« Loin, très loin dans la mer, l’eau est aussi bleue que les pétales du bleuet le plus beau, aussi claire que le verre le plus pur, mais elle est très profonde (…) : il faudrait superposer des clochers en quantité pour que les abysses rejoignent la surface. Et c’est là, tout en bas, qu’habite le peuple de la Mer. » Classique parmi les classiques de la littérature jeunesse, le conte d’Andersen La Petite sirène est aujourd’hui proposé aux lecteurs dans une nouvelle traduction de Jean-Baptiste Coursaud, illustré par Benjamin Lacombe. Une vraie réussite. Traducteur de plus de cent cinquante titres de la littérature danoise et norvégienne, Jean-Baptiste Coursaud y va aussi d’une préface/postface explicative, lui permettant de mettre en avant les prétendues ambiguïtés de la sexualité de l’écrivain danois. Hétérosexuel, Andersen, comme se sont efforcés de démontrer les critiques et les spécialistes de son œuvre ? Ou homosexuel, comme une lecture fine de ses contes permet de le suggérer ? Ou tantôt l’un, tantôt l’autre ? Les discussions se poursuivent. Ce qui est sûr, c’est qu’aucune femme n’a jamais trouvé une place ancrée dans sa vie, tandis que nombre d’hommes s’y sont incrustés. La préférence de l’auteur se dévoile ainsi en creux. Ce conte, La Petite sirène, est à ce titre révélateur, comme l’affirme le traducteur : « Pourquoi devons-nous apprendre depuis plus de cent ans que la petite sirène est Louise Collin et le prince Andersen alors qu’il est en fait la petite sirène et Edvard Collin le prince – Edward, qu’il a aimé éperdument ? » Outre cette intéressante réflexion, ne manquons évidemment pas de souligner la qualité des illustrations. Jouant volontairement avec les touches glamour auxquelles le conte se prête, notamment le bleu, le rose et toutes les nuances du violet, donnant à l’héroïne des traits androgynes (cf. par exemple l’illustration de la page 59), Benjamin Lacombe se livre là à une réelle lecture inédite, loin des niaiseries dysnéiennes. « Je me rappelle bien (…) la version de 1989 de Disney », écrit Benjamin Lacombe dans sa présentation, « toute en outrance, couleurs et flamboyance. Bien que le scénario fût lissé, une dimension ambiguë nourrissait le dessin animé... » Cette ambiguïté nourrit toute l’œuvre d’Andersen, permettant une infinité de nouvelles lectures. Sans, certes, la repérer, les jeunes lecteurs en sont friands, tout autant que les adultes qui ne savent souvent trop que penser. Preuve de leur apogée, les contes d’Andersen peuvent ainsi se lire et se relire, une vie durant, sans procurer un sentiment d’ennui. « Devoir se conformer aux attentes des autres, de la société, sans y parvenir est un sentiment que j’éprouve moi-même depuis mon enfance, et encore aujourd’hui », avoue l’illustrateur, révélant le lien fort qui l’unit à l’écrivain. La fin du conte est d’ailleurs celle proposée par Andersen dans sa première version, en 1837, et non celle retenue par la suite, plus conforme aux opinions majoritaires d’alors. « À lire avec empathie... », conclut encore Benjamin Lacombe. Avec ce conte comme avec tous ceux qui composent son œuvre, le talent d’Andersen, on le voit, traverse allègrement le temps.
* Hans Christian Andersen, La Petite sirène (Den lille havfrue, 1837 ; trad. Jean-Baptiste Coursaud ; ill. Benjamin Lacombe), Albin Michel, 2022