Romans policiers

Ce que savait la nuit

Islande, de nos jours. Une guide accompagne un groupe de touristes allemands, quand elle découvre « un cadavre congelé dans un glacier », au sud de Reykjavík. Il s’agit d’un entrepreneur nommé Sigurvin, disparu trente ans plus tôt et dont la police n’avait jamais retrouvé la trace. Un suspect avait bien été entendu, alors, mais il niait. Arrêté aujourd’hui, Hjaltalin désire parler à l’inspecteur qui avait mené l’enquête, Konrad, lequel savoure sa retraite et, pour passer le temps, replonge pourtant dans cette enquête inaboutie. « Je ne suis plus policier. Par contre, je suis curieux. » On retrouve ici cet autre personnage récurrent et complexe de Arnaldur Indriðason (présent déjà dans Passage des ombres), Konrad, un flic qui tente à son corps défendant de faire oublier la mémoire de son père, un sale bonhomme dont la mort reste un mystère. Ce que savait la nuit est un roman dont l’intrigue avance lentement, comme toujours chez Indriðason, laissant au lecteur le temps de s’imprégner d’une atmosphère abondante en détails de toutes sortes.

 

* Arnaldur Indriðason, Ce que savait la nuit (Myrkrið veit, 2017), trad. Éric Boury, Métailié (Noir), 2019

Le Lagon noir

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La présence de forces américaines sur le territoire national a toujours été un sujet de discorde pour les Islandais. Arnaldur Indridason revient une nouvelle fois dessus dans son dernier roman, Le Lagon noir. Le précédent, Opération Napoléon traitait déjà, rappelons-le, de cette présence militaire décriée. Le Lagon noir commence par la découverte, en 1979, dans un lagon près de Reykjavík, d’un corps dont les membres sont brisés comme s’il avait été victime d’une terrible chute. Erlendur, lui, n’est « à la Criminelle que depuis deux ans et continue à se familiariser avec ses collègues et leurs méthodes de travail. (…) Fatigué de ses patrouilles en ville, il s’était décidé à contacter Marion. » Marion Briem, qui travaille avec lui et se trouve, en quelque sorte, être son mentor. Erlendur n’est pas un pasteur, comme le lui reproche gentiment Marion, mais déjà il en possède la posture et le lecteur qui connaît les autres volumes (La Cité des Jarres, La Femme en vert, La Voix, etc.), les suivants dans l’ordre chronologique, ne s’en étonnera pas. Il avait débuté sa carrière en enquêtant sur le meurtre, précocement classé, d’un clochard. Ici, sa conviction se fait rapidement. Un lien existe entre la base américaine de Keflavik, à peu de distance du lagon, et l’homme retrouvé mort. En compagnie de sa chef Marion Briem, Erlendur enquête, sans prononcer un mot de trop, sans révéler grand-chose de ses sentiments, sinon qu’il est « contre l’armée », ce qui, pour un inspecteur de police n’est pas si courant même en Islande et même en tenant compte des forces militaires américaines. En parallèle, il cherche aussi à comprendre pourquoi une jeune fille a disparu vingt-cinq ans plus tôt à peu de distance de là. Les deux enquêtes se rejoindront-elles ? Au meilleur de sa forme littéraire, Arnaldur Indridason parvient encore une fois à captiver son lecteur et à lui faire comprendre la complexité de la société islandaise.

 

* Arnaldur Indridason, Le Lagon noir (Kamp Knox, 2014), trad. Éric Boury, Métailié (Noir), 2016

Les Nuits de Reykjavík

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Les romans de Arnaldur Indridason ne se ressemblent jamais, sinon par le fait qu’ils surprennent toujours leurs lecteurs. Classés dans le rayon « romans policiers », ils n’appartiennent, finalement, que de loin à ce genre : l’Histoire occupe, dans chacun d’entre eux, une place importante, elle explique le comportement des uns et des autres aujourd’hui. Les Nuits de Reykjavík n’échappe pas à cette règle. On fait connaissance ici avec Erlendur, vingt-huit ans, qui a réussi le concours de l’école de police et se trouve affecté dans une brigade de proximité de la capitale islandaise en compagnie de deux collègues peu motivés. On apprend beaucoup de choses sur ce personnage central de l’œuvre de Indridason. D’abord, sa liaison avec Halldora, qui se prépare à travailler dans un central téléphonique et qui lui annonce bientôt être enceinte et souhaiter emménager avec lui. Puis l’intérêt de Erlendur pour les disparitions. Le jeune policier est déjà tel qu’il sera vers la fin de sa vie : « Il n’avait jamais aimé porter l’uniforme et trouvait qu’il avait l’air d’un imbécile quand il arpentait les rues en tenue ». Pas de tueur en série, ici, pas de malfrats d’envergure. L’enquête débute un an après la découverte d’un corps, celui d’un clochard, en périphérie de la capitale islandaise. Erlendur pressent qu’il ne s’agit pas d’un accident, comme tout peut pourtant laisser à croire. Il mène d’abord l’enquête, seul, sans en référer à sa hiérarchie – parce que sa conscience le travaille et qu’il ne peut pas faire autrement. Ses personnages principaux sont les laissés-pour-compte d’une société de bien-être. Supérieure hiérarchique de Erlendur, la commissaire Marion Briem, que l’on retrouvera dans d’autres titres, est mal à l’aise pour le féliciter : « Vous devriez passer nous voir à la Criminelle si vous avez envie d’un peu de changement. (…) J’ai pu constater que ça ne vous gênait pas d’enfreindre toutes les règles que nous nous imposons au sein de la police. » Remarque qui cerne parfaitement le personnage.

 

Les Nuits de Reykjavík (Reykjavíkurnætur, 2012), trad. Éric Boury, Métailié (Noir), 2015

Les Fils de la poussière

Les volumes qui mettent en scène Erlendur Sveinsson, ce policier imaginé par Arnaldur Indriðason, ont été édités, en traduction française, dans le désordre, ce qui est bien sûr dommage. Avec Les Fils de la poussière, premier roman de l’auteur, c’est à un Erlendur à mi-carrière que l’on a affaire. Comme dans les autres volumes, l’intrigue est ici policière, mais va plus loin – on peut parler de dystopie. Pourquoi un enseignant soupçonné d’actes pédophiles a-t-il donné des pilules de foie de morue à ingurgiter à ses élèves ? Pratique certes courante en Islande, à une certaine époque, mais pourquoi ces élèves ont-ils sombré dans la drogue et la délinquance, ou sont-ils morts prématurément ? Quelle est la responsabilité du dirigeant d’une importante entreprise pharmaceutique installée en Allemagne et en Islande ? « Leur vie a été détruite. Vous la leur avez volée », s’emporte l’un des rescapés. « Vous les avez pris comme cobayes pour des expériences inutiles uniquement destinées à distraire le malade mental que vous êtes. (…) Un malade mental en quête de richesses qu’il ne pourra jamais dépenser. » Un roman troublant, à l’instar de tous ceux de Arnaldur Indriðason, qui s’intéresse une fois de plus aux questions de la génétique – sujet sensible en Islande avec une population longtemps captive et en nombre réduit. Indriðason n’est pas qu’un auteur de romans policiers : c’est une nouvelle fois évident.

 

* Arnaldur Indriðason, Les Fils de la poussière (Synir duftsins, 1997), trad. Éric Boury, Métailié (Noir), 2018

Mörk

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Après Snjór, voici un deuxième titre de Ragnar Jónasson : Mörk, qui s’inscrit dans une série baptisée Dark Iceland. Le lecteur retrouve Ari Thór, jeune policier affecté à Siglufjördur depuis maintenant cinq ans. Son collègue et chef, l’inspecteur Herjólfur, a été retrouvé gravement blessé par balle dans une maison abandonnée à la sortie de la commune. Pas vraiment de suspect, sinon deux ou trois habitants des lieux. Accompagné de Tómas, son ancien chef revenu pour l’occasion, Ari Thór va interroger les uns et les autres. « …Il se sentait de nouveau dans la peau de l’étranger, comme aux premiers temps de son installation à Siglufjördur. Un étranger dans un endroit où les gens étaient tous liés les uns aux autres, sans qu’aucun ne se fasse réellement confiance. » (Pas un peu bancale, cette phrase ?) Eh oui, l’Islande est un petit pays et bien des habitants sont apparentés. L’éditeur nous présente Ragnar Jónasson comme un maître du polar, reconnu, déjà, internationalement : « C’est l’agent d’Henning Mankell qui a découvert Ragnar Jónasson et vendu les droits de ses livres dans quinze pays », est-il écrit en quatrième de couverture. Et la littérature là-dedans ? peut interroger le lecteur. On sait que les chiffres de vente d’un ouvrage ne présagent en rien de sa qualité littéraire et là, guère de surprise. Sauf peut-être le nom du maire de Siglufjördur, Gunnar Gunnarsson comme… bon dieu, mais c’est bien sûr, l’écrivain islandais (1889-1975) qui écrivit surtout en danois – et dont on trouve quelques titres traduits en français (Oiseaux noirs, Frères jurés, Le Berger de l’Avent, etc.) ! Rien à voir ? Tant pis ! L’enquête avance tant bien que mal, avec un coupable aussi probable qu’improbable dans les toutes dernières pages, puisqu’il faut bien une fin.

 

* Ragnar Jónasson, Mörk (Náttblinda, 2015), trad. de la version anglaise, d’après l’islandais, par Philippe Rreilly, La Martinière, 2017

 

Snjór

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Snjór signifie neige en islandais. De la neige, il y en a dans cette ville de Siglufjördur, tout au nord de l’Islande, où Ari Thór, presque vingt-cinq ans, qui a d’abord été étudiant en philosophie et en théologie, vient exercer son premier poste de policier. « Il ne se passe jamais rien à Siglufjördur », lui dit son chef, et les policiers n’ont guère l’habitude de se montrer répressifs. Mais voilà qu’un écrivain autrefois célèbre, qui habite ici, est victime de ce qui ressemble à un accident mortel, une chute dans l’enceinte du théâtre. Puis Ari Thór met en fuite un individu qui fouille la nuit dans son logement. Puis une femme est violemment agressée chez elle. Ces événements ont-ils un lien entre eux, comme le policier le pense de plus en plus fermement ? L’enquête démarre doucement. Ari a laissé sa fiancée Kristín à Reykjavík. Ici, une autre jeune femme provoque ses émois. « Cette affaire changeait constamment de direction », remarque Ari Thór. Chose assez courante dans un roman policier, non ? Ce volume est le premier d’une série intitulée « Dark Iceland ». Né à Reykjavík en 1976, Ragnar Jónasson place l’action de Snjór dans la ville dont ses grands-parents étaient originaires et où a vécu son père. Le milieu du théâtre lui fournit ses principaux personnages. Avocat, professeur de droit à l’université de Reykjavík, cofondateur du Festival international de romans policiers « Iceland noir », il a traduit quatorze titres d’Agatha Christie en islandais. Snjór séduira peut-être les amateurs de l’écrivaine anglaise mais sans doute moins les lecteurs habituels de ce que l’on appelle le roman policier nordique. Quoique, avec ses nombreuses descriptions des paysages islandais, l’ennui patinera peut-être sur la glace…

 

* Ragnar Jónasson, Snjór (Snjóblinda, 2010), trad. de la version anglaise, d’après l’islandais, Philippe Reilly, La Martinière, 2016

Nátt

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Comme souvent, les romans d’une même série sont publiés, lorsqu’ils sont traduits, dans le désordre. Ainsi est-il précisé au début de celui-ci, Nátt, qu’il prend place entre Snjóret Mörk, déjà parus. Nátt est donc le deuxième volume de la série Dark Iceland. Un homme est retrouvé assassiné, tué par une planche au bout de laquelle il y avait un clou, dans la maison en construction d’un médecin à la réputation douteuse. Ari Thór est ici toujours sous les ordres de Tómas et a pour collègue un policier dépressif, Hlynur, poursuivi par son passé. Il a rompu avec Kristín, mais aussi avec sa nouvelle compagne. « C’était un garçon impossible, d’une jalousie maladive, capable de prendre des décisions stupides. » Ísrún, présentatrice du journal télévisé, reconnaît l’homme assassiné et vient également enquêter. Elle laisse derrière elle la capitale au-dessus de laquelle volent les cendres du volcan Eyjafjallajökull. (Nous sommes donc en 2010.) « Il fait nuit noire à Reykjavík. C’est glauque. (…) Une vision de l’Enfer. » Mais l’enquête est menée à Siglufjödur, comme dans le premier volume. Plusieurs pistes apparaissent : trafic de drogue, règlement de compte, traite des êtres humains, vengeance... Les policiers, à commencer par le héros, Ari Thór, se comportent de façon peu professionnelle. Mais à la fin, tout s’imbrique à l’arrachée. Un polar sans prétention qui se conclut, dans le volume traduit en français, par... trois pages de publicité pour le tourisme en Islande « sur les traces d’Ari Thór, et les lieux du livre... », une compagnie d’aviation (« plus jeune flotte d’Islande, ils sont aussi ceux avec la plus faible émission de gaz carbonique ») et une chaîne d’hôtel « reconnue pour veiller à réduire son impact environnemental » (ce qui signifie : on pollue toujours plus, mais avec bonne conscience). Il fallait oser.

 

* Ragnar Jónasson, Nátt(Myrknoetti, 2011), trad. de la version anglaise, d’après l’islandais, Philippe Reilly, La Martinière, 2018

Sótt

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L’inspecteur Ari Thór Arason, de la brigade de Siglufjördur, est contacté par un homme qui s’interroge sur la mort de sa tante... cinquante ans plus tôt. Dans le même temps, un début d’épidémie de fièvre hémorragique, sótten islandais, frappe la ville. Puis un jeune enfant est enlevé à Reykjavík. Ces faits s’enchaînent, se retrouvent liés entre eux. Ari Thór enquête, sous l’aval de Tómas, qui s’apprête à lui laisser le poste pour rejoindre la capitale, où vit sa femme – sur laquelle le lecteur sait peu de choses, sinon que cette étudiante est indépendante et possède un rythme qui n’est pas celui de son conjoint. « Tómas soupira. Il n’avait pas le choix : il lui fallait mettre de côté ses soucis conjugaux et se concentrer sur la situation de crise. » Dans les dernières pages du volume, les explications se succèdent, le passé rattrapant le présent (une histoire de « mères porteuses »), le lecteur en aura pour son argent, mais pas plus.

 

* Ragnar Jónasson, Sótt(Rof, 2012), traduit de la version anglaise, d’après l’islandais, Ombeline Marchon, La Martinière, 2018

 

La Dame de Reykjavík

Nous ne sommes pas des laudateurs des ouvrages de Ragnar Jónasson, beaucoup trop ancrés dans le roman à énigme d’autrefois, aussi ne cacherons-nous pas notre plaisir de lecture avec La Dame de Reykjavík. Inspectrice principale au commissariat de Reykjavík, Hulda Hermannsdóttir, soixante-quatre ans, est à deux doigts de la retraite. Son chef lui permet de s’occuper d’une dernière enquête, pas plus de quinze jours lui dit-il, avant de tirer le rideau derrière elle. « Elle avait le sentiment d’avoir été virée, flanquée à la porte. Comme si toutes ces années de bons et loyaux services n’avaient aucune valeur. » Hulda se penche sur la disparition d’une jeune russe, Elena, à proximité de la capitale, « plus d’un an » auparavant. Sa propre vie va alors basculer. Par petites touches, Ragnar Jónasson mêle la policière à l’enquête qu’elle mène – elle n’est pas neutre. Un roman avec une fin plutôt inattendue. De loin, le meilleur de Ragnar Jónasson.

 

* Ragnar Jónasson, La Dame de Reykjavík (Dimma, 2015), trad. de la version anglaise, d’après l’islandais, Philippe Reilly, La Martinière, 2019

En pleine turbulence

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Comme dans Une Ville sur écoute, premier roman de Jón Óttar Ólafsson publié ici, dans En pleine turbulence l’inspecteur David Arnarson, une quarantaine d’année, père d’un enfant mort à deux mois et aujourd’hui en voie de séparation avec sa compagne Margrét, mène l’enquête. Sa période de congé vient à peine de commencer, qu’il reçoit sur son téléphone portable un message d’un certain Thorri, qui lui demande de venir à son aide en Angleterre, à Cambridge. David ne le connaît pas et ne répond pas, avant d’apprendre par ses collègues que ce Thorri, un étudiant en physique, a été retrouvé poignardé dans son lit à la cité universitaire. Il est envoyé sur place pour tenter d’en savoir plus et là, va vite s’apercevoir qu’il marche sur les plate-bandes des policiers britanniques. Que désire-t-on lui cacher ? Qu’un gros trafic de drogue avait lieu parmi les étudiants ? Pire ? « …Le lien entre terrorisme et trafic de drogue est bien connu. (…) …Les Scandinaves sont précieux pour les terroristes, car ils peuvent circuler librement en Europe, on ne les soupçonne jamais de rien. » Lorsque des trafiquants de drogue turcs sont rendus responsables du meurtre, David décide de continuer son enquête, persuadé qu’ils ont été manipulés, et intègre un groupe d’étudiants proches de la victime. Et si la police ne veut pas de lui, il en va autrement du M15, les Services secrets, qui acceptent de l’enrôler. David Arnarson comprend qu’un groupe de teroristes cherche à mettre la main sur le projet de radar pour drones sur lequel Thorri travaillait. Il va, bien entendu, éviter ce fameux « pire » et, par la même occasion, tenter de repérer une taupe à l’intérieur du M15. Débordant d’invraisemblances, En pleine turbulence est un roman riche en rebondissements, en fusillades et en bagarres, dans lequel les techniques de pointe avec les téléphones cryptés et les ordinateurs sont utilisés pour suivre à la trace les suspects, au grand dam de notre enquêteur qui n’est pas habitué à ce que les choses se passent comme cela en Islande, mais qui s’en accommode tout de même car un individu innocent n’a, bien sûr, rien à cacher. Et puisque ces techniques permettent finalement de résoudre le meurtre… !

 

* Jón Óttar Ólafsson, En pleine turbulence (Ókyrrð, 2014), trad. Jean-Christophe Salaün, Presses de la Cité (Sang d’encre), 2016

Le Filet

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Sonja profite du soleil de la Floride avec Tómas, son fils, lorsque celui-ci disparaît. C’est Adam, son ex et le père de l’enfant, qui l’a enlevé. Pour que Sonja puisse continuer à s’occuper de lui, il lui propose de reprendre son activité de passeuse de drogue à l’aéroport de Reykjavík (thème du volume précédent, Piégée). « Elle avait appris à ses dépens que, si elle ne se trouvait pas elle-même un but, les autres s’en chargeraient pour elle. Et elle en avait eu assez. Voilà pourquoi, même si elle était prise dans un filet, obligée de suivre les ordres d’Adam, elle allait vers une issue certaine. Une issue dont Adam ne serait pas content. » On retrouve dans Le Filet les personnages déjà présents dans Piégée, notamment Bragi, ce douanier près de la retraite, qui vient en aide à Sonja pour pouvoir, avec l’argent malhonnêtement gagné, secourir sa femme atteinte de la maladie d’Alzheimer. L’Islande, s’aperçoit-il, est sur le trajet des pourvoyeurs de drogue. « …Je suis plutôt soulagé que l’Islande soit juste une escale, un arrêt sur la route vers l’Amérique. Au moins, tout ça ne finit pas dans les narines des Islandais. » Les différents stades de l’action s’imbriquent bien, Lilja Sigurðardóttir ne laisse pas l’attention retomber avant la dernière page. Une petite série (trois volumes annoncés pour ce Reykjavík noir) avec des douaniers plutôt que des policiers – présents tout de même, ceux-ci enquêtent en parallèle sur des affaires de blanchiment d’argent. Aux côtés de Arnaldur Indriðason et de Yrsa Sigurðardóttir, Lilja Sigurðardóttir prend avec talent sa place.

 

* Lilja Sigurðardóttir, Le Filet (Netið, 2016), trad. Jean-Christophe Salaün, Métailié (Noir), 2017

La Cage

Nous avions plutôt bien apprécié les deux premiers volumes de la trilogie Reykjavík noir de Lilja Sigurðardóttir (Piégée et Le Filet). Ce troisième titre, La Cage, nous laisse cependant dubitatif. Agla purge une peine de prison pour évasion de capitaux – la voici « en cage » ; María, elle, à l’origine de la condamnation d’Agla, enquête, avec l’espoir de sauver son journal, sur un possible trafic d’aluminium et les malversations financières d’un consortium franco-islandais. Les personnages sont là, déjà connus pour la plupart, bien dessinés : « ...Si Agla avait toujours été un peu austère, elle n’avait jamais été froide. Elle avait toujours été animée d’une forme de passion qu’elle paraissait vouloir cacher sans vraiment y parvenir. » L’intrigue se met en place – drogue, pouvoir et gros sous, sans oublier une dose de racisme et de terrorisme... Mais ces histoires abondent dans les romans policiers, le charme n’agit plus. Comme si l’auteure ne faisait que marcher dans ses propres pas.

 

* Lilja Sigurðardóttir, La Cage (Búrið, 2017), trad. Jean-Christophe Salaün, Métailié (Noir), 2019

 

Indésirable 

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Les lecteurs français connaissent Yrsa Sigurðardōttir avec trois titres, trois très bons romans, publiés chez Anne Carrière. Le quatrième est publié par Actes sud : Indésirable. Cette fois-ci, encore plus que dans les précédents romans, Yrsa Sigurðardōttir joue et avec le genre policier et avec le genre fantastique. Employé du Bureau des commissions d’enquêtes dont la réputation est « assez médiocre », Óðinn Hafsteinsson est amené à faire des recherches sur un foyer éducatif nommé Krókur, réservé aux adolescents et fermé depuis des années. Y aurait-il eu là des cas de maltraitance jamais signalés ? Plus Óðinn avance dans son enquête, plus celle-ci semble se refermer autour de lui, comme s’il en était l’un des protagonistes. Il est vrai qu’en Islande, pays d’à peine 300 000 habitants, « tout le monde est cousin de tout le monde ». Le récit est habilement mené, l’intrigue oppressante ; quant aux pistes, elles sont multiples. « Tant pis pour la justice » peut, comme Óðinn, se dire le lecteur à l’issue de ce roman dont le titre ne prend son sens que dans les toutes dernières lignes.

 

* Yrsa Sigurðardōttir, Indésirable (Kuldi, 2012), trad. Catherine Mercy, Actes sud (Actes noirs), 2016

Le Crime – histoire d’amour

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On se souvient que Arnaldur Indridasson avait momentanément délaissé son policier de héros, Erlendur, pour nous raconter une histoire sensiblement différente de celles dont il avait l’habitude, l’histoire de Bettý. Voici qu’aujourd’hui Arni Thorarinsson (né en 1950) oublie son journaliste habituel (cf. Le Temps de la sorcière, Le Dresseur d’insectes, etc.) pour un court roman, Le Crime, relatant une « histoire d’amour ». Autant le dire : il y a plus enthousiasmant que les romans policiers de Arni Thorarinsson. Décousus, selon nous, débordant de rebondissements, sans intrigues bien intéressantes, ils présentent surtout l’intérêt de faire voyager le lecteur en Islande et notamment au nord de l’île, dans la petite ville de Akureyri. Le Crime, qui prend pour cadre Reykjavík, est un livre qui se veut différent. Un jeune homme et une jeune femme se rencontrent, à l’université, sortent ensemble, s’aiment, ont un enfant. Et apprennent que, s’ils n’ont pas la même mère, ils ont le même père. Ils sont demi-frère et demi-sœur. Doivent-ils l’annoncer à leur fille, à sa majorité, comme ils le lui ont promis lorsqu’ils se sont séparés et que sa vie a été bouleversée ? Les pages se tournent, Arni Thorarinsson nous présente ses personnages, OK, disons-nous, mais pourquoi ces dealers, ces malfrats, de nouveau ? Qui, de plus, usent d’une violence inouïe… Les pages se tournent, jusqu’à la dernière, et nous voilà sceptique.

 

* Arni Thorarinsson, Le Crime – histoire d’amour (Glæpurinn – Ástarsaga, 2013), trad. Éric Boury, Métailié (Noir), 2016

 

Treize jours

Une jeune fille disparaît à Reykjavík. Volontairement ? Gunnsa, en stage à la rédaction du Journal du soir où travaille Einar, son père, écrit un article à ce sujet. Mais quand Klara Osk est retrouvée assassinée, les événements s’emballent, les propos se déballent. Pressenti pour occuper le poste de rédacteur en chef du journal, Einar est avisé par son amie, banquière recherchée par la police, qu’il dispose de treize jours pour la rejoindre à l’étranger – d’où le titre. Et c’est parti ! L’enquête s’oriente vers les camarades de lycée de Klara. « ...La société islandaise, autrefois humaine, est devenue mauvaise, le respect mutuel est en voie de disparition, il est fonction de l’âge et du statut social, l’argent a pris le pas sur les autres valeurs, l’injustice a triomphé de la justice. C’est comme ça, pas seulement ici, mais partout dans le monde », observe la grand-mère de la victime. « Je me dis parfois que la façade de la société islandaise a été érigée pour en mettre plein la vue aux étrangers et que notre nation se retrouve avec le revers de la médaille sur les bras », songe quant à lui Einar. Tout va mal ! Mais c’est un polar – le retournement de situation guette et les dernières pages offrent les réponses à toutes les questions. Quel rapport avec le titre, sinon bien tiré par les cheveux ? peut cependant s’interroger le lecteur.

 

* Árni Thórarinsson, Treize jours (13 dagar, 2016), trad. Éric Boury, Métailié (Noir), 2018

Succion

D’abord, plusieurs enquêtes se croisent dans ce roman de Yrsa Sigurðardóttir, Succion, qui fait suite à ADN. Vaka, une fillette, disparaît : on apprend ensuite qu’elle a été violée et assassinée par un certain Jón Jónsson. Quand celui-ci est libéré de prison, des meurtres sont commis – par lui ? en lien avec lui ? Rétrogradé, suite à diverses erreurs professionnelles, au rang de simple policier, Huldar mène l’enquête en marge de sa hiérarchie ; il est assistée par Freyja, psychologue pour enfants, avec laquelle il avait déjà travaillé (cf. ADN) et dont il est amoureux, ce qui ne l’empêche pas d’entamer une relation avec Erla, sa chef. « Il était libre de faire ce qu’il voulait avec qui il voulait. Il n’y avait rien entre eux. Elle avait eu envie de coucher avec lui après avoir bu, rien de plus. » L’intrigue avance à un bon rythme, tout est plausible ou presque. Les personnages principaux brillent de modestie. « À ma place tu aurais fait la même chose. Ça ne fait aucun doute », lance ainsi la personne présumée coupable à Huldar. Succion n’est pas le premier roman de Yrsa Sigurðardóttir publié en français. Comme les autres, il est très agréable à lire et s’inscrit avec force dans la littérature islandaise contemporaine, pas seulement policière.

 

* Yrsa Sigurðardóttir, Succion (Sogid, 2015), trad. Catherine Mercy et Véronique Mercy, Actes sud (Actes noirs), 2019

 

ADN

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ADN : Elísa Bjarnardóttir est une jeune femme que la police a retrouvée assassinée de manière sordide dans sa chambre. Son mari était en voyage à l’étranger. Margrét, sa fille de sept ans, a assisté au crime, caché sous le lit de sa mère, mais elle refuse de parler, si ce n’est pour dire que l’homme était « noir ». Dans le même temps, de mystérieuses suites de chiffres circulent sur les réseaux des cibistes. Quel rapport ? Avec ce roman situé à Reykjavík, ADN, Yrsa Sigurðardóttir livre de nouveau une enquête très élaborée, centrée sur la génétique propre à l’île : peu de sang neuf pendant longtemps et des apparentements en grands nombres. Le résultat ? Ce roman, par exemple, peut-être le meilleur de l’écrivaine parmi les cinq d’elle traduits en français, avec deux personnages donnés comme récurrents, le policier Huldar et Freya, la psychologue pour enfants.

 

* Yrsa Sigurðardóttir, ADN (DNA, 2014), trad. Catherine Mercy, Actes sud (Actes noirs), 2018