« Albert songea qu’il avait passé toute sa vie à fuir, mais en ayant toujours su que, tôt ou tard, les ombres le rattraperaient. Il avait vécu si longtemps. Voici qu’elles étaient ici, et il était trop faible pour se cacher ou se défendre. » Et lorsque ce prénommé Albert, quatre-vingt quinze ans, est violemment agressé en pleine nuit dans le parc d’une maison de retraite, alors qu’il effectue sa promenade quotidienne, l’idée première des enquêteurs est qu’il a été victime d’une tentative de vol. Mais un tabouret et une corde suspendue à un arbre, à proximité, donnent vite à penser qu’il aurait pu être assassiné. Qui donc peut souhaiter la mort d’un ancien combattant (guerre d’Hiver, de Continuation et de Laponie), chef de banque à la retraite, un citoyen apparemment des plus respectables, affable, aimé de tous, comme le clament ses deux filles ? Pourquoi conservait-il sur sa table de chevet un exemplaire illustré de La Petite fille aux allumettes d’Andersen ? « Je crois que c’est lié au stress. Quand il avait un souci, au travail ou à la maison, il enflammait des allumettes, jusqu’à ce qu’il trouve une solution à son problème. (…) Il lui arrivait de craquer les allumettes d’une boîte entière, en les observant se consumer une par une », explique l’une de ses filles. En enquêtant sur son passé, Linda Toivonen et ses collègues policiers, dont Jari Paloviita qui y laisse des plumes, découvrent qu’il s’était engagé dans les rangs des SS lors de sa jeunesse et qu’il avait sévi en Ukraine – où des massacres contre la population civile et notamment juive furent commis. Tout comme Hans Halminen, autre vieillard assassiné. « La Finlande a envoyé des soldats en Allemagne, pendant la Grande Trêve entre la guerre d’Hiver et la guerre de Continuation, pour qu’ils reçoivent une formation au maniement des armes. Halminen a été un des mille quatre cents hommes à partir », il « a combattu dans les rangs de la Waffen-SS pendant la Seconde Guerre mondiale. » Qui pourrait donc en vouloir encore à ces réprouvés ? L’intrigue avance ainsi, entre 1941 et 2019. « Dans la Finlande contemporaine, il était très difficile de commettre un homicide qui restait non élucidé. » En effet, en peu d’années les techniques ont considérablement évolué : « L’armée des caméras fixes était doublée par le suivi des données à distance, la reconnaissance faciale, l’analyse des fibres, les tests biologiques et chimiques, les différents registres. » Comme les deux précédents romans de Arttu Tuominen traduits en français (Le Serment et La Revanche), celui-ci est dense et bien construit ; les personnages principaux ont véritablement de l’épaisseur. Nommée « Delta noir », la série compte six volumes (Tous les silences est donc le troisième), « qui peuvent se lire séparément. Rassemblés, ils composent un portrait social et historique de la Finlande, à travers le point de vue – toujours différent – d’un des membres de la brigade de Pori, dont Jari Paloviita, Henrik Oksman ou Linda Toivone », nous apprend un texte de présentation de la série en fin de volume. Une approche assez originale, mêlant enquête policière et présentation d’un pays aux confins de l’Europe, menacé aujourd’hui comme il l’a déjà été au cours de son histoire. Le polar nordique à son apogée.
* Arttu Tuominen, Tous les silences (Vaiettu, 2021), trad. du finnois Claire Saint-Germain, La Martinière (Onyx), 2024