Bandes dessinées

Les Jumelles Delta

Unknown 190

Un jour, deux petites robes tombent à l’eau et sont emportées par le courant. Plus tard, « dans la forêt d’arboulos en amont du fleuve », Dame Gingembre, une maman, se met à raconter à ses deux fillettes leur naissance, leur avouant que leur père est « le capitaine d’une péniche dans le delta du fleuve Sam Delta ». Sur ce, elle « tombe en miettes comme un vieux quignon ». Suit une histoire loufoque, à destination des adultes plus que des enfants, au cours de laquelle les fillettes, ou l’une d’elles et sa « sœur imaginaire », remontent le fleuve et rencontrent une série de personnages plutôt bizarres. Le graphisme en noir et blanc de cet album et les cases tantôt sur fond blanc, tantôt sur fond noir, servent bien cette histoire d’amour (« shit story » !) décousue, aux accents surréalistes.

 

* Kati Kovács, Les Jumelles Delta (trad. Kirsi Kinnunen avec la collaboration d’Anne Cavarroc), Rackham, 2017

Les Frères Ukkometsola

Arton468 d941c

Si Les Frères Ukkometsola ne sont pas sept, comme dans le célèbre roman d'Aleksis Kivi, mais trois, ils ne sont pas moins branquignols. « J'ai un plan, on va tout miser sur les cochons », dit Arvo Ukkometsola, le plus entreprenant des trois frères, qui entend ainsi sortir de la mouise financière. Raciste, machiste et borné, mais ne doutant jamais de ses capacités, il gère sa ferme avec difficulté. C'est pourquoi il entend proposer à la vente du lait de truie et du sperme de cochon – l’avenir, croit-il. Ses deux frères l'aideront : Arvi, artiste plasticien alcoolique, et Aake, obsédé sexuel, qui en pince pour Maili, la femme d'Arvo, comme pour toutes les autres représentantes du sexe féminin. Mais tous trois ne sont que des bras cassés, et malgré la présence de la dynamique Maili, le projet peine à convaincre les investisseurs. Jarno Latva-Nikkola (né en 1977) livre là une bande dessinée originale, c'est incontestable, tant par le sujet abordé, que par la façon de le traiter : cinq chapitres (plus de vraies fausses publicités pour « le Petit-Lait des Porcelets »), des couleurs bleu et orange, un ton déjanté, à peine glauque. « Les Frères Ukkometsla est le portrait burlesque et sans fard d'une fratrie de white trash finlandais à la fois attachants et pathétiques », est-il écrit en 4e de couverture. Pour une fois, ce résumé est juste. Strange et séduisant.

 

* Jarno Latva-Nikkola, Les Frères Ukkometsola (2013), trad. Kirsi Kinnunen, L'Employé du Moi, 2018

Élégie

Unknown 196

« Il y a encore de la lumière. Bien qu’il soit tard, bien qu’il fasse nuit. Je n’ai jamais pu dormir les nuits d’été », dit une femme. Nous sommes quelque part dans un pays nordique, en été, lorsque la nuit est lumineuse. La femme parle à son mari ou peut-être son compagnon, évoque la fête qu’ils pourraient donner chez eux, pour se sentir moins seuls, « une petite cérémonie » qui réunirait leur famille, leurs amis et le voisinage. Les cases se suivent, en noir et blanc et en gris, beaucoup de gris, les mots s’enchaînent, les personnages prennent place, naturellement. Il s’agit là de théâtre. De théâtre dessiné, genre peu courant. Puis elle entend jouer à faire sa connaissance, à refaire sa connaissance. « On pourrait même dire, et je le dis, qu’on est heureux. » Elle parle, elle soliloque, elle imagine ce que son mari ou son compagnon fait lorsqu’il est loin de la maison. Peut-être sympathise-t-il avec l’une de ses collègues, « une brunette légèrement trop maquillée ». Au cours d’un voyage d’affaires à l’étranger, elle et lui se retrouvent à l’hôtel, elle « l’invite pour un dernier verre » et bien sûr, tous deux couchent ensemble. Elle imagine encore que le lendemain, en traversant la rue, il sera renversé par une voiture, « une grosse voiture », il sera paralysé. « Je pousserai ton fauteuil. Je te nourrirai. Je changerai tes vêtements. Je t’habillerai. » Ou bien il sera mort. Ce serait mieux. Mieux pour elle, qui sera « une veuve exemplaire » aux yeux de leurs connaissances. « Oh, puisse-t-elle vivre jusqu’à cent ans… ! » Avec cet album, Élégie, Mika Lietzén (né en 1974) signe une histoire forte et originale, d’une grande subtilité.

 

* Mika Lietzén, Élégie (Elegia, 2008), trad. de l’ang. Thierry Groensteen, Actes sud/L(An 2, 2009

Enfer glacé

Enferglace couv

On sait que l’histoire de la Finlande au XXesiècle est des plus tragiques. Hannu Lukkarinen et Pekka Lehtosaari nous en livrent une page dans cette bande dessinée, Enfer glacé. 30 novembre 1939 : sans déclaration de guerre, l’URSS bombarde Helsinki. Dans la foulée, elle tente d’envahir la Finlande dans le but de récupérer des territoires qu’elle estime « sous influence » et de redevenir une grande puissance. La ville de Suomussalmi, dans le centre du pays, tombe aux mains de l’Armée rouge, qui envoie des milliers de soldats, de tanks et des munitions également en quantité. En revanche, « l’équipement des Finlandais est de bric et de broc ». Enfer glacérelate la défaite inattendue des Soviétiques sur la route qui relie Raate, près de la frontière, à une trentaine de kilomètres de Suomussalmi. En dépit de la disproportion des moyens mis en œuvre, les Finlandais résistent victorieusement, pratiquant une stratégie de guérilla (que notre illustre Napoléon avait déjà goûté en Espagne un siècle plus tôt), ce qui fait de cette bataille un cas d’école encore étudié aujourd’hui. « Par son combat, la Finlande a donné une leçon à l’Europe sur le point d’entrer dans la Seconde Guerre mondiale : ce n’est pas forcément la supériorité numérique qui compte ». Hannu Lukkarinen (né en 1949, illustrateur notamment de scénarios d’Arto Paasilinna) et Pekka Lehtosaari (né en 1963, réalisateur, acteur vocal et scénariste) jouent avec talent sur le registre du noir et blanc pour restituer l’enfer de ces combats toujours présents dans la mémoire des Finlandais. Les visages des divers personnages apparaissent comme déchirés par la souffrance. Une BD historique de qualité.

 

* Hannu Lukkarinen & Pekka Lehtosaari, Enfer glacé(Raatteen tie), trad. Kirsi Kinnunen, Mosquito, 2018

 

Animaux

9782366242478 cg

Animaux : toutes les courtes histoires de cette bande dessinée en noir et blanc sont consacrées à la relation, jamais simple, entre l’homme et les animaux. Ainsi, la première, intitulée « La proie », voit un jeune lapin être recueilli par le chasseur qui a tué sa mère. La deuxième, « Oscar », relate l’adoption d’un chien par une femme, laquelle en a vite assez de son côté fougueux. « Le phoque » est traitée sur un mode fantastique et s’apparente à un conte dessiné. Les animaux ne sont pas comme les hommes souhaiteraient qu’ils soient ; ils sont eux-mêmes et depuis toujours l’homme leur en tient rigueur, comme le montre bien Eeva Meltio (née en 1977). Destinées tant aux adultes qu’aux enfants, ses histoires comportent une importante part de non-dit et livrent le lecteur à la réflexion. Songeons à « La piste », par exemple (une femme tue un élan qui s’est involontairement rendu coupable du vol de plaquettes de beurre…). L’univers de Eeva Meltio en rappelle d’autres, avec son dessin simple qui joue sur les grisés. Intelligent et sobre, ce premier album est très prometteur.

 

* Eeva Meltio, Animaux (Pedot-animals, 2017), trad. Kirsi Kinnunen, Cambourakis, 2017

La Terre perdue

Unknown 306

L’histoire finlandaise moderne a été très douloureuse. La Terre perdue nous conte l’annexion de la Carélie par les Soviétiques, en 1944. Roman graphique agrémenté de nombreuses photographies d’époque, placées au cours du récit comme autant d’illustrations, signé Hanneriina Moisseinen (née en 1978), ce livre au fusain, en noir et blanc, restitue l’horreur de la Guerre de Continuation. Toutes les guerres sont abjectes ; celle-ci jette sur les routes des milliers de Finlandais de toutes conditions, le plus souvent des paysans ou des individus modestes, qui n’ont que leurs jambes pour fuir la voracité de l’ours russe. « Est-ce que tu crois que… que nous allons perdre notre Carélie ? Que nous ne pourrons plus jamais rentrer chez nous ? Oui, je le crois. » Le paysage est gris : les arbres sont cassés, les forêts calcinées, les maisons brûlent. Tandis qu’un soldat déserte, une fermière continue à s’occuper de ses vaches. Le rythme du récit de Hanneriina Moisseinen est calqué sur celui de cette fuite vers l’ouest, au plus loin de la frontière commune avec l’ennemi de toujours. Tout est perdu, l’exode ne résoudra rien. Voici venu « le chemin de croix du peuple carélien. » Un bel album, dont l’émotion sourd de chaque case, pour compléter, graphiquement, les romans du classique Väinö Linna (Ici, sous l’étoile polaire) ou ceux de Leena Lander.

 

* Hanneriina Moisseinen, La Terre perdue (Kannas, 2016), trad. Kirsi Kinnunen, Actes sud/L’An 2, 2018

Simplement Samuel

9782849611968fs

Les requins marteaux est une maison d’édition dont les ouvrages sont souvent aussi originaux que beaux. Pour preuve, une nouvelle fois, ce titre de Tommi Musturi (né en 1975, par ailleurs éditeur et commissaire d’expositions), Simplement Samuel, une bande dessinée sans texte aucun – si ce n’est six lignes, tout à la fin. Samuel, ou l’histoire d’un personnage sorti d’une larme, longiligne et affublé de grosses lèvres rouges. Enfin, peut-être. Ou, plus sûrement, un personnage qui ne ressemble ni à Obélix, ni à Popeye, ni à un Moumine, un personnage qui n’est que l’image d’une émotion brute. Sur la banquise ou dans la jungle, à l’intérieur d’une grotte ou dans une ville en ruines, dans une situation, puis une autre : la vie et la mort en alternance, comme si l’une et l’autre cessaient de se rejeter pour aller de concert dans un monde psychédélique. Avec un graphisme impressionnant, très coloré, pastichant des genres divers, qui plonge le lecteur dans un art qui évoque parfois celui des années 1970. Fou, légèrement inquiétant et, néanmoins, plutôt réjouissant. Tommi Musturi n’est pas tout à fait un inconnu ici, on trouve plusieurs de ses ouvrages chez des éditeurs de bandes dessinées indépendants (Le dernier cri, La cinquième couche, Humeurs) et, en 2006, il participait à l’exposition « Bande dessinée finlandaise » d’Angoulême. À suivre ou… à découvrir !

 

* Tommi Musturi, Simplement Samuel (Suurin piirtein Samuel), Les requins marteaux, 2016

 

La Forêt des renards pendus

Unknown 136

On aime ou on aime moins l’humour du Finlandais Arto Paasilinna (né en 1942). On peut le trouver loufoque, déjanté ou parfois un peu lourd, au choix. Mais difficile de ne pas entrer dans cette adaptation en bande dessinée de son roman, La Forêt des renards pendus, par Nicolas Dumontheuil (né en 1967). Deux hommes se retrouvent dans la forêt, au nord d’Inari, en pleine Laponie finlandaise : Raphaël Juntunen a le projet de dissimuler au plus profond de la nature les trois lingots d’or qu’il conserve depuis le braquage d’une banque, après l’arrestation de son complice ; le major Gabriel Amadeus Remes, lui, alcoolique désireux de fuir sa femme, est en congé sans solde. Il y a d’abord un quiproquo, comme Paasilinna en raffole. Le major affirme disposer d’une année sabbatique pour préparer un diplôme de troisième cycle. « Le développement du corps du génie exige aujourd’hui une formation poussée des militaires. Il ne s’agit plus d’un travail d’artisan », déclare-t-il pompeusement. Raphaël prétend profiter du petit héritage laissé par une vieille tante pour « étudier les lichens, observer les oiseaux et les traces de mammifères ». Mais tous deux découvrent vite la réalité et décident d’unir leurs efforts pour échapper à Hemmo Siira, l’ex-complice de Raphaël qui, sortant de prison, s’estime lésé et entend récupérer sa part de butin. Ajoutons qu’une nonagénaire donnée pour morte par les services sociaux les rejoint dans la grande cabane de bûcherons où ils se sont réfugiés, puis que deux prostituées arrivent à leur tour. Les illustrations, blanc et sépia, sont réalistes et plutôt réussies. Une bonne adaptation, un bel album d’un bout à l’autre avec une fin… drôle et surprenante.

 

* Arto Paasilinna/Nicolas Dumontheuil, La Forêt des renards pendus (Hirtettyjen kettujen metsä, 1983), trad. Anne Colin du Terrail, Futuropolis, 2016

Trophy hunters

Unknown 326

Elias vient de publier un roman, sous un pseudonyme féminin, The Trophy hunters. Le premier récit de l’album de Jakko Pallasvuo, Trophy hunters, conte le retour d’Elias dans sa famille, à l’occasion de l’enterrement de son frère Simon. Son père et sa sœur lui en veulent d’avoir donné d’eux une image qu’ils jugent négative, alors que son roman relevait de la fiction. Il trouve écoute auprès de sa nièce, Elin, qui lui déclare que son livre est « un chef d’œuvre ». Qu’en penserait Simon, mort par accident, en glissant dans une rivière, lui qui avait disparu depuis deux ans et qui revient sous forme de... fantôme, observer les siens ? Le second récit, La Fin est proche, met de nouveau en scène un artiste, un plasticien cette fois-ci, heureux d’avoir été sélectionné pour une exposition, avant de s’en retirer. « Je remets sérieusement en question l’intérêt de la radicalité. Il doit y avoir quelque chose de plus fort. Être banal ou même insignifiant. Ce que je veux dire, c’est que j’arrête. » Le pas de côté, voilà ce que montre ici Jaakko Pallasvuo (né en 1987), qui utilise beaucoup le net pour son travail artistique. Son trait et sa palette de teintes, cantonnée dans le noir et toutes les variations du gris, ne sont pas sans rappeler, par exemple, ceux de la Suédoise Joanna Hellgren. Un compliment. Mais Jaakko Pallasvuo se distingue d’elle par des interrogations sur le pourquoi de l’art et d’intéressantes perspectives sur le rôle et la place de l’artiste.

 

* Jaakko Pallasvuo, Trophy hunters/La Fin est proche, trad. Kirsi Kinnunen, L’Association (&, collection éperluette), 2018

 

Kanerva, sur le pont

Unknown 84

Dans le premier volume de la série, De l’autre côté du lac, Kanerva, jeune adolescente, découvrait les sentiments que sont l’amour et la jalousie. Dans le deuxième volume, Sur le pont, elle en découvre d’autres : l’impuissance face à la mort et la peine qui en découle. Sa grand-mère est malade, le médecin ne lui donne plus que deux ou trois mois à vivre. Ne pourrait-il pas être plus généreux ? « Vilaine mamie ! » s’exclame Kanerva, ne sachant trop contre qui diriger sa colère. Son père, un musicien, est en voyage et sa mère ne peut évidemment pas faire grand-chose. Petteri Tikkanen, né en 1975, spécialiste de la bande dessinée d’horreur, est un auteur plusieurs fois primés en Finlande. Les deux volumes publiés par Les Requins marteaux déclinent sans niaiserie aucune les malheurs que la vie nous réserve, vus par Kanerva, une petite fille sensible et révoltée. Devant cette pénible réalité, elle va mettre en route divers stratagèmes pour s’y opposer, inventant par exemple des bonbons pourvus d’une cachette pour les cachets que la grand-mère rechigne à avaler ou préparant une partie de pêche nocturne. Pour passer l’arme à gauche sourire aux lèvres… !

 

* Petteri Tikkanen, Kanerva, sur le pont (trad. Kirsi Kinnunen), Les requins marteaux, 2016

Eero, le Petit cavalier

Download 10

Les éditions Les Requins marteaux ont déjà publié deux albums de Petteri Tikkanen avec la jeune Kanerva comme personnage principal (De l’autre côté du lac, 2015, et Sur le pont, 2016). Eero le Petit cavalier met en scène celui qui était son meilleur ami durant leurs années de prime enfance et qui entend se hisser aujourd’hui au rang de prétendant. Kanerva a grandi, elle est devenue une jeune fille qui a « du caractère » et lui, encore si petit, n’est qu’un « nabot » aux yeux de ses copines à elle. Il peine à attirer son attention, mais va pourtant s’y employer de son mieux, multipliant les attentions tendres. Eero le Petit cavalier relate avec une grande finesse ce passage entre les années d’enfance et l’entrée dans la vie adulte, quand le moindre événement se transforme en tragédie : le refus de Kanerva de considérer son ami d’hier comme un homme en devenir, les cyclomoteurs, l’éveil sexuel, puis le service militaire… Tout prend une importance inédite et parfois dramatique. Le trait de Petteri Tikkanen est rond, des couleurs sont utilisées mais une à la fois et toujours avec un fond en noir et blanc. Les émotions surgissent à l’improviste. Sur un sujet pourtant mille fois traité, Eero, le Petit cavalier est un album original et touchant.

 

* Petteri Tikkanen, Eero, le Petit cavalier, trad. Kirsi Kinnunen, Les Requins marteaux, 2017