul capable de reprendre en main la situation. Le roi et le gouvernement se rendent à Elverum, avant de s’exiler en Grande-Bretagne. En dépit de leur évidente supériorité militaire, les Allemands rencontrent une résistance à laquelle ils ne s’attendaient pas. « ...Il faut avoir l’âme chevillée au corps pour croire qu’un redressement est encore possible. Les principales villes de Norvège, leurs batteries côtières, leurs dépôts, la plupart des centres de transmission sont alors aux mains des Allemands. (…) Mais malgré la désorganisation, les doutes et incertitudes, la résistance s’organise. » Depuis Londres, le roi Haakon VII appelle à la résistance, rappelant courageusement qu’il est de son devoir de respecter la Constitution et de ne pas accepter le diktat allemand. « Le roi a indiqué la voie à suivre et surtout celle à ne pas suivre. » Quisling, lui, est écarté du pouvoir par les autorités allemandes et Hitler en personne : son impopularité en Norvège ne garantit rien de bon. Relégué à un poste subalterne, il attend son heure, toujours convaincu d’être le sauveur du pays. Le Chemin de la trahison est un livre relatant une page d’histoire méconnue : les agissements de Quisling (en France, une comparaison avec Déat, Doriot ou d’autres, est possible) et, plus largement, l’occupation allemande en Norvège. La ténacité paie et quand, finalement, Quisling prend la tête du pays, c’est pour appliquer un ordre sanglant qui révulse la population. Le Chemin de la trahison est un livre très bien documenté et passionnant, qui montre que, à la suite de toutes les « trahisons » commises par de sinistres pitres, la démocratie peut être mise en péril. Hier comme aujourd’hui, la préserver est une tâche pour tout citoyen soucieux de liberté.
* Éric Eydoux, Le Chemin de la trahison (La Norvège à l’heure de Quisling), Gaïa, 2018