Essais

Les Danois

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Paru dans l’excellente collection « Lignes de vie d’un peuple » aux Atelier Henry Dougier (un peu à la façon de ces ouvrages des éditions Rencontre, dans les années 1960-1970, dont les textes étaient très personnels), et signé Nicolas Escach, le volume intitulé Les Danois entend nous faire découvrir un pays proche et pourtant différent en bien des points de la France. Ni guide touristique ni récit de voyage à proprement parler, l’approche est ici originale puisqu’elle se veut à la fois personnelle (la vision de l’auteur, docteur et agrégé de géographie et enseignant-chercheur à Sciences-Po Rennes) et multiple (en donnant la parole à divers Danois d’aujourd’hui), géographique, historique et culturelle (jusqu’à inclure la nouvelle cuisine danoise). « Le Danemark n’est pas la bordure de l’Europe mais la synapse vers le reste de l’Europe, celle qui tarde à se définir sur ses marges », écrit Nicolas Escach en préambule. Brassant le passé d’un « État-archipel » et une actualité récente ou relativement récente (la communauté Christiana de Copenhague, les caricatures de Mahomet dans le Jyllands-Posten, la série télévisée Borgen, par exemple), l’auteur nous emmène dans un pays qui suscite, ici, aussi bien une grande admiration qu’une certaine méfiance. Les États dits providence n’ont rencontré, on le sait, qu’une adhésion limitée dans nos contrées où le chacun pour soi et le système D sont érigés en modes de fonctionnement sociétaux. « …Idéal écorché par les contradictions d’un État ouvert traversé de bribes réactionnaires », rappelle Nicolas Escach et alors que les contrôles aux frontières avec l’Allemagne ou la Suède visent à réfréner tant que possible l’afflux de migrants. Plusieurs Danois ou Danois de cœur sont convoqués dans les pages de ce livre. Ainsi, Marc Auchet (professeur émérite au département d’Études nordiques de la Sorbonne et traducteur notamment des Contes d’Andersen et du dramaturge Ludvig Holberg, et spécialiste de Kaj Munk) explique l’importance de la « loi de Jante », ces dix points moraux mis en avant par l’écrivain Axel Sandemose en 1933 (Cf. Un Fugitif recoupe ses traces) : « Tu ne dois pas croire que tu es capable de quoi que ce soit », « Tu ne dois pas croire que tu en sais plus que nous », etc., tout à l’avenant. Ce qui n’empêche pas les Danois d’innover dans différents domaines (ne citons que les illustres Tycho Brahe et Niels Bohr…) et de se sentir heureux, si heureux, dans leur pays. Le travail pédagogique, en son temps, du pasteur Nikolai Frederik Severin Grundtvig (1783-1872), qui fonda des écoles supérieures pour adultes sur tout le territoire (folkehøjskoler) et fut imité dans les autres pays nordiques, a assurément porté ses fruits. Aujourd’hui encore, la manière dont l’enseignement est prodigué au Danemark ressemble peu à celle des autres pays. Nicolas Escach nous emmène ainsi à Humlebæk, dans l’une « des soixante-dix écoles populaires encore en activité sous l’égide du ministère de la Culture » : « Nous souhaitons former des citoyens danois et même des citoyens du monde », affirme Rikke Forchhammer, sa directrice. Mais comme dans la plupart des autres pays d’Europe, des problèmes de régions riches (Copenhague, Helsingør) et de régions « en marge » ou « périphériques » (l’est du Jutland, l’île de Lolland), se posent. Des fractures apparaissent, que la mondialisation ne saurait seule expliquer. Hanne-Vibeke Holst (auteure de L’Héritière, Le Prétendant et Femme de tête, suite qui a inspiré la série Borgen) souligne que « le plus dramatique aujourd’hui est le passage d’une défiance envers les étrangers purement rhétorique et incantatoire à une traduction concrète dans la législation sous la pression du Parti populaire mais avec le soutien d’une grande partie de la classe politique, tous bords confondus. » Hélas ! Mais en contrepartie, que d’expériences innovantes ! Un esprit de partage, d’entraide, non consumériste et écologiste, abonde : « …Les cellules communautaires se répètent à l’infini, là un quartier, là un immeuble », relève encore Nicolas Escach dans ce livre. Présentation certes courte (150 pages) mais complète, autant que faire se peut, avec un bon choix d’interlocuteurs, qui permet de découvrir le Danemark et d’échapper aux clichés habituels. Regrettons juste l’absence d’un chapitre sur la culture : notamment sur la littérature, le cinéma ou la peinture danoise, qui ne sont qu’évoqués. Le Danemark n’a pas fini de servir de modèle. Tant mieux, bien évidemment. Rappelons encore que la ville de Århus est capitale européenne de la culture 2017.

 

* Nicolas Escach, Les Danois, HD-Ateliers Henry Dougier (Lignes de vie d’un peuple), 2017

Récits de Christiana

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Si la réputation de Christiana, communauté plutôt libertaire d’un millier de personnes installée à Copenhague, n’est plus à faire, les ouvrages un tant soi peu solides à son sujet manquent étonnamment – du moins en français. La réédition du livre de Jean-Manuel Traimond (une première version avait été publiée en 1994, chez le même éditeur), Récits de Christiana, vient donc combler une lacune. Ces « récits » sont des portraits non retouchés des uns et des autres habitants, permettant de comprendre le fonctionnement de cette singulière ville dans la ville. « Le biographe des christianites se heurte d’ordinaire au MANQUE d’informations car les christianites n’aiment parler ni d’eux-mêmes ni des autres. » La lecture est aisée, pourtant, le ton vif. Les portraits se succèdent, tous hauts en couleurs. Jean-Manuel Traimond a vécu à Christiana de 1984 à 1988, avant de devenir guide-interprète à Paris. Avec une indulgence tempérée, son regard tantôt malicieux, tantôt critique, restitue le maelström des individualités qui se sont côtoyées là : « ...toxicomanes et colombophiles, adolescents tardifs et mères célibataires, anthropologues et fraiseurs-tourneurs, infirmières et rebouteux, astrologues et astronomes, comptables déchus et professeurs déçus, masseurs et maçonnes, Bulgares et Islandais, yogis et tapissières, militants communistes et alcooliques militants, escrocs et histrions, pères de famille et mannequins des deux sexes, clochards repentis et clochards pratiquants, cas sociaux et clarinettistes. » Marginaux de toutes sortes, que la société danoise florissante n’acceptait que difficilement, et qui ont tenté, dans la plus grande indiscipline au début, d’instaurer là un éden chaotique. « ...Vivre à Christiana, c’est vivre sans filet », rappelle l’auteur, qui ne cherche pas à enjoliver une réalité souvent conflictuelle (la drogue cause pas mal de soucis), tant à l’intérieur de cette commune libre, qu’à l’extérieur, lorsque les autorités, à diverses reprises, décident d’en chasser les habitants. Aujourd’hui, la situation est régularisée, l’énorme squat est devenu une sorte de société par actions, sans qu’aucun de ses actionnaires ne dispose de pouvoir. « Pas de président, de secrétaire général, pas de bureau politique ni de conseil d’administration. Mille personnes, quarante-sept ans sans le moindre chef en plein cœur de la capitale d’une des économies capitalistes les plus efficaces du monde : belle réussite ! » En effet, et la lecture de ce livre explique en partie pourquoi.

* Jean-Manuel Traimond,Récits de Christiana, Atelier de création libertaire, 2018

Kierkegaard, préludes brésiliens

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Traducteur et commentateur de Søren Kierkegaard au Brésil, membre fondateur de la Société brésilienne d’études kierjkegaardiennes, Alvaro Valls convoque dans ce livre, Kierkegaard, préludes brésiliens, quelques-uns des plus illustres penseurs des XIXe et XXe siècles pour analyser la pensée du philosophe danois. S’expriment ainsi Nietzsche, Adorno, Hannah Arendt… En annexe de ce volume fort érudit, Alvaro Valls éclaire le lecteur sur « les études kierkegaardiennes au Brésil », rappelant que, « inspiré par Socrate, qui est un ironiste, et par Jésus Christ, qui est un mystère, Kierkegaard n’est pas facile à déchiffrer ». Nous n’affirmerons pas le contraire.

 

* Alvaro Valls, Kierkegaard, préludes brésiliens (préf. Hélène Politis), L’Harmattan (Ouverture philosophique), 2017