Zoo Europa de Gert Nygårdshaud répond à plusieurs de ses livres précédemment parus : Le Zoo de Mengele (et Le Crépuscule de Niobé et Le Bassin d’Aphrodite qui lui font suite pour former La Trilogie de Mino) et Chimera. Nous sommes clairement dans la science-fiction et l’anticipation. Année 2045 et après : dans un monde dévasté par la guerre civile, l’extrême droite contre les djihadistes et la population civile au milieu, le personnage de Mino Aquiles Portoguesa réapparaît ici ou là pour modifier le cours des événements. « Quel âge pouvait-il bien avoir ? Il avait l’air jeune, mais son visage portait la trace d’une certaine forme de vieillesse, exprimant à la fois assurance, expérience et sagesse. » En parallèle, Karl Iver Lyngvin, Norvégien à présent réfugié dans le sud de l’Angleterre, fait la connaissance de Lilith Larkindale, une femme d’une cinquantaine d’années, autrefois médecin puis antiquaire, aujourd’hui déterminée à redonner ses droits à la nature. Karl Iver « avait passé presque toute sa jeunesse et sa vie d’adulte dans la nature. En tant que garde de montagne et garde-chasse (...) en Norvège. » Ensuite « comme membre d’une station de recherche dans la forêt tropicale au Congo ». Mino est assisté de Jens Oder Flirum, son bras droit quand il gérait un centre de sauvegarde de la nature à Manaus (Chimera). Son but est de faire prospérer une plante quelque peu magique, nommée le mutant Duranta attenwolli (« l’arbre à fleurs célestes »), qui possède le pouvoir de croître et de se répandre très vite, polluant dans le même temps (un « effet secondaire ») les eaux dans lesquelles plongent ses racines qui deviennent mortelles pour les humains. « Ce n’était pas un flot bleu mais vert qui se déversait de l’autre côté de la plaine, une muraille qui s’étendait d’est en ouest, à perte de vue, qui grossissait et débordait au-delà de la plaine, et qui progressait vite (...). Une vague terrifiante et vivante qui se frayait un chemin en moulinant tout sur son passage... » On se prendrait presque à espérer que la fiction rejoigne la réalité, si cela permettait de remédier aux maux produits par la civilisation industrielle et la soif de pouvoir des humains. Mais la toile de fond, la lecture de la société du XXIe siècle que fait l’auteur via ses personnages, est bien dans l’air du temps. L’Europe, et d’une manière générale l’Occident, est responsable du grand chaos dont souffre la planète. Pourquoi ? Parce que « l’Europe n’a pas été en mesure d’aider les peuples venus des pays qu’elle avait elle-même opprimés et exploités au fil des siècles et auxquels elle devait sa richesse et sa prospérité ». Ceci, énoncé comme une évidence au cours du roman et expliquant en toute logique la catastrophe en cours. Pas d’autres responsables ? Un peu plus loin, voici Lev Yankin, « un être humain remarquable » présent dans Chimera et qui resurgit là. Il « s’était infligé une expiation, une pénitence pour son passé dans l’armée israélienne » (pas de souci, donc, pour qui a combattu dans l’armée russe ou iranienne, ou... !). Dans le tunnel sous la Manche, des milice d’extrême droite se dissimulent : autrement dit « la base principale du Front aryen, de la Légion norvégienne, de la Nouvelle Légion prussienne de grenadiers et de la Grande Légion juive... » Milices parmi lesquelles figure, seul survivant, Niels, le fils de Jens Oder Flirum. Un nazi convaincu, qui peu à peu se repent. Très bien. Mais tout est à l’avenant, sans distinction, avec au moins une fois le mot « putain » par page (il y en a plus de six cents) : pas de synonyme ? Les méchants sont clairement désignés et les gentils... ben, ce sont les autres. Quel manichéisme ! Dommage, le roman perd en crédibilité. Surtout, il se démarque peu de la trilogie de Mino et du volume Chimera. L’auteur a mis en scène un monde qui lui est propre et le décline à l’envi, n’hésitant pas par la voix de l’un ou l’autre de ses personnages à se montrer didactique au possible. Ceux-ci sont bien dessinés, l’intrigue est forte et cohérente et il serait bien tentant de se laisser emporter jusque dans cette communauté de sages installée sur les rives de la Méditerranée. Trop de petites choses, hélas, nous en retiennent. Avec Zoo Europa, Gert Nygårdshaug n’a pas vraiment réussi à signer, nous semble-t-il, le grand roman qu’il porte en lui.
* Gert Nygårdshaug, Zoo Europa (Zoo Europa, 2018), trad. du norvégien Hélène Hervieu, Actes sud, 2025