Réédition, en 2025, de ce superbe volume de poésie de Tarjei Vesaas, Vie auprès du courant, agrémenté d’une seconde post-face de Olivier Gallon. « Dans son écriture, sa langue même, le nynorsk, les phrases et les mots condensés s’assemblent, jouent de déplacements, de reprises (non pour se raviser, mais au contraire pour se confirmer et se déployer), d’à-coups parfois comme sous l’emprise d’un questionnement soudain. Mais toujours ils cheminent comme l’eau poursuit sa route avec détermination. Êtres, choses, matières et éléments naturels sont comme eux chacun reliés. De chacun dépend la vie de l’autre. De chacun dépend le sens de l’autre. »
Ne taisons pas notre bonheur de lecture. Vesaas nous invite ici à cheminer avec lui en ces lieux qui sont les siens, il nous les montre, cet arbre, ou le soleil, cette « cascade brûlante », le « soir obscur sur le chemin du retour », toutes choses banales au point d’en perdre l’insignifiance et de se parer d’une acuité singulière, inédite, d’une beauté immense. Vesaas sait nous parler avec une sobriété complice, « la clairière lévite autour de moi », dit-il, et c’est un monde qu’il met à nu, qu’il pose dans sa paume, sur lequel il souffle et que nous pouvons contempler d’infinis instants. Que de beauté, que d’intelligence, que de sensibilité, ici, que Vesaas peigne un lac ou une montagne ou le « vent nocturne » de ses mots précis et cependant jamais définitifs, qu’il nous indique comme en passant les « dures créatures à carapaces sur le dos » sous terre ou les « petits rongeurs » qui meurent sous le poids de la neige, ou bien qu’il nous désigne une « barque noire goudronnée » ou encore un « camion au long cours », ce TIR « qui doit avancer, avancer, avancer »… Tarjei Vesaas nous ouvre un monde, son monde, vif et quiet – pourtant –, un monde où la vie est partout et si l’écrivain est mort en 1970, peu après avoir relu les épreuves de ce recueil, sa voix heureusement ne s’est pas tue.
* Tarjei Vesaas, Vie auprès du courant (Liv ved straumen, 1970), trad. du nynorsk Céline Romand-Monnier (avec la complicité de Guri Vesaas et Olivier Gallon), postfaces I et II Olivier Gallon, La Barque, 2025