Après De la jalousie, voici un autre recueil de nouvelles de Jo Nesbø, Rat Island. Cinq textes, ici, le premier donne son titre à l’ouvrage. Rat Island est un récit futuriste, avec une intrigue resserrée et haletante comme l’auteur en a l’habitude. Et avec aussi, comme toujours et mine de rien, des références à divers artistes ou penseurs – ici, par exemple, au philosophe Hobbes et à son Léviathan. Dans un futur proche et dans un lieu indéterminé, peut-être les États-Unis, les plus riches s’enfuient pour gagner des zones abritées tandis que les pauvres, qui constituent la grande masse de la population, s’entre-tuent et que des gangs font régner leur loi. « Il ne s’agissait pas d’hystérie collective, mais d’absence de bon sens collectif. Prises isolément, les décisions des individus étaient rationnelles et raisonnables pour eux et pour leurs proches, mais additionnées, elles se montraient désastreuses pour la société. » Une vengeance à accomplir peut-elle changer cet ordre des choses ? Car « la justice n’était pas quelque chose qui se recevait, mais quelque chose qui se prenait »... Pour éviter le chacun pour soi, l’auteur insiste dans cette nouvelle sur la nécessité de conserver l’état de droit : les gens « veulent ce qu’il y a de mieux, ils veulent une société civilisée, ils veulent la rule of law, l’état de droit. » Au-delà de l’intrigue proprement dite, l’auteur semble s’exprimer par la voix du personnage principal, donnant à voir ce qui, politiquement, différencie la gauche de la droite : « ...En dernière analyse, ma survie, la tienne, celle de tous dépendent de notre aptitude à apprendre la miséricorde, la sagesse, la charité. Et a fortiori de l’aptitude de nos proches à apprendre tout cela. » La nouvelle suivante, La Déchiqueteuse, se passe également dans un futur incertain. Klara, qui devient la femme du narrateur après avoir été mariée durant trente années au meilleur ami de celui-ci, est atteinte d’une maladie rare, qui provoque son vieillissement précoce. Serait-il possible d’ôter chez un individu certains de ses souvenirs, de les déchiqueter », pour préserver sa sécurité ? Les Cigales entraîne le lecteur dans les « univers parallèles », évoquant certains des romans de l’écrivain britannique Christopher Priest. L’Antidote s’articule autour de la relation difficultueuse d’un père et de son fils, sur fond de chasse au serpent. Lequel des deux pâtira du venin mortel ? Enfin, Le Cavalier noir suit le travail d’un tueur à gage spécialiste de l’hypnose qui se pose des questions existentielles et ne cherche plus qu’à « tuer des chasseurs de profits cyniques » et à venger son fils et sa femme. L’ingéniosité et la pratique sportive, le lecteur le constatera, ne lui manquent pas. Jo Nesbø est à l’aise avec le genre de la dystopie. Les cinq nouvelles réunies ici respectent une même temporalité (bientôt) et un même espace (ici). Les scènes de violence dont Jo Nesbø peut être coutumier s’intègrent dans un récit fort sombre. Rat Island n’est sans doute pas le Jo Nesbø à lire en priorité, mais il s’agit d’un bon recueil de nouvelles ouvrant la voie à la découverte d’une nouvelle facette de l’œuvre de l’écrivain, son entrée sur le terrain de la SF prospective. Intéressant.
* Jo Nesbø, Rat Island (Rotteøya og Andre Fortellinger, 2021), trad. du norvégien Céline Romand-Monnier, Gallimard (Série noire), 2024