Bandes dessinées

Munch

Munch

Si le film de Peter Watkins (Edvard Munch, 1974), s’attachait beaucoup à l’enfance du peintre, la bande dessinée de Steffen Kverneland suit les pas du jeune homme, puis de l’homme adulte que le succès récompense. Le parti pris de l’auteur est de ne quasiment rien écrire pour ne pas signer une énième biographie du peintre (1863-1944), mais d’utiliser de nombreux extraits de livres, mémoires, correspondances ou articles de journaux, voire, en ce qui le concerne, de se mettre lui-même en scène, afin de tracer un portrait mosaïque de l’un des plus grands artistes norvégiens (avec Henrik Ibsen et Edvard Grieg) du tournant XIXe-XXe siècle. Initialement publié dans la revue norvégienne Kanon, cette BD restitue finement l’œuvre du peintre et la place non seulement dans le contexte artistique de l’époque mais aussi et peut-être surtout dans celui de la vie quelque peu tumultueuse de Munch.

 

* Steffen Kverneland, Munch (trad. du norvégien Aude Pasquier), Nouveau monde graphic, 2014

Soft City

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Hariton Pushwager, de son vrai nom Terje Brofos (né en 1940), est un dessinateur et scénariste norvégien à « l’existence turbulente » (selon Martin Herbert, qui signe la postface de Soft City). Beatnik avant la mode, ami de R. D. Laing, William S. Burroughs, Pablo Picasso et d’autres grands noms, il a travaillé avec Axel Jensen (1932-2003, dont deux ouvrages ont été traduits en français), ce qui donne le ton de son œuvre : plutôt science-fiction, à la Huxley ou à la Orwell, que réalisme, une dystopie destinée à nous prévenir de l’évolution autoritaire et marchande de l’ensemble du corps social. « ...C’est une œuvre imposante et monumentale ; un défi visuel qui touche profondément son lecteur », affirme Chris Ware dans une préface qui remet bien en perspective Soft City dans le foisonnement artistique et politique des années 1970. « ...Ce livre est un assemblage d’images à quatre dimensions, un film mis en pause, une immense réussite esthétique, malgré son imagerie de tyrannie. En fait, c’est un poème graphique », ajoute-t-il. Effectivement. Car il serait un peu vain de chercher une intrigue à Soft City, qui n’est pas une histoire linéaire. Les images (toutes en noir et blanc) se renvoient les unes aux autres, comme dans un cauchemar. Nous sommes ici au cœur même d’une immense cité futuriste ou moderniste, comme on en concevait avant l’ère numérique – qui a radicalement changé la vision des futurs envisageables, tous, cependant, non moins apocalyptiques qu’auparavant. Les angles droits ont triomphé des courbes, la technologie l’a emporté sur la nature, réduite à... rien du tout, sinon au soleil et à la lune. L’univers concentrationnaire annoncé par certains (on peut lire avec profit les travaux sur l’architecture et l’urbanisme du Français Michel Ragon) se déploie dans cette Soft City aussi habituelle pour nous, aujourd’hui, qu’inquiétante. Quelle part d’humanité les êtres humains qui vivent dans cette méga-ville conservent-ils ? Sont-ils déjà des « post-humains » ? Travaillent-ils tous de concert à ce que l’on peut qualifier « d’auto-aliénation » ? Vieillot par tel ou tel côté (le rôle bien imparti des femmes et des hommes, le port du chapeau pour ces derniers, le bétonnage des villes et l’omniprésence des automobiles...) ce livre de Hariton Pushwagner prend place avec brio dans la science-fiction dessinée, rarement aussi juste et profonde dans l’ensemble de ses prédictions et des analyses sous-jacentes. Quant la soi-disant culture de « l’identité » a remplacé celle de l’uniformité... Rien n’est plus faux, mais... chut ! Il en va de notre croissance. Disparition de la nature, emplois abêtissants, religion consumériste, militarisation de la société... Bienvenue dans notre monde ! (Vite, un petit brin d’herbe, juste un petit brin d’herbe à contempler !)

 

* Hariton Pushwagner, Soft City (Soft City, 2008), préface de Chris Ware, postface de Martin Herbert, traduction de l’anglais Jérôme Schmidt, Dernière marge/Inculte, 2017

 

Et il foula la terre avec légèreté

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Ce n’est pas tout à fait une BD que Futuropolis publie là, pas vraiment un beau livre non plus, c’est bien plus : Et il foula la terre avec légèreté se situe entre les deux, avec brio ; et quant au fond, on peut parler d’ouvrage poétique autant que politique. Mathilde Ramadier (scénariste, née en 1987) nous emmène dans les pas d’un jeune homme, Ethan, parisien, appelé à travailler dans le secteur pétrolier, qui se rend en Norvège pour enquêter sur la faisabilité d’un projet à proximité des îles Lofoten. Arrivant sur place sans idées bien arrêtées sur la tâche attendue de lui, il est saisi par la beauté des paysages et les propos des personnes qu’il rencontre ne manquent pas de l’interroger. « J’aime ce que je fais, je suis passionné par la recherche scientifique, les avancées technologiques, le progrès… Même si ce voyage commence à mettre à mal certaines de mes convictions. » Les illustrations de Laurent Bonneau (né en 1988), parfois pleine page, sont totalement au service de cette magnifique nature boréale et le lecteur ne peut, comme Ethan, que se laisser subjuguer par elle. Qu’y a-t-il à gagner, à forer de nouveaux puits pétroliers, à bâtir de nouvelles plateformes off-shore, quand l’intérêt fondamental de la vie se situe là : trouver place au sein de cette nature immense et, si on la respecte, accueillante ? Lentement, Ethan voit sa vie être bouleversée. En arrière-plan, le philosophe Arne Næss, cité à quelques reprises, dont Mathilde Ramadier a assuré, avec Hicham-Stéphane Afeissa, la publication de Une Écosophie pour la vie (cf. critique sur ce site : « Norvège, essais »). Plus, en bonus, une courte biographie de Næss et un rappel des « huit points de l’écologie profonde » selon lui, et les titres d’une bande-son « à écouter en lisant ce livre » : de l’électro-jazz norvégien. Et il foula la terre avec légèreté est une très, très belle œuvre.

 

* Mathilde Ramadier/Laurent Bonneau, Et il foula la terre avec légèreté, Futuropolis, 2017

 

Notons par ailleurs l’interview de Mathilde Ramadier dans Charlie hebdo (n°1290 du 12 avril 2017) dans lequel elle s’exprime sur les start-ups, sujet de son dernier livre (avec celui mentionné ci-dessus) : Bienvenue dans le nouveau monde : comment j’ai survécu à la coolitude des start-ups (Premier Parallèle, 2017). « Dans une start-up à Berlin, j’ai découvert le cynisme absolu », intitulait-elle déjà, en 2013, un article sur le site Rue 89.

La Bataille de Télémark

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Signée Wallace pour le scénario et Stephan Agosto pour les illustrations, La Bataille de Télémark entend relater, du point de vue des Forces aériennes françaises libres (FAFL), un combat : celui engagé par les Alliés contre les Allemands, dans la tentative de ces derniers d’utiliser l’eau lourde produite dans l’usine de Rujkan pour produire éventuellement une bombe au très fort pouvoir de destruction. La « bataille de l’eau lourde », dans la Norvège occupée, a été maintes fois racontée, au cinéma ou par des historiens. Cette bande dessinée est plutôt évanescente et le lecteur n’apprendra, hélas, pas grand chose sur le sujet.

 

* Wallace/Stephan Agosto, La Bataille de Télémark, Zéphyr, 2017