Si « la Scandinavie était demeurée globalement fermée aux étrangers du Moyen Âge », durant la période de la Renaissance le Nord reste une notion floue pour les dirigeants des royaumes européens. Où commence cette contrée, où s’arrête-t-elle ? Qui la peuple ? Comment même la dénommer : le Septentrion ? les terres boréales ? la Scandinavie ? Des animaux terrifiants veillent-ils sur ses frontières ? Dans les années 1530, par exemple, à Venise, l’un des centres actifs de la vie intellectuelle européenne, « le Septentrion scandinave n’était (…) pas sans convoquer de plaisantes virtualités oniriques. » Des cartes commencent à être éditées – comme celle, en 1539, du Suédois Olaus Magnus, la fameuse Carta marina, « regard catholique sur la chrétienté de la fin des années 1530 » (pour contrer l’« hérésie » luthérienne) avec le Nord placé en haut (il pouvait être en bas, sur les cartes, là où était supposée se situer l’enfer), qui fait enfin de la Scandinavie une péninsule et non plus une île. Elles représentent un monde effrayant, des monstres y figurent, censés vivre dans les lacs et les montagnes et surtout dans les mers environnantes. Les Lapons qui habitent la région sont en voie d’évangélisation – étrange population aux mœurs peut-être pernicieuses ou peut-être rigoureuses, c’est selon les chroniqueurs. Qui ose s’aventurer sur une terre aussi inhospitalière ? Olaus Magnus, le Linné de son époque d’après des voix autorisées, publie ensuite Historia de gentibus septentrionalibus... (1555), un ouvrage qui révolutionne la façon de voir le Nord. Une somme. Les informations, vraies ou moins vraies, y foisonnent, pas loin d’un millier de pages pour aborder tous les sujets censés intéresser les érudits et les puissants de l’époque : météorologie, géographie, architecture, histoire naturelle, commerce, ou encore paganisme et géants... Dans son remarquable travail universitaire, Le Nord de la Renaissance, sous-titré La Carte, l’humanisme suédois et la genèse de l’Arctique, Pierre-Ange Salvadori (né en 1994 !) répertorie les diverses mappemondes, planisphères et autres cartes qui ont figuré le Nord de l’Europe à cette période et montre l’hétérogénéité de leurs lectures. Les renseignements fournis ne sont pas que spatiaux, mais également culturels, historiques, économiques, politiques... Jusqu’à établir la vision d’un « englobement du monde », autrement dit le monde comme un globe terrestre, mais aussi comme un tout, une globalité, un ensemble (on peut parler de nos jours de « globalisation ») – avec le Nord comme point d’ancrage. « L’affirmation d’une sursacralité de la Scandinavie prend place dans une lutte entre Réforme et Contre-Réforme pour la confessionnalisation de l’espace... » note l’auteur. La région pourrait être ainsi « le lieu d’accomplissement des plus hautes vertus chrétiennes, de la plus pure innocence, de l’honnêteté et de la sagesse... » Pierre-André Salvadori trace la biographie des frères Johan et Olof Månsson, dits Johannes et Olaus Magnus, instigateurs d’un confessionnalisme catholique opposé à la progression de la foi luthérienne en Europe. Puis évoque la figure, parmi beaucoup d’autres, de Guillaume Postel, Normand à l’origine de la « projection polaire » cartographique... Réforme et contre-Réforme, guerres, complots, unions et luttes religieuses et politiques. Le siècle est propice aux savoirs nouveaux et donc aux changements dans tous les domaines. La Suède rompt avec la domination danoise, de nouveaux rapports de force se mettent en place. La fin de l’Union de Kalmar (il y a exactement un demi-millénaire) rebat les cartes – et notamment géographiques. « Sur la carte de l’Europe, elle-même en pleine reconstruction, la Suède de la Renaissance devait donc se trouver une place », relève Pierre-Ange Salvadori. L’humanisme européen démarre, initialement axé au sud, alors qu’au nord un phénomène adjacent s’observe, avec l’expression « Norden » de plus en plus souvent utilisée pour distinguer l’interaction régionale. Par ailleurs, le paradis biblique occupe enfin une localisation sinon déterminée, au moins plus précise que naguère : peut-être autour du Golfe de Botnie (Västerbotten, Norrbotten et Ostrobotnie), peut-être au Pôle magnétique, mais au Nord – placé, donc, sur les cartes, dorénavant, comme une couronne sur le reste du monde. La Suède, pays des Goths, devient subitement « le royaume le plus étendu du monde » et « le lieu d’origine de l’humanité et du savoir », lui permettant, car les légitimant, des visées expansionnistes. En parallèle, le pragmatisme nordique se développe, expliquant, accessoirement, l’absence de grands noms dans le registre de la philosophie, alors que tous les arts sont pourvus par les Scandinaves. « La population nordique n’a (…) pas d’autre choix, pour survivre dans son difficile milieu naturel, que de développer un sens pratique astucieux : les arêtes de poissons servent ainsi de matériaux de construction, la préservation du poisson en l’absence de sel peut se faire en le laissant sécher, le fort enneigement devient un avantage car les skis permettent d’accélérer les déplacements l’hiver... » Voici un bel ouvrage de presque 1 000 pages pour représenter la place, en grande partie imaginaire, des régions les plus septentrionales de l’Europe dans la pensée et le terrain du religieux et du politique durant la Renaissance. Et jusqu’à aujourd’hui, peut-on ajouter, tant cette vision, en construction et longtemps largement erronée, détermine notre conception d’un Nord toujours en grande partie onirique. Les « voyages dans le Nord » sont ensuite devenus fréquents, au fur et à mesure que des voies de communication terrestres s’ouvraient, des savants ont tenu à conforter sur place leurs hypothèses. Mais jusque récemment était interdit ce que l’on appelle le tourisme de masse. Aujourd’hui, l’intérêt pour la région septentrionale de l’Europe est relancée, notamment afin de contrôler le passage du Nord-Est, avec les porte-containers en provenance d’Asie et en direction de l’Atlantique. Malgré son éloignement géographique, la Chine prétend avoir voix au chapitre. En 2021, la Russie multiplie les exercices militaires dans et sous l’Arctique afin d’affirmer sa suprématie. Les préoccupations écologistes sont ignorées. La péninsule de Kola n’est qu’une immense décharge à ciel ouvert, les déchets nucléaires abondent. (Ah, imaginer cette zone et l’ensemble de la Laponie comme une gigantesque réserve naturelle !) Région stratégique quelque peu préservée malgré tout, le Nord de l’Europe reste aussi relativement méconnu que convoité. Pierre-Ange Salvadori publie avec Le Nord de la Renaissance ce qui sera forcément un ouvrage de référence sur cette région du monde – et sur cette époque, mais aussi, par rebond, ceci expliquant cela, sur le Nord d’hier et celui de l’époque contemporaine. En dépit de l’ampleur du sujet, peu traité, et de la profusion de références avec lesquelles l’auteur jongle, des notes en bas de pages en quantité et des traductions multiples, le moindre intérêt de cet ouvrage n’est pas qu’il se lise quasiment comme un roman. Comment en rendre compte autrement que par un résumé bien trop succinct, sinon en en conseillant vivement la lecture tant l’érudition si intelligemment dispensée, en ces temps de pandémie et de repli sur soi, est bienvenue et bienfaisante.
* Pierre-Ange Salvadori, Le Nord de la Renaissance, Classiques Garnier (Bibliothèque d’histoire de la Renaissance), 2021