La quasi-totalité de la correspondance de Stig Dagerman est accessible en Suède depuis de nombreuses années, mais en France, il a fallu attendre le centenaire de sa naissance pour en voir publié un extrait. Merci à Claude Le Manchec pour ce choix pertinent de lettres et à Olivier Gouchet, pour leur traduction. Les lecteurs, forcément enthousiastes, de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, de L’Enfant brûlé, de L’Île des condamnés, d’Automne allemand et des autres titres de l’écrivain se raviront de découvrir les lettres qu’il adressa à ses proches. Plusieurs sont à son éditeur et ami Ragnar Svanström, lequel se décarcasse littéralement pour le faire publier et lui procurer de nouvelles avances financières. Car l’écrivain, s’il a certes rencontré le succès, est toujours en quête d’argent. Il vient d’un milieu modeste et n’a pas d’assise financière sur laquelle se reposer. À partir du milieu des années 1940 et jusqu’à la fin de sa vie, il est marié, a charge d’enfant, les lieux où il habite lui coûtent, il doit se déplacer, effectuant de fréquents voyages en France ou en Australie... Les difficultés s’amoncellent et retiennent sa créativité littéraire, le doute le ronge. Réitérer une enquête journalistique, cette fois en France, comme celle qui a mené à la rédaction d’Automne allemand ? Mauvaise idée. Ses sentiments vis-à-vis du pays où tant d’artistes suédois ont pourtant vécu quelque temps (à commencer par Strindberg, qui lui s’est targué d’écrire directement en français) sont ambivalents. Il goûte une certaine douceur de vivre, mais l’estime surfaite et réservée aux touristes et aux classes aisées. « ...Selon moi, la France est un pays bête, ennuyeux et désorganisé avec des habitants maussades, impolis et égoïstes (un peu comme les Suédois du Sud). » Même la capitale ne trouve pas grâce à ses yeux : « Paris est un entassement monumental de souvenirs historiques et de cabarets de luxe, agréables pour les millionnaires et les alcooliques, mais un gigantesque désert planté de chiches oasis pour les simples mortels pauvres. » Oui, Dagerman écrit cela en 1948 ! Quant à ce fameux séjour en Australie sur lequel le lecteur ne savait quasiment rien. Dagerman s’en explique ici. Il raconte qu’il a « été nommé rédacteur du navire, on veut faire un journal pour les passagers, mais personne, moi y compris, ne saisit encore comment s’y prendre pour le faire ». Il plaisante, mais le projet littéraire réel, un reportage, n’aboutit pas. L’écrivain renonce à produire « un nouvel Automne allemand, le matériau est trop uniforme pour cela ». Riche d’une œuvre protéiforme (romans, théâtre, poésie, journalisme...) d’essence existentialiste mais aussi, sans paradoxe aucun, réaliste et symboliste, voire ancrée dans le fantastique (comme la nouvelle Mille ans avec Dieu), la vie de Stig Dagerman est pleine de projets avortés. L’inanité de l’écriture, qui succède à la joie si vaine et éphémère de la notoriété, l’abat : « ...S’il m’arrive de croire que j’ai quelque chose à dire, cela se fane dès que je le mets sur le papier. » La vie est absurde, constate-t-il, la création ne fait que transcender une chimère. Ses lettres nous donnent à voir ses illusions et sa désespérance, qui se confrontent, se conjuguent et le conduiront au suicide un jour de 1954 – « J’avais une grade envie de mourir » avoue-t-il peu avant. La finesse de son observation du monde demeure étonnamment actuelle.
* Stig Dagerman, Lettres choisies (Brev, 2002), trad. du suédois Olivier Gouchet, préf. Claude Le Manchec, Actes sud (Lettres scandinaves) 2024 (304 p., 22,80 €)