C’est un beau roman, loin d’être niais, Un Immeuble au bout du monde, de Arndís Þórarinsdóttir (née en 1982) et Hulda Sigrún Bjarnadóttir (née en 1971). Une utopie, ou une contre-utopie, si l’on veut : un îlot perdu en pleine mer et dessus, un immeuble et ses 197 habitants, les villageois. Björk, une adolescente, son frère, leurs parents et leur chien ont projeté d’aller voir Bríet (qu’il ne faut surtout pas appeler Mamie Île), la grand-mère paternelle qui « avait fait une mauvaise chute et s’était fracturé le bassin ». Son caractère n’est pas des meilleurs, elle en veut toujours à Atli, le père des deux enfants, d’être parti sur le « continent » (l’Islande !) à son entrée dans la vie adulte. Ce petit monde fonctionne en vase clos, à la stupéfaction de Björk. L’immeuble, dont la grand-mère est la gardienne, un poste prestigieux, contient toute la population de l’île. À chacun de ses douze étages, une spécificité : la production d’électricité, les soins médicaux, l’école et la cour de récré, l’épicerie, la station météo et même le poste de police et la prison ! Björk n’en revient pas. Tout lui semble d’abord tellement plus compliqué que chez elle, mais ceux de son âge auxquels elle tente de l’expliquer se montrent hostiles. « Je soupirai. Je n’avais aucune envie de recroiser ces enfants et leurs familles. Je voulais juste rentrer chez moi le plus vite possible. » Elle apprend que les prochaines liaisons par ferry n’auront lieu que dans plusieurs mois. D’ici là, force pour elle de s’acclimater à l’île et à sa population. « Cette île était un État policier ! » s’énerve-t-elle. Mais, passant outre ses réserves, elle en vient à se trouver bien dans ce lieu. L’autarcie prônée relève d’une logique, « leur dette d’énergie » vise à assurer à tous les habitants un accès égalitaire à l’électricité, c’est pourquoi chacun doit pédaler chaque jour durant un certain temps pour en produire. « Tu n’as donc pas utilisé la lumière ? Tu n’as pas mangé de la nourriture cuite avec des plaques électriques ? Tu n’as pas bu de l’eau pompée dans notre puits ? » rétorque ainsi la grand-mère à Björk. La vie est radicalement différente ici. On n’utilise l’ascenseur que dans les cas d’urgence. Même les lentilles, dont Björk ne raffole pas, « ce n’était pas aussi mauvais que ça en avait l’air ». Durant la saison estivale, un ferry vient chaque semaine apporter aux habitants ce dont ils ont besoin, l’autarcie est donc limitée. Sur cette description de l’île, vient se greffer une intrigue presque policière : qui en veut aux « voisins » au point de dérober ou de détruire les décorations de Noël et divers autres objets, ici où rien ne se jette, où les « déchets » peuvent toujours être réutilisés ? Un Immeuble au bout du monde est un roman très intéressant, qui ne manquera pas de susciter des réflexions chez ses lecteurs. Peut-on se passer d’Internet, des réseaux sociaux, de tout ce qui constitue aujourd’hui notre quotidien ? La sobriété volontaire et joyeuse comme ligne de conduite ? « Même si tout me semblait bizarre ici, mon ancienne vie ne me manquait pas », finit par se dire Björk.
* Arndís Þórarinsdóttir/Hulda Sigrún Bjarnadóttir, Un Immeuble au bout du monde (Bokkin á heimsenda, 2020), trad. de l’islandais Jean-Christophe Salaün, L’École des loisirs (Médium), 2026