« La forêt boréale est immense et silencieuse. Au fil du temps, une multitude de personnes ont péri noyées dans ses lacs et ses marécages. Depuis que ces contrées sont habitées, des gens ont disparu dans les bois, volontairement ou par accident. Certains ont été retrouvés, vivants ou morts. D’autres n’ont laissé aucune trace. » À l’instar du père de l’auteure-illustratrice de ce livre, Tango Volver, qui s’enfonce un jour de 1989 dans la forêt et disparaît pour toujours. Hanneriina n’a que dix ans. Incompréhension, traumatisme. Deux enfants, une fille d’une dizaine d’années et une autre nouveau-né, une mère qui ne comprend pas et boit, avant de redémarrer une liaison amoureuse pour s’en sortir. « Peut-être que papa a eu un empêchement et qu’il rentrera bientôt. Il faut y croire. Il y a toujours de l’espoir. » Hélas, cet espoir s’amenuise au fil des jours, jusqu’à s’éteindre. Désastre familial. Devenue adulte, Hanneriina Moisseinen (née en 1978 à Joensuu et connue des lecteurs français pour La Terre perdue, Actes sud, 2018) plonge dans ses souvenirs pour tenter de redonner vie à cet homme, son père, si gentil avec elle. Diverses hypothèses sont envisagées, de l’accident au suicide, ou au meurtre, en passant par la liaison extraconjugale et le désir de refaire sa vie : « Ce serait pas la première fois qu’un bon père de famille décide de disparaître, d’abandonner les siens et de partir », murmurent ses anciens collègues de travail. Des licenciements étaient prévus dans leur branche, l’informatique. Mais rien n’accrédite cette version des faits. Alors la jeune femme mène son enquête, allant jusqu’à « visiter le monde à l’envers », en Argentine, et s’aventurer dans « les marécages de la Terre de feu » : car « ici, on peut trouver le chemin qui mène de l’autre côté du temps et de l’espace ». Dessins au fusain en noir et blanc, reproductions de tricots et de broderies, pages sans texte ou au contraire nombreuses cases avec dialogues et descriptions. « Comme mon père n’a pu avoir de sépulture, mon travail est une sorte de mémorial pour lui », écrit Hanneriina Moisseinen à la fin de cette superbe bande dessinée. Un sujet peu évident, traité avec pudeur, sensibilité. Disparaître ? Et après ? Par ailleurs auteure de films d’animation et de nombreuses fois primée, Hanneriina Moisseinen essaie ici de répondre, sans « chouiner » comme aurait dit sa grand-mère. « Je veux me souvenir de toi. Si l’on ne se souvient plus de rien, c’est qu’on a vraiment tout perdu. » Un album prenant, assurément l’un des plus beaux, quant au graphisme et à l’histoire, parus ces derniers temps.
* Hanneriina Moisseinen, Tango Volver (Isä, huuda huuda, 2013), trad. Kirsi Kinnunen, L’Employé du moi, 2023