Histoire

L’Homme qui vola sa liberté

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C’est à un travail généalogique passionnant et instructif que s’est livré Gísli Pálsson à propos de Hans Jonathan. Né en 1784, à Saint-Croix, dans les Caraïbes, alors sous domination danoise, Hans Jonathan est le fils d’une esclave. « Il est impossible de savoir si Emilia Regina aimait ou haïssait celui qui la féconda. Du point de vue des femmes esclaves, la reproduction n’était qu’un fardeau de plus lié à leur servitude. » L’identité de son père est inconnue, mais l’homme était blanc car Hans est métis. Quand ses propriétaires regagnent le Danemark, il a sept ou huit ans et les suit : il est un « esclave de maison ». À l’adolescence, il s’enfuit, s’engage dans la marine (en 1801, l’Angleterre attaque le Danemark, une célèbre bataille a lieu devant Copenhague, à laquelle il participe). Son courage lui vaut des louanges, mais il reste un esclave et lorsque Henrietta Cathrina, sa « propriétaire », entend le récupérer, il est arrêté, passe en procès et est condamné à retourner à Saintes-Croix pour y être vendu. Il disparaît. L’enseignant et anthropologue Gísli Pálsson (né en 1949) retrouve sa trace en Islande. « Il semble avoir été accepté par la communauté de Djúpivogur comme l’un des leurs. » Hans Jonathan devient épicier, le bras droit d’un érudit et humaniste local. À la mort de celui-ci, le voici gérant de l’épicerie. Il songe alors à se marier. Katrin lui donnera deux enfants. Il meurt en 1827, peut-être d’une attaque cérébrale, à l’âge de quarante-trois ans. Gísli Pálsson a contacté nombre de ses descendants, établis aujourd’hui tant en Islande qu’aux États-Unis ou en Europe et pour la plupart fiers de leurs racines. Il conclut son ouvrage en s’interrogeant sur « la banalité du mal », pour reprendre le titre du célèbre essai de Hannah Arendt. Établir un parallèle entre esclavage et shoah n’est pas de mise mais, à l’instar d’un Sven Lindqvist dans Exterminez toutes ces brutes et à la suite d’un certain nombre d’historiens aujourd’hui, il est possible d’affirmer que l’esclavage, par le mépris de l’être humain qu’il officialisa, rendit possible la shoah. L’Homme qui vola sa liberté est un bel hommage rendu à un individu (outre, toutes les victimes de l’esclavage) qui ne chercha jamais à nuire à ses contemporain, qui n’eut d’autre exigence, d’un bout à l’autre de sa vie, que d’acquérir sa liberté. « ...Ni l’esclavage ni la liberté ne sont nécessairement permanents ni durables : l’individu est toujours une œuvre en devenir. »

 

* Gísli Pálsson, L’Homme qui vola sa liberté (Odyssée d’un esclave), trad. de l’anglais Carine Chichereau, Gaïa, 2018

 

Histoire d'Islande

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Histoire de l’Islande : ce livre se lit vraiment comme un roman et pour ce genre d’ouvrage, ce n’est pas évident. Les deux auteurs, Michel Sallé et Æsa Sigurjónsdóttir, ont privilégié le récit chronologique, ce qui nous permet d’accompagner les divers protagonistes qui ont forgé l’histoire d’un pays longtemps épargné par les soubresauts du monde. « Traditionnellement, la colonisation est considérée comme achevée en 930, année de l’ouverture de l’Alþingi. En un demi-siècle, l’Islande, qui n’a connu ni Préhistoire ni Antiquité, entre de plain-pied dans le Moyen Âge et va développer une organisation unique en son genre qui met au service d’un individualisme farouche une vie communautaire rendue nécessaire par les conditions très particulières de l’île. » Assujettie ensuite à la Norvège, dont elle devient une colonie, l’Islande développe cependant un fonctionnement qui lui est propre : « pas de roi ou de chef suprême, pas de police, pas d’administration centrale... Pas d’armée non plus, car aucune invasion n’est à craindre. » Puis le pays devient une colonie danoise et n’obtiendra son indépendance qu’en 1944. Longtemps aligné politiquement sur des positions sociales-démocrates, à l’instar des autres pays nordiques, l’Islande a pris un tournant libéral à l’aube du XXIesiècle : « dérégulation de l’économie par l’abandon de la plupart des protections mises en place au cours du XXesiècle » et, profitant de ses importantes ressources énergétiques naturelles, « développement de la ‘grande industrie’ selon l’expression locale, essentiellement la production d’aluminium à partir d’alumine importée ». La crise bancaire affectera considérablement ce virage. Sans abondance de détails mais avec toutes les précisions nécessaires et une vision d’ensemble appropriée, Michel Sallé (docteur en études politiques et spécialiste de l’Islande) et Æsa Sigurjónsdóttir (professeure d’histoire de l’art à l’Université d’Islande) relatent cette saga dont maints artistes (citons de nos jours la chanteuse Björk ou le romancier Arnaldur Indriðason), hier comme aujourd’hui, furent les protagonistes. « Du fait de l’accroissement de leur nombre et de leur diversité, les Islandais sont à une période charnière de leur histoire. (...Ils) ont donc besoin de construire un nouveau projet collectif donnant du sens à leur communauté. » Cette Histoire de l’Islandeest le livre à lire pour mieux connaître ce pays dont la mutation, les deux auteurs le confirment ici, repose sur la tradition.

 

* Michel Sallé & Æsa Sigurjónsdóttir, Histoire de l’Islande, des origines à nos jours (préface de Kristján Andri Stefánsson, ambassadeur d’Islande en France), Tallandier, 2018

La Révolution des casseroles

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On a assez peu parlé, à vrai dire, des événements qui ont eu lieu en Islande à la suite de la crise financière de l’automne 2008. Sans doute parce que tout s’est plutôt bien passé, de manière intelligente, et que les éternels donneurs de leçons du libéralisme économique, les représentants de ce « capital qui joue aux dés notre royaume », comme le chantait Léo Ferré, n’ont pas trouvé là de quoi pavoiser. Dans La Révolution des casseroles (La Contre allée, 2012), Jérôme Skalski, journaliste au quotidien L’Humanité, relate sous forme de chroniques la période comprise entre la naissance du « Tigre nordique » et l’apparition des « Néo-Vikings » à la crise et la « Révolution des casseroles ». Démission du Premier ministre, défection de son gouvernement, démission du directeur de la Banque centrale d’Islande… Refus de la population, suite à un référendum, de rembourser les dettes imputables aux banquiers. Jusqu’au vote d’une nouvelle constitution garantissant, dans ce pays qui a pour devise « La nation est construite sur la loi », une grande protection aux journalistes qui enquêtent sur les malversations financières. « Première dans l’histoire islandaise, une gauche armée d’ambitions réformatrices radicales, sous la pression de la société civile, arrive au pouvoir. » 

 

*  Jérôme Skalski, La Révolution des casseroles, La Contre allée, 2012