Coordonné par Andreas Malm, Ståle Holgersen et Lise Benoist, ce volume signé Zetkin Collective (d’après le nom de Clara Zetkin, 1857-1933, journaliste, féministe et femme politique allemande), Fascisme fossile : L’extrême droite, l’énergie, le climat, s’intéresse, au travers d’une dizaine de chapitres denses, à l’attitude de l’extrême droite vis-à-vis du changement climatique. Du scepticisme affiché de quelques-uns de ses leaders au négationnisme pur et simple de la plupart des autres, la marge est étroite. Les organisations et les hommes politiques de ce courant politique s’ingénient, dans leur ensemble, à nier l’interaction entre les activités industrielles et la hausse des températures sur la planète. L’accession au pouvoir d’individus de l’acabit de Trump, Bolsonaro, Orban, Poutine et d’autres, sarcastiques devant le phénomène, le niant autant que possible, pousse forcément à l’inquiétude. « Dans les années 1930 ou 1980, les mouvances d’extrême droite pouvaient sans doute être analysées sans tenir compte de la question environnementale. Mais en 2010 ou en 2040, on ne pourra pas les comprendre si cet aspect est négligé. » Examinant la gamme de positions revendiquées par les organisations d’extrême droite dans les pays européens (AFD, FPÖ, RN, Lega Nord, Vox, PiS, etc.), les auteurs constatent que le nationalisme lie les unes aux autres et que la protection de la nature est constamment associée à l’arrêt de l’immigration. La fermeture des frontières est censée être le meilleur antidote aux catastrophes climatiques qui nous guettent. « Flux fugitifs, réserves autochtones » : les énergies dites propres (soleil, vent, hydraulique...), sont par définition mobiles ou instables et s’opposent aux énergies dites fossiles (charbon, gaz), dont le lieu d’exploitation est défini une fois pour toutes. Quelle coïncidence, il est possible d’extrapoler : l’individu migrant (le Juif hier, le réfugié aujourd’hui), sans patrie, contre l’individu aux racines revendiquées, le patriote. Perspective intéressante bien qu’ancestrale. Si de rares mesures prônées par l’extrême droite ou la droite extrême semblent entrer en contradiction avec l’accumulation de profits financiers chère aux capitalistes, d’autres les confortent. « Pour certaines fractions de la classe capitaliste, c’est leur survie qui est en jeu. » Qu’est-ce qui fait que l’extrême droite, un moment tentée par un romantisme vert rétrograde sinon réactionnaire (il y a longtemps), ne prône plus, à l’instar d’un Marinetti à l’époque du fascisme naissant pour qui la nature n’était qu’« un ennemi à combattre, à soumettre et à bétonner une fois pour toutes », qu’un « modernisme » foncièrement hostile à cette nature ? Écoutons un instant Trump et consorts : le réchauffement climatique, s’il existe, ce qu’ils ne finissent par admettre qu’à contrecœur, serait une bénédiction pour l’humanité. Ou tout au moins pour son élite, qui trouvera toujours à se nourrir et à se loger dans de bonnes conditions.
Parmi les critiques que nous nous permettrons de faire et au-delà d’une vue d’ensemble exagérément marxiste selon nous (donc paradoxalement productiviste – il y aurait aussi un livre à écrire sur l’hostilité de la gauche à la nature et, donc, son incapacité à contrer l’artificialisation du monde), relevons ces termes et expressions que Malm et Zetkin Collective utilisent abondamment (« businesse-as-usual » : les affaires continuent ou « les affaires sont les affaires » aurait dit Octave Mirbeau ; AIE – « appareil idéologique d’État », etc.), dont le lecteur n’est pas forcément familier mais qui l’oblige à appréhender le monde avec les outils proposés par l’auteur – il y aurait à se questionner sur le pouvoir du langage. Déplorons la dénonciation des responsabilités de l’utilisation des énergies fossiles aux seuls « blancs », autrement dit au monde occidental – le contre-racisme n’aboutit parfois qu’à un nouveau racisme. Observons également, en passant, que les travaux de Sven Lindqvist – cf. Exterminez toutes ces brutes et autres volumes – sont singulièrement absents de cet essai et des autres signés du seul Andreas Malm, son compatriote, alors qu’ils ne pourraient que les corroborer. Dommage.
Un très bon travail, cependant, stimulant, riche de pistes novatrices, nécessaire pour comprendre l’avenir inquiétant que se construit l’espèce humaine lorsqu’elle ne s’en réfère qu’à ses nantis.
* Zetkin Collective, Fascisme fossile : L’extrême droite, l’énergie, le climat (trad. de l’anglais Lise Benoist), La Fabrique, 2020