Bandes dessinées

Les Savants, 2 : Uraniborg, 1594. La Bête de l’île

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S’inscrivant dans une série, Les Savants, ce volume, Uraniborg, 1594. La Bête de l’île, le deuxième, prend le château de Tycho Brahe (1546-1601) pour cadre. Situé sur l’île de Vaine (Hveen), face à Helsingør, dans le détroit de l’Öresund, il a coûté une somme folle au Danemark mais le roi Fredrik II refusait peu de choses à son célèbre astronome et astrologue. Le scénariste Luca Blengino (né en 1978 en Italie) et le dessinateur Stefano Carloni font se rencontrer ici Galileo Galilei, Johannes von Kepler et Tycho Brahe. Ce dernier prévient ainsi Galilée à son arrivée : « « Sur mon île se cache un tueur et j’ai bien l’intention de le débusquer et de me consacrer personnellement à sa condamnation au bûcher. (…) Mais d’après ce que l’on sait… il se pourrait que le meurtrier ne soit pas humain. » Quatre meurtres ont été commis, par une bête semble-t-il, mais il n’y a pas de loups ni d’ours sur l’île. Débute une enquête qui nous permet de visiter les recoins du château et de découvrir les rivalités qui existaient dans le petit monde des scientifiques de l’époque. « Un scientifique s’en tient aux faits. Il observe la réalité et ne tire de conclusions que d’elle », déclare Galilée lorsqu’il est interrogé sur l’avancée de l’enquête, procédant méthodiquement, à la manière d’un Sherlock Holmes avant la lettre, et ajoutant que « l’interprétation c’est le véritable métier de tout savant. » Loupe en main, Galilée scrute tout ce qui échappe à l’attention des habitants d’Uraniborg. « Bon sang, mais c’est bien sûr ! » s’exclame Kepler lorsque la vérité pointe, remerciant ainsi sans le vouloir Galilée pour sa perspicacité. Une BD divertissante, sur fond historique et, trop peu, scientifique.

 

* Luca Blengino/Stefano Carloni, Les Savants, 2 : Uraniborg, 1594. La Bête de l’île, Soleil, 2017

Les Danois

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C’est d’une idée qui vole ces temps-ci, qui revient ici ou là, que s’est emparé le dessinateur et scénariste Clarke (né à Liège en 1965), pour ce roman graphique, Les Danois. Copenhague, novembre 2017. L’action commence aujourd’hui et se prolonge au long de l’année 2018. Science-fiction ou anticipation, puisqu’ainsi le livre est présenté, au cadre quasi-contemporain, donc. Des couples d’origine étrangère donnent naissance à des enfants blonds aux yeux bleus. Les tests de paternité confirment que les pères sont bien ceux désignés par les mères, autrement dit des hommes bruns aux yeux noirs. Cette anomalie génétique est-elle imputable au gouvernement ? À des laboratoires pharmaceutiques ? Un complot ? La colère gronde, des émeutes éclatent. Nombre d’immigrés souhaitent quitter le pays, chose impossible faute de papiers en règles. Paradoxe : le Danemark qui ne souhaite plus accueillir d’immigrés refuse de laisser partir ceux qui sont présents sur son territoire. « Pour l’anecdote, il se trouve que les policiers en Belgique utilisent le terme ‘les Danois’ pour désigner les immigrés auteurs de cambriolage. Comme un ultime trait d’ironie… », relève l’auteur dans le livret publié par l’éditeur pour accompagner cette parution. Au-delà de l’intrigue proprement dite (qui pourrait se passer en d’autres endroits du globe), assez peu vraisemblable pensons-nous, ce livre pose l’intéressante question du métissage des peuples. Est-il inexorable, comme tout, à l’heure de la mondialisation, peut le laisser penser, ou doit-on le redouter, comme le beuglent les nationalistes en divers endroits de la planète (avec la théorie du « grand remplacement », par exemple, en France). S’il n’y avait plus, à terme, qu’une seule couleur de peau, le racisme et les diverses stigmatisations et ségrégations liées aux particularités physiques disparaitraient-ils ? Ou les questions dites d’identité afflueraient-elles ? Le racisme, au sens large, n’est pas qu’une histoire de peau : pour preuve, le sexisme, l’homophobie ou même l’antisémitisme. La fin de cet album nous semble quelque peu trop optimiste. Réserve qui ne nous empêche pas d’affirmer qu’il s’agit d’un bel ouvrage, graphiquement parlant, qui soulève des interrogations certes dans l’air du temps mais néanmoins intelligentes et pertinentes. Les réponses apportées ici ont au moins le mérite d’un certain pragmatisme et, surtout, de la bienveillance. Après tout, espérer que l’espèce humaine cessera un jour de s’entretuer n’est pas le plus sot des rêves.

 

* Clarke, Les Danois, Le Lombard, 2018

Petzi

Ursula

Rebaptisé Petzi lors de l’adaptation de ses aventures en français, le personnage de Rasmus Klump est très connu des enfants danois. Créé en 1951 par Carla (1906-2001) et Vilhelm Hansen (1900-1992), les différents volumes qui le mettent en scène ont d’abord été publiés dans le désordre et avec désinvolture, comme le montre le dessinateur et scénariste belge André Taymans dans sa présentation, aujourd’hui, des volumes aux éditions Place du Sablon. De fait, (re)découvrir les aventures de Petzy/Rasmus dans ces albums de belle qualité permet de mieux comprendre pourquoi ce héros a été si populaire au Danemark. Adepte d’une débrouillardise qui frise les sommets d’une philosophie de la simplicité, Petzy/Rasmus sait s’entourer d’une kyrielle d’amis divers, tous généreux et rivalisant, comme lui, d’ingéniosité. « …Naturellement, nous n’avons jamais douté du savoir-faire de nos héros. » Cette nouvelle publication respecte enfin la progression des histoires et de leurs cases sans bulles, avec le texte au-dessous de chacune d’elles (trois fois trois cases, horizontalement, par page), et le visage du locuteur. Elle permettra, espérons-le, au public francophone de faire connaissance avec un personnage de la littérature jeunesse nordique jusqu’alors trop méconnu ici. D’allure souvent sans queue ni tête et hors d’âge, pleines de clins d’œil aux lecteurs, les histoires de Petzy/Rasmus possèdent un indéniable caractère surréaliste et ceci explique pourquoi leur lecture demeure très plaisante.

 

* Carla & Vilhelm Hansen, Petzi et Ursula (Rasmus Klump Møder Ursula), trad. de l’allemand Pascale Maon, dossier de présentation André Taymans, Place du Sablon, 2017

Tous les monstres

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Il n’est pas interdit de penser à Edvard Munch (si, si !), voire, bien sûr, à John Bauer, en lisant Tous les monstres, de John Kenn Mortensen (né en 1978, connu également sous le nom de Don Kenn). La technique picturale n’est pas la même (uniquement en noir et blanc, façon gravures sur bois, chez Mortensen) mais leurs thèmes se rejoignent : des êtres bizarres, qui ne font pas peur aux enfants malgré leur allure effrayante, apparaissent ici ou là dans notre monde et, tant bien que mal, nous les acceptons et vivons avec. Monstres terrestres, monstres ailés, monstres aquatiques… Monstres attendus, monstres improbables… Et personnages et décors quelquefois récurrents. Pas de texte dans Tous les montres, seulement des dessins. Chaque page de ce petit volume est une œuvre graphique – initialement réalisée sur des post-it jaune. John Kenn Mortensen réalise des émissions pour les enfants à la télévision. De par sa qualité et de par son sujet (l’enfance et ses angoisses – autrement dit, les grandes peurs existentielles), ce livre peut toucher un public beaucoup plus large que les seuls enfants. Il est évident qu’en réalité, il ne leur est pas destiné. Les adultes, eux, se régaleront. Superbe.

 

* John Kenn Mortensen, Tous les monstres (Post-it-monstre, 2011 & Flere post-il monstre, 2014), Warum, 2017

Déserteur

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Nous sommes en Turquie, à proximité de la frontière avec l’Arménie, dans les années 1960-1970. Dans le village où vit la famille de Halfdan Pisket, diverses populations cohabitent en paix. Chacun a sa croyance mais vivre ensemble ne pose pas problème. La tête cagoulée, les soldats turcs surveillent le village. Un jour, ces « sans visage » assassinent un jeune homme qui ramassait du bois. Les habitants, « ce n’est pas de la haine qu’ils ressentent (…). Peut-être de la colère. Pour eux, c’est pareil. Comme quand les loups attaquent les chevaux. » Le narrateur est un jeune homme plutôt insouciant, qui n’accepte pas ce crime. Ses parents lui rappellent qu’il doit prendre la suite de son père pour maintenir la « cohésion familiale » lorsque celui-ci ne sera plus là, car son frère est mort. Son frère était un joueur de flûte. Il s’est retrouvé un peu malgré lui dans une manifestation. « La peur se répand dans la foule. Les fusils font feu. Ça se produit alors que les gens sont à l’arrêt, qu’ils ne s’y attendent pas. Alors qu’on n’y croit pas. Que le pouvoir soit aussi brutal. Qu’ils nous tirent dessus. Jusqu’à ce que la flûte tombe. Et que le cœur s’arrête. » Puis le narrateur est incorporé, subit des brimades, tue son supérieur, s’enfuit. Il est emprisonné et de violents interrogatoires se succèdent. Né en 1985, fils d’émigrés turco-arméniens, Halfdan Pisket signe, avec Déserteur, le premier volume d’une trilogie inspirée de la vie de son père. Bien que plus d’une quarantaine d’années nous séparent de ces événements, la lecture de ce livre ne peut qu’aider à comprendre la ligne de plus en plus autoritaire adoptée aujourd’hui par le gouvernement turc. Saisissant.

 

* Halfdan Pisket, Déserteur (Desertør, 2014), trad. Jean-Baptiste Coursaud, Presque Lune, 2017

Le Sourire du faucon (Infiltrés, 1)

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Signé Sylvain Runberg (auteur, par ailleurs, de l’adaptation de Millénium, de Stieg Larsson, en 6 volumes chez Dupuis) et Olivier Truc pour le scénario, Olivier Thomas pour les dessins et Delphine Rieu pour les couleurs, l’album intitulé Infiltrés (tome 1, Le Sourire du faucon), paru aux éditions Quatrants (Soleil, Delcourt), commence un jour de juillet... 2016, à Copenhague. Des activistes d’extrême droite mitraillent la façade d’une mosquée. En prenant la fuite, ils renversent et tuent un imam qui en sortait. La pertinence de la violence est la question qui se pose à eux. « Nous menons une lutte de civilisation face à un ennemi qui est dans la place ! » déclare le leader du Renouveau danois, groupuscule néo-nazi désireux d’accéder au pouvoir. « Ça fait des années que les mouvements patriotes font l’erreur de se concentrer sur les musulmans en criant au cancer, mais ça stagne, tout ça, ça ne mène nulle part ! (...) Nos ennemis, ce sont les gouvernements européens qui ont fait alliance depuis quarante ans avec les pays arabes producteurs de pétrole. (...) Et ça, Breivik l’avait bien compris. » Ce discours, en France, n’est-il pas au centre, finalement, de la prétendue controverse entre Jean-Marie Le Pen et sa fille ? Il alimente la rhétorique de nombreux partis d’extrême droite européens. La société a évolué, les ennemis d’aujourd’hui, pour les nationalistes, ne sont plus forcément ceux d’hier. Selon eux, la société occidentale serait la proie de divers complots, tous ayant pour but de métisser la population et d’islamiser les cultures. L’heure serait donc venue d’agir, par les urnes si cela est possible ou bien de manière violente. Infiltrés met intelligemment en garde ses lecteurs – qui attendent impatiemment le ou les volumes suivants. L’intrigue est crédible, hélas ! et montre que ceux qui ont souhaité instaurer un cordon sanitaire autour du Front national ou, au-delà de nos frontières, d’autres partis de ce type, n’avaient pas tort. Prônant ouvertement ou insidieusement la haine et l’exclusion, les partis nationalistes ne sauraient être des partis « comme les autres ». Et… vive les Femen !

 

* Olivier Truc/Sylvain Runberg/Delphine Rieu/Olivier Thomas, Le Sourire du faucon , Infiltrés (1), Soleil (Quadrants), 2016

Les Larmes de Jolène (Infiltrés, 2)

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Signé, comme pour le premier volume (Le Sourire du faucon), Sylvain Runberg et Olivier Truc, avec Olivier Thomas au dessin, Les Larmes de Jolène constitue la suite d’Infiltrés, une bande dessinée qui prend la ville de Copenhague pour cadre et relate, aujourd’hui (été 2016), la montée de l’extrême droite dans le pays. Un groupe de mlilitants du Renouveau danois entend s’attaquer à tout ce qui représente le « système » : « Je ne reconnais pas votre justice de traitres, d’islamo-gauchos, de lèche-babouches qui favorise l’immigration de masse des violeurs en bande », explique ainsi crânement l’un de ces militants lors de son interrogatoire par la police. Un attentat est fomenté, que la police tente de déjouer. Entre les islamistes fondamentalistes et les identitaires ras de terre, l’avenir est plutôt vert-de-brun. « Merdre à eux ! » dirait notre Zazie (Queneau) nationale mais pas nationaliste.

 

* Olivier Truc/Sylvain Runberg/Olivier Thomas, Les Larmes de Jolène, Infiltrés (2), Soleil (Quadrants), 2016