À la différence des nombreux combats que Andreas Malm (né en 1977 et auteur d’un autre essai, L’Anthropocène contre l’histoire, La Fabrique, 2017) cite dans Comment saboter un pipeline et qui ont posé la question, à un moment ou à un autre, de l’emploi stratégique de la violence ou de la non-violence (apartheid en Afrique du Sud, droits des Afro-Américains aux USA, départs des colons britanniques de l’Inde, etc.), il est difficile de nommer un responsable unique dans la lutte contre le réchauffement climatique. Ce qui explique sans doute l’absence de véritable succès du mouvement écologiste – puisque nous serions tous coupables, car tous consommateurs d’une énergie issue en grande partie de sources non renouvelables, contre qui s’élever ? Sinon l’affreux capitalisme, mais ce n’est même pas sûr, puisque des États prétendument communistes n’ont pas hésité à ravager leur territoire et celui d’autres pays au nom du productivisme industriel et de la consommation (URSS et bloc de l’Est, hier, Chine, etc.). Plus que le capitalisme, c’est donc l’industrialisation du monde, garante annoncée d’un mieux-être général (production de masse de biens de consommation courante), qui est cause du désastre en cours. Industrialisation et capitalisme sont liés, certes, et à propos des pays dits communistes on a pu parler avec raison de capitalisme d’État. Il nous semble qu’il manque une dimension dans le passionnant essai de Andreas Malm, maître de conférence en géographie humaine en Suède et militant pour le climat : le pourquoi de la constante opposition meurtrière entre l’être humain et la nature, ce contexte qui à l’origine est le sien, qui est peut-être toujours le sien, et qu’il n’a cesse de modeler et de remodeler jusqu’à le détruire. Car ce mépris manifesté par l’homme pour la faune et la flore ne remonte pas à une époque déterminée, il se retrouve dans les âges les plus anciens, dès les tout premiers temps de l’agriculture (ce que souligne sa concitoyenne Karin Bojs dans Ma grande famille, Les Arènes, 2020, riche essai sur le peuplement de l’Europe). Et ce mépris explique peut-être pourquoi la nature n’est, n’a jamais été et ne sera jamais qu’un terrain de jeu pour les êtres humains, et non une composante essentielle de son développement. Dès lors, l’interrogation au centre de ce livre, convient-il de préconiser l’usage, ou non, de la violence pour s’opposer à l’usage des combustibles d’origine fossile, paraît presque secondaire. Oui, bien sûr, pourrait-on répondre, à l’instar de l’auteur, puisque la violence, tout comme la non-violence, ne sauraient être des valeurs en soi, mais des éléments stratégiques d’un affrontement général. Hitler plus puissant que jamais, fallait-il réclamer « la paix à tout prix » (comme le philosophe Félicien Challaye, qui deviendra un partisan du régime de Vichy, et un certains nombre de pacifistes pour lesquels mieux valait « la paix désarmée face à Hitler » que la guerre) et se retrouver désarmé totalement, moralement parlant ? Autrement dit, désarmé, au premier degré, face à des hommes pour lesquels la violence n’était pas un souci – plutôt une façon de régner en instaurant la peur absolue – donc quelque chose de positif, ce que les pacifistes ont toujours eu du mal à comprendre. Si, la réponse, Andreas Malm la donne dès les premières pages de son livre, il compare ensuite, estimons-nous, des situations qui ne sont pas vraiment comparables. Alors que les publications sur les questions écologiques fleurissent, elles omettent très souvent la question fondamentale du pouvoir (la catastrophe climatique en cours est pourtant le résultat d’un pouvoir exercé par une classe sociale, celle des nantis, tant d’études le démontrent, notons en France les travaux, parmi d’autres, du couple Michel Pinçon-Monique Pinçon Charlot), comme si chaque individu détenait la même part de responsabilité et accusant le conducteur d’une vieille voiture diesel au même titre que le directeur de l’usine automobile ou les actionnaires. Songeons, ce n’est qu’un exemple, au mouvement Colibri et à tous ces auteurs qui nous vantent l’adéquation entre la préservation de la nature et le bien-être individuel. Et la lutte des classes ? Définitivement reléguée dans les poubelles de l’histoire ? Malm, lui, essaie de mettre les points sur les i, tant mieux. « Il y a une corrélation très étroite entre le revenu et la richesse d’un côté et les émissions de CO2 de l’autre. » Ajoutant : « ...Il ne fait aucun doute que les classes dirigeantes sont foncièrement incapables de répondre à la catastrophe autrement qu’en la précipitant. » Les travaux du Français Jacques Sémelin sur la « résistance civile », les différentes façons de répondre à l’oppression, même s’ils datent quelque peu pour certains et ne concernent pas directement la lutte contre le changement climatique, peuvent être lus en parallèle, mais bizarrement (souci de langue ?), Malm ne les mentionne pas. La question du pouvoir incite à dépasser un élément aujourd’hui de principe, quasi-religieux, brandi par une organisation comme Extinction Rebellion – XR, contre lequel s’insurge Malm. Dans le même ordre d’idées, rappelons le « paradoxe de la tolérance » énoncé en son temps par Karl Popper : une société tolérante doit-elle tolérer l’intolérance ? Aussi paradoxal que cela paraisse, répond le philosophe autrichien, défendre la tolérance nécessite de ne pas tolérer l’intolérance. Il en va de même avec le respect de la nature. La non-violence nécessite l’emploi éventuel de la violence pour pouvoir être affirmée. L’apparent paradoxe n’est qu’une règle de survie. Que Andreas Malm vient rappeler fort à propos, évoquant le mouvement du Général Ludd (on ne sait si ce personnage a réellement existé) de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles en Grande-Bretagne, et appelant à des actions de sabotage ciblées et massives. Il ne s’agit alors pas de « terrorisme », observe-t-il, mais de « vandalisme », ou, plus justement, de « sabotage ». Les écologistes officiels, élus ou souhaitant l’être, devraient se féliciter, note-t-il non sans un certain cynisme, de « l’influence bénéfique d’un flanc radical » – en s’empressant de le dénoncer, bien entendu, pour rester crédibles face à leurs interlocuteurs, les gens de pouvoir. Distinction sémantique d’une importance extrême car les nantis (pollueurs, militaires, actionnaires, chefs de tous ordre) ont vite fait d’imposer à leurs ennemis des étiquettes infamantes afin de les réduire plus facilement au silence. Nos quelques réserves énoncées doivent donc surtout donner à penser combien ce livre est un outil pour ne plus stagner dans la lutte écologique. « ...La résistance est la voie de la survie par tous les temps », conclut Andreas Malm. À lire avec l’excellent roman Le Zoo de Mengele, du Norvégien Gert Nygårdshaug, avant, enfin, de passer aux travaux pratiques.
* Andreas Malm, Comment saboter un pipeline (How to blow up a pipeline, 2020), trad. de l’anglais Étienne Dobenesque, La Fabrique, 2020