« Voilà qu’ils recommencent. » Et si l’on brûlait de nouveau des sorcières ? On lapide bien des femmes, aujourd’hui encore, on assassine des humoristes, on détruit des œuvres d’art… La barbarie, l’obscurantisme, nous menacent toujours. De la part du diable : signé Aina Basso (née en 1979), il s’agit là d’un roman dans lequel les chapitres se répondent, tantôt consacrés à Dorothe, une jeune fille de Copenhague obligée de se marier avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, et tantôt à Ellen, autre adolescente, fille d’une guérisseuse de Vardø. Dorothe et Johann, son époux, arrivent dans le Finnmark. L’homme a pour tâche de traquer les sorcières. La mère d’Ellen n’en serait-elle pas une, elle qui a eu plusieurs enfants sans jamais avoir été mariée et qui, à en croire de mauvaises langues, joui de pouvoirs étranges ? Et tant de choses incompréhensibles se passent. « C’est la faute de mère si le lait de la vache de Karen Olsdotter avait tourné. Sa faute si des chèvres (…) avaient enflé au point d’éclater, elle avait ensorcelé la mer, pour y déclencher la tempête et faire sombrer plusieurs embarcations, et enfin, Anders Johansson avait été englouti par sa faute, avalé par les profondeurs de l’océan, un jour de calme plat, où la surface de l’eau était lisse comme de la glace. » On fait mourir par le feu des femmes désignées comme sorcières. Elles ont avoué sous la torture, ont déclaré n’importe quoi, lancé les noms de leurs supposées complices, pressées qu’elles étaient d’en finir avec les souffrances. « On ne peut qu’avouer (…). C’est le seul moyen de les arrêter. La vérité ne les intéresse pas, ils n’entendent que ce qu’ils veulent. » La société aurait-elle besoin de fous, d’hérétiques, de déviants pour demeurer stable ? De boucs émissaires ? Hier et aujourd’hui, avec l’assentiment général ou quasi-général de la population. Au début du XVIIe siècle, au nord de la Norvège, comme ici, avec cette première vague de procès en sorcellerie ; ou au milieu du XXe siècle, en Allemagne, en URSS ; ou de nos jours, en Afghanistan, en Syrie, en Inde ou ailleurs. Pages sombres et honteuses et jamais refermées de l’Histoire de l’humanité. De la part du diable : un roman pour réfléchir, comme a contrario, à cette part d’inhumanité qui peut être en nous et nous conduire à rejeter violemment ce que, tout bêtement, nous ne comprenons pas.
Sur le même sujet – assez peu traité – et la même époque, mais plutôt à destination des adultes, recommandons la lecture du roman de la Norvégienne Bergljot Hobæk Haff, L’Œil de la sorcière (Gaïa, 1998). Ou la pièce de théâtre de Hans Wiers-Jenssen, Jour de colère (Anne Pedersdotter, 1908, trad. Vincent Fournier, Esprit ouvert, 1996), que le cinéaste Carl Th. Dreyer adaptera plus tard (Dies Irae, 1943). « …Les procès en sorcellerie faisaient alors en quelque sorte partie de la vie quotidienne », écrit Maurice Drouzy dans sa préface. « Pour la période couvrant les années 1560-1710, on ne compte pas moins, en Norvège, de sept cent cinquante procès de ce type, à propos desquels des documents écrits ont été conservés. Le nombre réel a, en fait, été bien supérieur. En moyenne, cinq accusés sur six étaient des femmes. »
* Aina Basso, De la part du diable (Inn i eden, 2012), trad. du néo-norvégien Pascale Mender, Thierry Magnier, 2015