Osons un mauvais jeu de mot : ce livre est « absolut... ment » passionnant. Signé Jean-Marie Maillefer, professeur de langues et civilisations scandinaves aux universités Lille III et Paris Sorbonne, cette Histoire de la Suède est l’ouvrage qui manquait pour mieux comprendre cette région du monde. Car jusqu’ici, aussi étonnant que cela puisse paraître, il n’y avait quasiment rien de complet sur son histoire. « Régulièrement, la Suède est présentée comme une référence à l’occasion des débats économiques et sociaux en France. Son exemple est aussi fréquemment mis en avant en matière de bonne gouvernance, de transparence et de démocratie. Mais il est rare que soit dépassé le stade des poncifs (…). Pourtant, ce ‘modèle suédois’ n’est pas une donnée congénitale de l’histoire de la Suède. Il a fallu bien des chemins de traverse pour qu’il prenne corps peu à peu au XXe siècle. » Remontant le temps, l’auteur commence par montrer en quoi la formation géologique du territoire suédois explique la localisation des premiers espaces habités, des premières terres mises en agriculture et des premières installations de cités marchandes. Des Sames aux Varègues, il présente les migrations et la sédentarisation. L’ère romaine, l’écriture runique, les Vikings... Puis les rois, Gustave Vasa, dont la légende ne vacille toujours pas, Charles IX, la reine Christine (qu’il ne mentionne que brièvement, relevant son côté dispendieuse des fonds de l’État, sans s’attarder sur son attrait pour la culture de son temps ni son éventuelle androgynie), Charles XII, Gustave III... Le pays mène guerre sur guerre et pourtant parvient à se doter des infrastructures nécessaires à la puissance européenne qu’il entend être. Petit à petit, la Suède apparaît comme « le berceau des peuples » (avec les autres pays nordiques). Le livre de Jean-Marie Maillefer regorge de détails sans jamais être ennuyeux, sinon peut-être lorsque sont égrenées sur des pages et des pages les batailles militaires. Victoire, défaite, gain et perte de territoire, victoire, défaite... ! Difficile de suivre, même avec une carte en main, et puis, quel réel intérêt ? Apparaît le reproche que l’on peut faire à cet ouvrage, comme à beaucoup d’autres dits « d’histoire » : seuls sont relatés les faits des souverains. L’histoire ne concernerait-elle que les soi-disant grands de ce monde, ou que les faiseurs de guerre ? On en apprend ainsi trop peu sur la vie quotidienne du petit peuple, les paysans, artisans et autres commerçants. Petit peuple qui pourtant est le premier requis pour financer toutes ces guerres. On se dit, à rebours bien sûr, que le bonheur des populations serait plus aisé à mettre en œuvre sans autocrates névrosés et armés jusqu’aux dents. L’agriculture et l’industrie auraient peut-être, à nos yeux, mérité de plus longs développements. « La Suède devient un pays industriel entre 1850 et 1914... » Les progrès de la science, domaine dans lequel tant de noms suédois ont brillé (Carl von Linné, Anders Celsius, Svante Arrhenius, le premier à décrire l’effet de serre, prix Nobel en 1903, etc. et bien entendu Alfred Nobel), sont rapidement cités. Pourtant, note l’auteur, « les sciences dans lesquelles les Suédois s’illustrent ne sont pas le fruit du hasard, elles correspondent aux besoins d’une nation qui entend exploiter au mieux ses ressources propres ». Idem pour la peinture, la sculpture (Carl Milles), la musique (aucun nom !) – l’art, d’une façon générale. En littérature, August Strindberg, par exemple, n’est nommé que deux fois (sur près de six cents pages), et encore, fortuitement. Idem pour Viktor Rydberg, Selma Lagerlöf ou Astrid Lindgren. Les deux prix Nobel de littérature en 1974 (Eyvind Johnson et Harry Martinson) sont carrément oubliés (sinon Johnson, pour tout autre chose). Heureusement, avec l’époque contemporaine et notamment l’entrée du pays dans une politique sociale-démocrate, des considérations plus terre à terre sont traitées : travail des enfants, journées de huit heures, droit de vote des femmes, neutralité militaire, etc. Comme le préconisent Hjalmar Branting (prix Nobel de la paix en 1921) puis Per Albin Hansson, lui aussi premier ministre, « la solidarité, la justice, l’égalité et la démocratie » feront, éventuellement, le bonheur du peuple. Le « folkhem », « foyer du peuple », fait aujourd’hui encore l’unanimité de la classe politique. Ces remarques énoncées, affirmons tout de même que ce livre, bien pensé et bien écrit, est aujourd’hui incontournable. Jean-Marie Maillefer passe en revue rien moins que plusieurs milliers d’années d’histoire, c’est une œuvre d’historien considérable qu’il fournit là, sur un pays assez ignoré des Français. Un bel ouvrage qui n’a pas d’équivalent ici.
* Jean-Marie Maillefer, Histoire de la Suède, Tallandier, 2024