On se souvient du très pertinent essai de Sofi Oksanen, Deux fois dans le même fleuve, sous-titré La Guerre de Poutine contre les femmes (2023), en réaction à l’invasion russe de l’Ukraine – « opération spéciale » qui n’est pas sans rappeler l’attaque soviétique contre la Finlande en 1939. Dans La Cueillette des fraises, l’auteure, traitant toujours de la période contemporaine, situe l’action en Finlande centrale et à Moscou. Un exploitant finlandais est poursuivi pour « traite d’humains » parce qu’il a embauché des ramasseurs de myrtilles dans des conditions de travail peu scrupuleuses des règles. Pendant ce temps, Ville, le fils de son voisin, est retenu dans une clinique en Russie pour cause d’homosexualité. D’origine ukrainienne et installée en Finlande, la famille de Keijo, le père de Ville, se déchire. Comment réagir face aux Russes ? Si la grand-mère accepte sans rechigner la collaboration, Keijo est plus circonspect, songeant avant tout à la récolte de ses fraises. Trois générations se questionnent et s’affrontent, évoquant l’image que les Russes cultivent des habitants des pays limitrophes : « les Finlandais grimpaient aux arbres comme des écureuils et se cachaient dans la neige comme des bêtes sauvages ». De fait, puisque les Finlandais ne sont qu’à peine humains, « il faudrait tous les tuer », à l’instar des Ukrainiens. Comme à son habitude, Sofi Oksanen utilise le sarcasme et l’humour pour dénoncer la violence russe. Le discours du psychiatre en charge du jeune Ville est éloquent. Depuis son bureau, ce mono-maniaque ne jure que par les « prédateurs pédérastes », les « pédo-occidentaux », les « homo-espions », la « civilisation pédo-libérale », coupables d’une décadence généralisée. Discours nullement inventé, au contraire très en vogue aujourd’hui en Russie, où l’homosexualité est proscrite. Le masculinisme le plus sordide à la rescousse des va-t’en-guerre. Ville se souvient de ce que sa famille lui a fait subir pour, selon elle, le soigner : « Ma mère a examiné mes bras, elle m’a confisqué le téléphone et elle m’a forcé à faire un test de dépistage de drogue avant de me le rendre. J’ai dû boire de l’eau bénite, avaler un mélange d’herbes, et elles (mère et grand-mère, nda) ont envoyé ma photo au rebouteux du village de ma grand-mère en lui demandant une guérison à distance, et puis il y a eu les cours vidéo. » On rit jaune. On rit quand même. Fort. Dans l’espoir que les tympans des bourreaux russes finissent transpercés par notre euphorie.
* Sofi Oksanen, La Cueillette des fraises (Mansikkapaikka, 2024), trad. du finnois Sébastien Cagnoli, L’Espace d’un instant, 2025