Mis en scène par Benoît Lepecq, La Comédienne, de Anne Charlotte Leffler (1849-1892), est une pièce rescapée. Rescapée de la littérature, de l’art, du passé… Car les quelques écrits de cette Suédoise issue d’une « famille bourgeoise éclairée » ont très longtemps été introuvables, tant en Suède qu’à l’étranger – elle est ainsi publiée pour la première fois en France. La Comédienne relate l’arrivée dans une famille bien comme il faut d’une jeune femme, une orpheline, la fiancée du fils, qui exerce donc un métier de mauvaise réputation. Une actrice n’est-elle pas une « femme publique » ? Qui plus est, Ester Larson ne joue pas sa timorée ; au contraire, extravertie, extravagante, même, elle affirme vouloir vivre une vie qui ne serait qu’à elle, mentir, certes, car vivre c’est souvent mentir, mais une sorte de « mentir vrai ». Ester s’affronte à la pudibonderie bourgeoise, elle choque. Ou plaît. Intrigue, perturbe. Helge, son fiancé, la défend contre sa mère mais lui-même ne la comprend qu’à peine. Notons que cette pièce est à l’origine du film de Bo Widerberg, Elvira Madigan (1967). Anne Charlotte Leffler pose ici des problèmes qui tiendront à cœur à plusieurs de ses contemporains, Strindberg et Ibsen au premier rang : la place de la femme dans la société, au sein du couple comme au sein du monde du travail, l’expression de l’art et ses éventuelles limites, la prétendue bienséance, etc. L’Auguste, qui l’approuve d’abord, la rabrouera bientôt, lorsque des féministes reprendront le message sous-jacent de l’écrivaine. Celle-ci ne se revendique d’ailleurs pas féministe. Elle divorce, se convertit au catholicisme, se remarie, devient « duchesse de Caianello » tout en demeurant attachée aux idées du socialisme, donne naissance à un fils, à l’âge de quarante-deux ans, et décède peu après. Et on l’oublie. Jusqu’à ce que, dans les années 1970, luttes féministes obligent, son nom réapparaisse. Jouée en 1873 anonymement au Théâtre royal de Stockholm, La Comédienne est un succès, qui ne sera signé que dix ans plus tard, lors de sa publication en volume. De par sa forme, cette pièce a peut-être un peu vieilli, mais ses réparties pleines d’humour et d’impertinence la préservent de la désuétude, l’attitude d’Ester est un heureux camouflet à tous nos pères-la-pudeur. Au demeurant, le féminisme n’est pas un combat d’arrière-garde, hélas !
Le petit volume se prolonge avec une pièce de Victoria Benedictsson (1850-1888), La Juliette de Romeo. Plus connue sous le pseudonyme de Ernst Ahlgren, Victoria Benedictsson a vécu une histoire d’amour qui s’est très mal terminée avec le critique danois Georg Brandes, dont on n’ignore pas les efforts en faveur d’une littérature émancipatrice. On dit aussi qu’elle a inspiré Strindberg pour Mademoiselle Julie et Ibsen pour Hedda Gabler. La Juliette de Romeo traite de la liberté de la femme, notamment, là encore, lorsque celle-ci est une artiste. Un beau texte, court.
* Anne Charlotte Leffler, La Comédienne (Skådespelerskan, 1873), trad. Corinne François-Denève, L’Avant-scène théâtre n°1382-1383, 2015 ; suivi de Victoria Benedictsson, La Juliette de Roméo (Romeos-Julia, 1890), trad. Corinne François-Denève