Dans Les Feuilles mortes, vingtième film du cinéaste finlandais Aki Kaurismäki (né en 1957 à Orimattila) qui avait pourtant annoncé arrêter sa carrière avec le film précédent (L’Autre côté de l’espoir, 2017), l’action n’est pas proprement datée. Aujourd’hui ? Les infos radiophoniques relatent les débuts de l’invasion russe en Ukraine (février 2022). Mais, à se fier au matériel électroménager et aux véhicules entraperçus, ne serait-on pas plutôt dans les années 1950 ou 1960 ? Il est vrai que les thèmes que traite ici Kaurismäki ne sont pas spécifiques à telle ou telle période de l’histoire : la difficile rencontre entre deux individus, mais aussi l’exploitation salariale et l’alcoolisme pour tenter d’y faire face. Les Feuilles mortes s’inscrit, révèle-t-il, à la suite de sa « trilogie des travailleurs » ou « trilogie du prolétariat » (Ombres au paradis, 1986, Ariel, 1988, et La Fille aux allumettes, 1990). Sa problématique sociale est contemporaine, mais elle se posait aussi à peu près dans les mêmes termes il y a trente ans ou il y a un siècle. Ansa, une jeune femme employée d’un petit supermarché, est licenciée parce qu’elle a gardé pour elle un produit périmé, qu’elle aurait dû jeter. Il lui arrive de laisser des sdf se servir. Elle trouve un job dans un bar, à la plonge, avant, de nouveau, de perdre son emploi et de devenir manutentionnaire dans une fonderie. Dans un bar à karaoké, elle fait la connaissance d’un homme, Holoppa. Ils se revoient bientôt mais il est alcoolique, régulièrement mis à la porte de son travail pour cette raison. Parviendront-ils à nouer une relation, à abolir leur solitude ? Chaque plan des films de Aki Kaurismäki est une œuvre visuelle en soi. Les couleurs sont soulignées par un éclairage toujours en demi-teinte, comme si tout avait été recolorisé. Surtout, ses acteurs, femmes ou hommes, tous, ont un visage torturé, prématurément vieilli, marqué par la vie pourrait-on dire. Silences et regards rythment l’avancée de l’intrigue. Soulignons que la bande-son est constituée de succès populaires finlandais ou... français (Les Feuilles mortes de Kosma et Prévert). Si ces films n’évitent pas de rares scènes de violence, comme dans la vie, ils peuvent être vus comme des contes de fées pour grands enfants, avec la solidarité comme élément central. Le Havre (2011), par exemple, tourné dans la ville française, traite de la question des migrations et des sans-papiers avec un profond humanisme. Le rocker Little Bob, star dans les années 1970, y joue son propre rôle avec brio et les allusions cinématographiques sont nombreuses. Mika Kaurismäki, de deux ans le frère aîné de Aki, avec lequel il a commencé à tourner, est un réalisateur non moins célèbre, mais l’aspect lutte des classes est l’apanage du cadet. Après trois années d’études de journalisme, qu’il déclare regretter, assurant que l’apprentissage d’un métier manuel lui aurait été bien plus utile, Aki a exercé différentes professions (facteur, ouvrier du bâtiment, etc.), expériences dont il nourrit son œuvre. Les Feuilles mortes se conclut avec un clin d’œil à Chaplin (par ailleurs le nom que Ansa donne au chien qu’elle adopte). Sûr que le père de Charlot ne l’aurait pas désapprouvé : l’espoir, auquel s’accrocher envers et contre tout.
* Aki Kaurismäki, Les Feuilles mortes (Kuolleet lehdet, 2023), Diapha edition video, 2024