Romans policiers

Tu me manqueras demain

Stavanger, de nos jours. Torkild Aske vient de sortir de prison. Il était policier, affecté plus précisément à la police des polices de Norvège. Mais un événement a fait dévier sa vie : un accident de voiture avec Frei, une jeune femme dont il était tombé amoureux, tous deux sous l’emprise d’une drogue. Ses blessures, tant physiques que morales, ne sont pas refermées. Le voici, personnage tourmenté s’il en est, en quête d’un nouveau boulot – de préférence pas stagiaire dans un centre d’appels comme le lui propose une conseillère de l’agence pour l’emploi. Des anciennes connaissances lui demandent de se rendre sur une petite île au large de Tromsø, où un jeune homme qui rénovait un phare de fond en comble est porté disparu. Quand Torkild Aske arrive, c’est pour découvrir le cadavre d’une femme rapporté par les flots, aussitôt enlevé par un plongeur sorti mystérieusement de l’océan. La police ne le croit pas. Bien construit, maniant le surnaturel et une bonne dose d’humour, Tu me manqueras demain est donné comme le premier roman pour adultes de Heine Bakkeid (né en 1974). Soulignons qu’une longue scène d’autopsie permet au lecteur d’entrer, si l’on ose dire, dans le vif du sujet. « Moitié norvégien, moitié islandais » d’origine, avec un père biologiste marin et activiste écologiste en Islande (lieu du volume suivant), accompagné de temps en temps de sa sœur victime de violence de la part de son compagnon,Torkild Aske est censé revenir pour au moins deux autres enquêtes. À suivre, non sans plaisir.

 

* Heine Bakkeid, Tu me manqueras demain (Jeg skal savne deg i morgen, 2016), trad. Céline Romand-Monnier, Les Arènes (Equinox), 2020

 

Rendez-vous au paradis

Rendez vous au paradis

« Milla Lind est l’un de nos auteurs les plus populaires, ses livres sont publiés dans plus de trente pays et se sont vendus à plus de dix millions d’exemplaires dans le monde. » Ainsi, dans Rendez-vous au paradis, l’un de ses éditeurs présente-t-il l’écrivaine à Torkild Aske. L’ancien policier va être chargé de mener une enquête – ou plutôt, lui annonce-t-on, un « simple travail de documentation » – pour elle. Sans se douter qu’il va remonter la trace d’un tueur en série. Après plusieurs fausses pistes, comme de logique, le dénouement se fait. Enquêteur atypique, hier incarcéré pour avoir causé involontairement la mort d’une femme (cf. Tu me manqueras demain), dépendant des médicaments, Torkild Aske embarque ici le lecteur dans plus de cinq cents pages sans grand intérêt, entre Norvège et Russie, accompagné de ou accompagnant l’écrivaine. Beaucoup d’action. Trop. « J’ai envie de vous dire que vous devriez sauter en marche de cette affaire, la confier à la police et partir aussi loin que vous le pouvez... »

* Heine Bakkeid, Rendez-vous au paradis (Möt mig i paradiset, 2018), trad. Céline Romand-Monnier, Les Arênes (Equinox), 2021

 

Le Cri

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L’inspectrice Sarah Geringën vient juste de rompre avec celui qui était son mari, Erik, lorsqu’elle est appelée sur le lieu d’un suicide présumé, une cellule de l’hôpital psychiatrique de Gaustad, à proximité d’Oslo. La victime porte une cicatrice étrange, le nombre « 488 », apparemment, inscrit sur son front. Le suicide se révèle vite être un meurtre. Signé Nicolas Beuglet (par ailleurs scénariste pour la télévision), Le Cri, son deuxième roman, fait référence évidemment au tableau de Munch, mais nous sommes ici à l’époque contemporaine – précisons-le car les rapports entre les policiers norvégiens semblent dater de plusieurs décennies. Dépêchée à Paris, l’inspectrice rencontre Christopher, un ancien journaliste, frère de l’employé d’une entreprise pharmaceutique qui s’était rendu à Gaustad et qui est mort avec son épouse dans un accident de voiture peu après. Elle comprend que des expériences illégales auraient été menées sur les patients de cet hôpital et que les services secrets américains en seraient à l’initiative. L’enquête va mener Sarah et Christopher sur l’île d’Ascension, dans l’Atlantique sud, où les Américains ont procédé à de sinistres expériences. « « Une espèce d’arme psychologique capable de déclencher une peur incontrôlable chez n’importe quel ennemi. » De l’action, il y en a de la première à la dernière page de ce roman. Avec une conclusion : « Nous sommes tous habités par les traces de notre passé commun ». Le Cri est un thriller, un vrai. Mais pas plus qu’un thriller, en dépit du thème – l’origine de nos peurs les plus profondément inscrites en nous, et leur exploitation dans le but d’atteindre… la vie éternelle !

 

* Nicolas Beuglet, Le Cri, XO, 2016

Je voyage seule

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« Best-seller partout en Europe » indique le bandeau jaune sur la couverture. Faudrait-il s’en tenir à ce critère pour choisir un livre ? Faudrait-il, au contraire, ignorer un livre pour cette raison ? Je voyage seule est un roman policier plutôt bien construit et, œuvre littéraire, mérite mieux qu’un traitement qui ne devrait être réservé qu’aux seuls appareils électroménagers. Une petite fille est retrouvée pendue, près d’Oslo, avec une pancarte accrochée sur le dos : « Je voyage seule ». « Tout semblait si… mis en scène. Si théâtral. Presque comme un jeu. Une sorte de message. Mais à qui ? À ceux qui la trouveraient ? À la police ? » La police n’a pas de piste. Le commissaire Holger Munch souhaite avoir l’avis de son ancienne collègue, Mia Krüger, qui vit aujourd’hui recluse sur une petite île de la baie de Trondheim après avoir tué le dealer responsable de la mort de sa sœur jumelle. Un endroit paradisiaque, où elle a projeté de se suicider d’ici peu de temps. Holger Munch est convaincu que la forte intuition dont elle a souvent fait preuve pourrait faire avancer l’enquête. Flic respecté de ses collègues, il est séparé de sa femme et leur fille, mère elle-même d’une fillette, va bientôt se marier. Sa mère, elle, perd la tête et finit sa vie dans une maison de retraite où elle est incitée à léguer son héritage à une secte. Holger Munch a été mis un moment sur la sellette, pour avoir soutenu Mia Krûger, mais un serial-killer est aujourd’hui à l’œuvre et pour l’arrêter, les plus hauts responsables de la police font confiance à Munch et Kruger, qui relancent l’Unité spéciale. Des allusions au peintre homonyme du commissaire ont lieu et l’intrigue se passe en partie près du lieu où Edvard Munch avait « passé tous ses étés pendant plus de vingt ans ». Un roman policier avec, peut-être, trop de situations invraisemblables (cet enfant qui va secourir une fillette retenue captive ; ce policier dont la mère et la petite-fille sont menacées…) ou d’actions dont on ne saisit guère la logique. Quant à la vision sociale des personnages à laquelle la littérature policière nordique a habitué ses lecteurs… Absente. Une lecture plaisante, cependant, pour un roman (premier titre d’une probable série) comme il s’en publie tant aujourd’hui.

Samuel Bjørk est le pseudonyme de Frode Sander Øien (né en 1969), musicien et peintre qui a déjà signé deux romans et quelques pièces de théâtre.

 

* Samuel Bjørk, Je voyage seule (Det henger en engel alene i skogen, 2013), trad. Jean-Baptiste Coursaud, JC Lattès, 2015

 

Le Garçon derrière la porte

« Malheureusement, à cause du conformisme de la société norvégienne, je me sens tenue de vivre d’une certaine façon. Tout est prémâché dans la manière dont nous devons nous conduire. » Décoratrice d’intérieur à Sandefjord, « cette ville pleine de femmes riches qui s’ennuient », à son image, Cecilia Wilborg récupère un jour chez elle un petit garçon dont les parents n’étaient pas présents à sa sortie de la piscine. Elle le ramène dans la maison dans laquelle il est censé vivre, un squat, mais... personne ! Johan, son mari, et Hermine et Nicoline, leurs filles, acceptent avec joie ce nouveau venu que les services sociaux leur confient, en attendant de lui trouver une place en famille d’accueil – pas avant deux mois, à cause de la crise des migrants. Pourtant, plus les jours passent et plus Cecilia est convaincue de connaître déjà le garçon et ceux qui ont été les siens, un couple de junkies. Par son intermédiaire, c’est son propre passé qui remonte à la surface. Et bientôt, ce qu’elle avoue à Johan et à la police, un tissu de mensonges avec des éléments de vérité, menace de briser sa famille. Tout cela est du déjà lu, bien tiré par les cheveux... Bof, bof ! Le Garçon derrière la porte est le premier roman de Alex Dahl, née à Oslo en 1982, linguiste, qui vit en Grande-Bretagne.

 

* Alex Dahl, Le Garçon derrière la porte (The Boy at the door, 2018), trad. de l’ang. Maxime Berrée, City (Thriller), 2018

 

Le Hibou

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« Une jeune fille de dix-sept ans avait été retrouvée morte. Assassinée et laissée nue dans la forêt. Sur un lit de plumes. Avec une fleur dans la bouche. » Le commissaire Holger Munch, bientôt cinquante-cinq ans et « trente ans au service de la Criminelle », est chargée de l’enquête et, de nouveau, demande à Mia Krüger de rejoindre l’Unité spéciale. « Son équipe était excellente, pas de doute là-dessus. La meilleure du pays, même. Mais personne ne pouvait égaler Mia Krüger. » Celle-ci songe toujours à se suicider, comme sa sœur une dizaine d’années plus tôt mais il y a aujourd’hui tâche plus urgente… ! C’est reparti pour une enquête dans la région d’Oslo. Comme dans Je voyage seule, il est aisé de suivre le travail des policiers. Des pistes se dessinent, diverses : vers les défenseurs de la cause animale, l’Animal liberation front, ou, puisqu’il semble s’agir là d’un crime rituel, les adeptes de l’astrologie, jusqu’à ce que le passé ressurgisse. « Au début des années 1970, un couple vient voir un pasteur pour qu’il les marie en secret, car leur union ne doit pas se savoir sous prétexte que le jeune damoiseau est l’héritier d’un riche armateur qui ne veut pas qu’un sang impur vienne souiller la lignée familiale alors que (…) la future épouse a eu deux enfants d’une précédente union. » Les rebondissements sont nombreux, jusqu’au dernier chapitre car, évidemment, le coupable n’est pas le premier suspect. Hum !

 

* Samuel Bjørk, Le Hibou (Uglen, 2015), trad. Jean-Baptiste Coursaud, JC Lattès, 2016

La Vengeance par le feu

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De facture finalement assez classique, La Mort dans les yeux, de Torkil Damhaug (né en 1958) est un roman bien construit, dont nombre de personnages semblent appartenir à la vie de tous les jours. Liss Bjerke vit à Amsterdam, où elle décroche des contrats comme mannequin, sous l’œil vigilant de Zako, son petit ami, vaguement impresario et volontiers petite frappe. Lorsqu’un beau jour sa sœur Mailin, demeurée à Oslo et exerçant la profession de psychiatre, disparaît, Liss est d’abord convaincue que Mako, qu’elle vient de tuer accidentellement, en est responsable. Elle se rend dans la capitale norvégienne et, puisque la police, selon elle, n’agit pas, mène sa propre enquête. La police, en effet, est quasiment absente de la première moitié du roman. Elle apparaît dans la deuxième, sous les traits d’une équipe emmenée par le commissaire Hans Magnus Viken, « un colérique » qui « fait partie de ces chefs qui ne se contentent jamais des rapports et qui veulent tout constater par eux-mêmes », « le genre d’homme qui ne s’avoue jamais battu », avec un « petit air de celui qui sait toujours tout mieux que les autres ». Grâce à Liss qui ne cesse de fouiner dans l’entourage de sa sœur, l’enquête va remonter jusqu’aux jeunes années de Mailin, sur fond d’inceste et de pédophilie. Une fois sa lecture commencée, La Mort dans les yeux est un roman qui ne se lâche plus. Les pistes sont multiples, avec, jusqu’aux toutes dernières pages, des rebondissements qui laissent cois les lecteurs. La fin, quant à elle, est ouverte.

C’est le racisme que prend pour thème La Vengeance par le feu, roman publié initialement en Norvège en 2011, année où l’extrémiste de droite Anders Behring Breivik a tué soixante-dix sept personnes. Karsten, un jeune garçon plutôt bon en maths se prend d’amitié, et même plus, pour une camarade lycéenne d’origine pakistanaise. Aussitôt, la famille de celle-ci le menace puis l’agresse. Dans le même temps, plusieurs incendies ont lieu dans cette petite ville à proximité d’Oslo. Pour se protéger, Karsten se lie avec un professeur remplaçant, qui se révèle être un activiste d’extrême droite. Les événements s’enchaînent. Le sujet est intéressant mais l’intrigue de ce roman peut parfois sembler un peu trop travaillée. Jusqu’à la fin, qui bien sûr renverse ce que le lecteur pensait avoir compris.

 

* Torkil Damhaug, La Mort dans les yeux (Døden ved vann, 2008), trad. Hélène Hervieu, Seuil (Policiers), 2011

* Torkil Damhaug, La Vengeance par le feu (Ildmannen, 2011), trad. Hélène Hervieu, Seuil (Policiers), 2014

Douleur fantôme

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Né le 21 novembre 1973 à Oslo, Thomas Enger exerce d’abord le métier de journaliste, avant de se consacrer à l’écriture de polars et à la musique. Cicatrices est le premier d’une série de six volumes, dont le personnage central est le journaliste Henning Juul. Celui-ci vient de reprendre le travail, à Oslo, après un congé consécutif à l’incendie de son appartement et à la mort de son fils de six ans. Il est chargé de couvrir le meurtre d’une jeune étudiante en cinéma, dont le corps a été retrouvé sous une tente, à demi-enterré, lapidé, une main tranchée et le dos lacéré. Tout semble d’abord indiquer que son petit ami, d’origine pakistanaise, a commis un crime d’honneur, mais Henning Juul doute. « L’idée du film (que l’étudiante entendait réaliser, NDA), c’est de parler de ce qui se passe véritablement dans le monde, ce qui peut devenir courant en Norvège si des milieux islamistes obtiennent le droit de s’implanter et de faire ce que bon leur semble. (…) À quoi ressemblera Oslo dans trente ou quarante ans (…) ? On va sûrement se retrouver tous musulmans, bien endoctrinés et bien comme il faut. » Une thématique qui n’est pas sans évoquer (un an auparavant, remarquons-le), bien évidemment, la tuerie de l’île d’Oshoya… en juillet 2011 ! Deux ans après, le journaliste Henning Juul, qui ne cache pas son « mépris » pour sa profession, ne se remet toujours pas de la mort de son fils. Pour lui, l’incendie est d’origine criminelle, mais la police a conclu l’enquête sans se prononcer. Quand Tore Pulli, un détenu condamné à quatorze années de prison pour assassinat, le contacte et lui propose un contrat, il accepte. « Collecteur de dettes » reconverti en agent immobilier, Tore Pulli estime être incarcéré à tort ; si Henning Jull trouve qui lui a joué un sale tour, il lui en dira plus sur l’incendie. Mais Pulli meurt en détention peu avant son procès en appel. Un crime ? C’est le monde de la délinquance organisée que Thomas Enger met en scène dans ce roman. Sans l’acuité et l’humour de son concitoyen Jon Michelet, par exemple. Un genre passablement vieilli, dirons-nous. Tout est bien ficelé, l’intrigue est là, les personnages sont bien décrits, mais... quel intérêt ? Aucune prospection dans le champ social. Du polar pour se relaxer, pas plus.

On peut se demander pourquoi ces romans, Cicatrices et Douleur fantôme, sont traduits... de l’anglais, alors qu’ils ont été écrits en norvégien et que le premier volume avait été publié (intitulé alors Mort apparente, Le Rocher) et traduit du norvégien par Alex Fouillet en 2012. Histoire de droits, sans doute, et peut-être de coût, puisque les traductions de l’anglais en français sont moins onéreuses. La littérature là-dedans ne passe-t-elle pas à l’arrière-plan ?

 

* Thomas Enger, Cicatrices (Skinndød, 2010), trad. de l’anglais Stéphane Morvan, Bragelonne (Poche), 2018

* Thomas Enger, Douleur fantôme (Fantosmerte, 2011), trad. de l’anglais Stéphane Morvan, Bragelonne, 2018

 

Le Condor

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Stig Holmås (né en 1946) a fait paraître un premier recueil de poèmes en 1970, avant de se lancer dans la littérature de jeunesse. Roman dit policier, Le Condor a été le premier de ses ouvrages pour adultes à voir le jour. « Je ne fais pas attention à l’instant et à ses possibilités de capitulation. Je me contente de traverser les villes, de les quitter en marchant lentement. Je suis le loup des villes. (...) Il m’arrive de me reposer, avant que l’inquiétude ne me pousse de nouveau le long des trottoirs, dans les rues poussiéreuses, sur les grandes places, dans les ruelles qui mènent aux lits dans des pensions et des taudis inconnus. Là, mon cœur bat un peu moins violemment, là, les coquelicots m’attrapent dans leurs rêves exquis. Il m’arrive même parfois de voir le condor. » Ainsi s’exprime William Openshaw, poète mondialement reconnu et pourtant homme solitaire, qui va de ville en ville, d’un continent à l’autre, spécialiste de l’ornithologie et... braqueur de banques avec des complices occasionnels afin de financer des groupes politiques de gauche un rien extrémistes. Le lecteur déambule avec lui, rebondissant d’une pensée à une autre, s’arrêtant dans le lit d’une femme avant d’être de nouveau happé par une fuite sans fin. Maelström de réflexions, de sensations, où passé et présent se jouent l’un de l’autre sans discontinuer, où le rêve est comme à portée de main et pourtant n’en finit pas de se dérober... Roman policier, Le Condor l’est, de par le ton, noir, la progression implacable de l’intrigue, la constante tenue en haleine du lecteur. Mais tellement foisonnant, aussi et surtout, tellement évocateur et prégnant, qu’il n’est pas loin d’apparaître comme le pendant policier du chef d’œuvre de Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan. Publié une première fois en France en 1994 aux éditions du Passeur, Le Condor avait été réédité dans la Série noire de Gallimard en 2001. Voici donc sa troisième édition. À découvrir, à redécouvrir.

 

* Stig Holmås, Le Condor (Kondoren, 1994), trad. Alain Gnaedig, Sonatine, 2016

Le Code de Katharina

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« Les gens se demandaient si son travail lui valait des nuits blanches. Il lui arrivait bien sûr de ne pas pouvoir dormir parce qu’une affaire lui trottait dans la tête, mais alors, c’était parce qu’il se posait des questions en relation avec l’investigation, parce qu’il repensait à certains détails et traquait celui qu’il aurait laissé passer. » William Wisting est ainsi le genre de flics à conserver des dossiers inexpliqués à son domicile, dans le but de réfléchir dessus à l’occasion – lors de ses week-ends ou de ses congés. Comme celui de cette affaire Katharina Haugen, une femme disparue à peu de distance de chez lui qui n’a laissé qu’un carnet sur la table de sa cuisine avec, griffonné dessus, ce qui ressemble à un code. Vingt-quatre ans après les faits, il rend encore visite à celui qui avait été son compagnon, Martin Haugen, vite innocenté, avec qui il a noué des liens de sympathie. Tous deux vont jusqu’à pêcher ensemble. Aujourd’hui, Adrian Stiller, policier de la Kripos attaché aux cold cases, le contacte pour relancer une autre affaire, celle de la disparition et peut-être de l’enlèvement d’une jeune femme, Diana Krogh, fille d’un industriel milliardaire. « Deux affaires de disparition avec un dénominateur commun. Martin Haugen. » Parallèlement, Line, la fille de Wisting, aujourd’hui âgée d’une trentaine d’années et mère d’une petite Amalie, prépare, pour le quotidien VG et à l’instigation de cet Adrian Stiller, une série d’articles sur Diana Krogh pour forcer le coupable à sortir de l’ombre. « ...Ce que je voulais, c’était essayer de comprendre ce qui paraissait insaisissable », explique encore Wisting à son fils Thomas. « Comment un individu peut détruire la vie d’un autre. » Stiller monte un plan pour faire parler Haugen, en jouant sur sa relation avec Wisting, lequel n’est guère gêné de cette posture. « Il faut qu’il (Haugen) comprenne que porter un lourd secret, c’est pire que ce qui l’attend s’il avoue. » Le Code de Katharina est un roman policier très dérangeant. Le rôle joué par Wisting met mal à l’aise. Il est certes un policier, donc au service de la loi, mais il va ici plus loin et ses arguments, pour audibles qu’ils soient, ne convainquent pas totalement. Le voici qui se met en situation de trahir un homme qui lui fait confiance, lui balançant « ...on peut être quelqu’un de bien même si on a commis un acte très grave. (…) À un moment ou à un autre, tout le monde agit au détriment d’autrui. On ne peut pas étiqueter les gens comme gentils ou méchants, bon ou mauvais. Ce n’est pas ou l’un ou l’autre, nous sommes les deux. » Très peu d’action, surtout un décor, celui de la région de Skien, dans le sud de la Norvège, une grade profondeur de pensée. Impossible, de fait, de refermer cet ouvrage avant d’en avoir achevé la lecture. Jørn Lier Horst est vraiment l’un des meilleurs auteurs de romans policiers d’aujourd’hui.

* Jørn Lier Horst, Le Code de Katharina (Katharina-Koden, 2017), trad. Céline Romand-Monnier, Gallimard (Série noire), 2021

 

Le Disparu de Larvik

Quatrième roman de Jørn Lier Horst mettant en scène l’inspecteur de police William Wisting (après Fermé pour l’hiver, Les Chiens de chasse et L’Usurpateur), Le Disparu de Larvik prouve de nouveau le talent de l’auteur à entraîner son lecteur dans une enquête dense et maîtrisée. Comme l’indique le titre, un homme a disparu, à Larvik, au sud d’Oslo. Peu d’indices, mais la police finit par récupérer un revolver, déjà utilisé pour un meurtre récent. Les deux affaires seraient-elles liées ? Veuf d’Ingrid, la mère de leur fille Line, William Wisting mène une liaison avec Suzanne. Il « était devenu un enquêteur expérimenté et respecté (…). Il avait cinquante-cinq ans, allait bientôt être grand-père et n’aimait pas ce qu’il voyait autour de lui. Le crime organisé gagnait du terrain... » Il n’en entre pas moins en conflit avec un commissaire, qui voit d’un mauvais œil ce collègue marcher sur son terrain. Rien d’exceptionnel dans ce roman, une intrigue somme toute classique, mais tout est bien construit, les divers éléments des deux enquêtes, puisque deux enquêtes vont donc avancer en parallèle, s’imbriquent au mieux. William Wisting est un personnage complexe, vite attachant. Jørn Lier Horst n’est pas Mankell (toujours cette référence inutile en quatrième de couverture), moins directement politique, mais à l’instar de l’écrivain suédois il sait capter l’attention de son lecteur de la première à la dernière page.

 

* Jørn Lier Horst, Le Disparu de Larvik (Blindgang, 2015), trad. Céline Romand-Monnier, Gallimard (Série noire), 2020

 

Fermé pour l’hiver

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Ce roman de Jørn Lier Horst (né en 1970), Fermé pour l’hiver, est une agréable surprise. Dans un chalet près de la mer à une centaine de kilomètres au sud-ouest d’Oslo, un homme est retrouvé mort. Assassiné, vraisemblablement, mais les circonstances de son décès sont troubles. À proximité de ce chalet, il y en a d’autres, occupés surtout en saison par des citadins, comme ce célèbre présentateur de la télé dont l’alibi vacille vite. William Wisting, inspecteur de la police criminelle de Larvik, enquête. « Quelque chose dans cette affaire l’inquiétait. Il ne savait pas quoi avec certitude, mais ce sentiment allait en tout cas au-delà de l’habituel mordillement des crocs de l’incertitude dans la phase initiale d’une enquête. Toute cette affaire avait un côté froid et calculé, tout en témoignant d’une forme de désespoir ou de confusion. » Ancien officier de police, Jørn Lier Horst dispose d’un savoir-faire professionnel qu’il insuffle, dans ce roman, à ses personnages de policiers, dont le principal, William Wisting. Le paysage dans lequel prend place l’enquête est soigneusement décrit, à la mesure de son importance pour les faits : « Rochers noirs, bouquets de pins battus par les intempéries, genévriers qui se tortillaient au vent ». La mort d’oiseaux noirs « qui tombent du ciel » en quantité rythme le récit et renforce l’inquiétude qui s’en dégage, avant de trouver une explication logique. Une partie de la solution est à rechercher en Lituanie. « Nous avons le même soleil et la même lune en Norvège et en Lituanie. Nous vivons sur la même terre, mais notre monde est divisé en deux. Nous, nous sommes pauvres. Vous vous êtes riches. » Les différentes pistes convergent, tout s’imbrique, Jørn Lier Horst retombe sur ses pieds à la fin de ce bon roman annoncé comme le premier d’une série.

 

* Jørn Lier Horst, Fermé pour l’hiver (Vinterstengt, 2011), trad. Céline Romand-Monnier, Gallimard (Série noire), 2017

Les Chiens de chasse

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William Wisting est un policier très bien considéré par ses concitoyens depuis le succès d’une enquête difficile, il y a dix-sept ans, quand il a résolu le meurtre de Cecilia Linde. Mais aujourd’hui, l’homme qui a été condamné comme coupable et qui vient d’être libéré, clame son innocence. Wisting s’interroge. Peut-il s’être trompé ? « À l’époque, le résultat ADN avait claqué toutes les autres portes. Une enquête ouverte s’était d’un coup focalisée sur une seule chose, un seul homme. » Line, sa fille, est journaliste spécialisée dans les affaires criminelles. Mis en « suspension temporaire » par sa hiérarchie, son père risque à présent d’être lynché par les médias. Comment lui venir en aide ? Elle est amenée, justement, à enquêter sur un meurtre peut-être en lien avec cette lointaine affaire. Ce qui est intéressant et plutôt original dans ce roman de Jørn Lier Horst, Les Chiens de chasse, c’est que l’auteur nous présente une enquête à rebours. Le coupable, dans la première enquête, a été arrêté et a purgé sa peine. Mais voici que, peut-être, tout se révèle faux. William Wisting a fait fausse route mais les faits, comme le lecteur le découvre au fur et à mesure de son avancée dans le récit, plaident en sa faveur. Le policier a été manipulé. Nous avions déjà beaucoup apprécié le premier roman de Jørn Lier Horst traduit en français, Fermé pour l’hiver (cf. critique sur ce site), et ce nouveau volume emporte une fois de plus notre adhésion. La Norvège urbaine et péri-urbaine d’aujourd’hui est bien décrite. L’enquêteur mis sur la touche et sa journaliste casse-cou de fille sont crédibles, tout est crédible, et l’auteur parvient bien à montrer que le principal suspect dans une enquête peut être innocent ou, tout au moins, pas si coupable qu’il le semble, d’autant plus si... N’en disons pas plus. Les Chiens de chasse est un excellent roman policier (inutile de le comparer aux polars de Mankell, comme en quatrième de couverture) et, puisqu’il s’agit d’une série, nous ne pouvons qu’attendre avec impatience le volume suivant.

 

* Jørn Lier Horst, Les Chiens de chasse (Jakthundene, 2012), trad. Hélène Hervieu, Gallimard (Série noire), 2018

Les Adeptes

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Né en 1974, Ingar Johnsrud a exercé la profession de journaliste. Il vit aujourd’hui avec sa femme et leurs trois enfants à Oslo. Dans Les Adeptes, premier volume de ce qui est annoncé comme une trilogie, le commissaire Fredrik Beier, quarante-huit ans, est d’abord appelé à enquêter sur la disparition d’une femme, Annette Wetre, et de son jeune enfant. Le fait qu’Annette soit la fille de Kari Lise Wetre, responsable haut placée des Démocrates-chrétiens, met tout de suite la police sous pression. Mais elle appartient aussi à une secte intégriste, la Lumière de Dieu, dont plusieurs membres sont retrouvés assassinés dans leur domaine isolé en pleine forêt, à l’ouest d’Oslo. Des islamistes se seraient-ils vengés, comme tout laisse d’abord à le croire ? Divorcé, Fredrik Beier est père de trois enfants, dont l’un, qu’il n’a pas pu sauver, est mort lors de l’incendie de la maison familiale. Depuis, ses supérieurs le considèrent comme un peu « fragile » psychologiquement. Spécialiste des coups dans l’entrejambe pour arrêter les suspects, il est assisté d’un collègue taciturne, Andreas Figueras, et d’une jeune policière, Kafa Iqbal (qu’il vouvoie dans la traduction alors qu’en Norvège tout le monde se tutoie, notamment entre collègues, mais il faut bien s’adapter aux lecteurs francophones). La première piste se révèle fausse, il s’agit d’une manipulation, et peu à peu, c’est un certain passé qui surgit, quand les méthodes prônant « hygiène raciale » et eugénisme avaient le vent en poupe. « Les nazis et les intégristes étaient arrivés à la même solution finale. L’expérimentation sur quelques individus avant la tuerie de masse et une mort volontaire. Là était le seul salut. La peste ou la chambre à gaz. L’idéologie ou la religion. Quelle différence, au fond ? » Ingar Johnsrud ne fait pas œuvre d’originalité avec ce roman, ni par le fond, car ces thèmes (sectes, idéologie nazie…) ont déjà été traités à maintes reprises dans la littérature policière, ni par la forme (un flic dont le moral n’est pas au top, autour de qui s’articule l’enquête). Si l’ensemble n’est pas désagréable à lire, ce n’est toutefois qu’un produit commercial dans l’air du temps, dirions-nous.

 

* Ingar Johnsrud, Les Adeptes (Wienerbrorskapet, 2015), trad. Hélène Hervieu, Robert Laffont (La bête noire), 2016

Les Survivants

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Les Survivants est le deuxième volume des enquêtes du commissaire Fredrik Beier (après Les Adeptes). « …Grand type maigre, intelligent, mais à l’humeur de plus en plus sombre », ce policier porte barbe et lunettes et sa vie familiale n’est pas des plus simples. Il évite sa collègue Kafa Iqbal – « il y a certains avantages à avoir plus de vie derrière que devant soi », tout en prenant plaisir à travailler avec elle. Aujourd’hui, un problème les oblige à échanger leurs informations : « Elle avait un cadavre dans un escalier qu’elle croyait être Mikael Morenius, et lui avait un cadavre remonté d’une bouche d’égout qu’il savait être ce même Mikael Morenius. Qu’est-ce qui liait ces deux affaires, sinon un signe que le destin les obligeait à travailler de nouveau ensemble ? » L’enquête démarre et rapidement s’oriente vers une histoire d’espionnage avec la Russie, remontant à 1992. La Norvège aurait été une « nation menacée » car la Russie préparait des armes bactériologiques et réactivait le virus de la variole, à présent éradiqué et contre lequel il n’existait pas de traitement en quantité. Pourquoi l’affaire rebondit-elle aujourd’hui ? De nouveau, Ingar Johnsrud signe là un bon roman bien épais (600 pages), qui échappe au genre policier proprement dit pour flirter avec celui de l’espionnage.

 

* Ingar Johnsrud, Les Survivants (Kalypso, 2016), trad. Hélène Hervieu, Robert Laffont (La Bête noire), 2017

 

Opération Fritham

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Opération Fritham, de Monica Kristensen, est un très bon roman traitant de la Deuxième Guerre mondiale. Publié dans une collection policière, il se situe à la limite du genre, tant la trame historique est importante. Le Sixième homme, précédemment paru chez Gaïa, déjà, nous proposait également une enquête policière sur ce territoire où ne vivent qu’une poignée d’hommes et de femmes et… d’ours polaires. Opération Fritham relate avec un luxe de détails la préparation – et le triste échec – d’une intervention alliée sur l’archipel du Spitzberg-Svalbard et les retrouvailles des divers protagonistes (Norvégiens, Anglais et Allemands) plus de soixante ans plus tard. « La Norvège étant sous occupation allemande, les avions soviétiques pilonnent les grandes villes du Nord. En trois ans, Kirkenes connaît plus de 1 000 alertes aériennes et subit 300 attaques, ce qui fait d’elle, avec La Valette à Malte, la ville la plus bombardée d’Europe », rappelle l’auteure dans l’avant-propos. Relevons que Monica Kristensen est une spécialiste des milieux arctiques et antarctiques et qu’elle a mené diverses expéditions jusqu’aux Pôles.

 

* Monica Kristensen, Opération Fritham (Operasjon Fritham, 2009), trad. Loup-Maëlle Besançon, Gaïa (Polar), 2013

L'Expédition

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« Ce voyage au pôle Nord n’était pas qu’une simple rando. C’était un défi qu’ils se lançaient, pour lequel ils devraient repousser leurs limites, déployer leur courage. » Censée partir de l’archipel du Svalbard, cette expédition tourne mal dès son départ. Les chiens de traîneau meurent, à l’exception de l’un d’entre eux, mal en point, et l’un des quatre membres de l’équipe, lui aussi dans un piteux état, doit être rapatrié à Longyearbyen. Un ours aurait attaqué l’expédition, les chiens seraient tombés à l’eau, quant à l’homme, il est inconscient et nul ne sait trop ce qui lui est arrivé. Suspicieux, Knut Fjeld souhaite le retour de l’équipe à Longyearbyen mais celle-ci en décide autrement : beaucoup d’argent a été investi, le voyage doit continuer. L’avion du policier repart sans lui, qui reste quasiment prisonnier avec trois hommes dont il devine que les desseins sont autres que ceux qu’ils affichent. Commence alors « …l’engrenage qui allait déboucher sur un véritable aveuglement et une tragédie ». La narration de ce roman de Monica Kristensen s’éloigne de celle des précédents. Une forte angoisse l’imprègne dès les premières pages, pour s’accentuer au cours du récit. Songeons, par exemple, à cette scène d’amputation des orteils de l’un des membres de l’expédition. Knut Fjeld se retrouve malgré lui embringué dans une expédition bien mal ficelée et qui se révèle comporter une dimension criminelle. On est à la limite du roman policier – disons plutôt qu’il s’agit d’un roman d’ambiance, glaciale. Monica Kristensen signe sans doute là le meilleur volume de sa série centrée sur Knut Fjeld.

 

* Monica Kristensen, L’Expédition (Ekspedisjonen, 2014), trad. Loup-Maëlle Besançon, Gaïa (Polar), 2016

La Glace

La glace

Si la République démocratique de Chine est présente en Antarctique, il n’y a pas encore, à notre connaissance, de base chinoise sur le territoire arctique. Cela ne saurait tarder, peut-être côté canadien. Le réchauffement climatique modifie bien des donnes et aiguise les appétits. La Chine se positionne. Ce roman de John Kåre Raake, La Glace, ne laisse qu’entrevoir ces questions. L’équipe d’une station chinoise au pôle Nord, Isdragen (par ailleurs titre d’un roman pour enfants de George R. R. Martin) est retrouvée assassinée. Onze morts, un blessé grave. Anna Aune, ancienne des Forces spéciales norvégiennes et Daniel Zakariassen, professeur, « vieil original de soixante-treize ans, veuf de surcroît », sont dans les parages pour les besoins d’une enquête sur les effets du changement de climat. Une fusée de détresse est lancée. Ils découvrent le carnage. Commence une sorte de chasse à l’homme, un huis-clos dans la nuit et le froid polaires. « Le pôle Nord était un pays inconnu. Même le sol sur lequel elle marchait pouvait cacher un ennemi. » Qui a tué les Chinois ? La zone arctique est devenu un enjeu et les coupables potentiels sont nombreux, à commencer par les Russes. Scénariste (du film The Wave, bof), John Kåre Raake (né en 1962) signe là un thriller : de l’action à toutes les pages et une toile de fond, l’Arctique, qui se révèle vite inquiétante. « Les prochaines heures seraient une course contre la montre entre les secouristes américains et le tueur de masse. » Décevant, selon nous – avec un tel décor, de telles perspectives géo-stratégiques, il y avait matière à aller plus loin que les quelques banalités échangées entre les personnages sur les bienfaits ou non de la fonte des glace, matière aussi à déborder le cadre strict du roman policier d’action (pensons à Leif Davidsen ou à Monica Kristensen).

* John Kåre Raake, La Glace (Isen, 2019), trad. Hélène Hervieu, Michel Lafon (Thriller), 2020

Le Sang de la terre

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« La plupart des auteurs policiers actuels, qu’ils soient norvégiens ou non, perpétuent l’héritage de Sjöwall et de Wahlöö, éventuellement celui de Raymond Chandler (…). Ils dépassent la réalité pour l’amplifier, la rendre plus violente et plus dramatique. Nygårdshaug a sans conteste ses opinions politiques (…), des thèmes centraux actuels comme la destruction de l’environnement et le fanatisme religieux ; mais sur le plan littéraire, il est allé dans l’autre sens, celui du mystère classique du détective », relève Nils Nordberg dans la préface au premier roman de Gert Nygårdshaug mettant en scène le restaurateur norvégien Fredric Drum, Le Sang de la terre. Si nous avions beaucoup apprécié Le Zoo de Mengele, roman plutôt écolo de Gert Nygårdshaug, le suivant, Le Crépuscule de Niobé nous avait laissé sceptique ; quant au dernier de ce qui est présenté comme une trilogie, Le Bassin d’Aphrodite, il nous avait échappé des mains en cours de lecture. Dès les premières pages, Le Sang de la terre nous donne l’impression, hélas, que l’auteur délaie et délaie encore – autrement dit : mais où veut-il en venir et pourquoi donc ? Ainsi, six pages pour relater la chute du personnage central, Fredric Drum, dans une « anfractuosité en entonnoir » quelque part dans le Médoc ! Car c’est en France que l’enquête va enfin commencer. Fredric Drum est venu ici acheter des bouteilles de vin pour Kasserollen, « le meilleur et plus petit restaurant d’Oslo, qui proposait un menu dont on ne trouvait l’équivalent nulle part en Europe ». Si le roman policier nordique séduit, par son prétendu exotisme, nombre de lecteurs, Gert Nygårdshaug retourne la donne et entraîne ses personnages en terres franchouillardes, dispersant à chaque page un peu de son savoir magistral. Nul doute qu’il s’est amusé à l’écriture de ce guide œnologique mais le lecteur, lui, à moins d’avoir un bon verre en main, risque de s’ennuyer. Qu’il se dise d’ores et déjà, pourtant, que la série compte une dizaine de volumes ! Dommage, car Nygårdshaug nous semble plutôt sympathique ; peut-être ne sommes-nous pas assez sensible à son univers ancré souvent dans le fantastique ?

 

* Gert Nygårdshaug, Le Sang de la terre (Honningkrukken, 1986), trad. Alex Fouillet, J’ai lu, 2015

L’Usurpateur

« Accoutumé à la mort, il avait développé une capacité à se distancier des impressions visuelles. Plus de trente années dans la police lui avaient fait voir tant de cadavres qu’il ne les comptait plus. Mais ce cas-ci était différent. » Enquêteur au commissariat de Larvik, William Wisting s’interroge sur l’identité d’un homme retrouvé mort, vraisemblablement assassiné, dans une plantation de sapins de Noël. Dans le même temps, sa fille Line, journaliste à VG, tente de tracer le portrait d’un individu décédé depuis quatre mois et pour lequel personne ne s’est inquiété. Un drame de la solitude ? Peu à peu, alors que père et fille mènent l’enquête sans guère confronter leurs résultats (interdiction, pour William Wisting, de parler d’une enquête en cours à des individus extérieurs à la police), des liens apparaissent. Se pourrait-il qu’un serial-killer américain se soit réfugié en Norvège, pays de ses ancêtres ? Très habilement, Jørn Lier Horst établit une relation entre les deux morts. « Comment est-ce possible, au juste ? (…) Que personne ne remarque que quelqu’un a pris la place de quelqu’un d’autre ? Existe-t-il seulement des gens si anonymes ? » L’Usurpateur est le troisième roman avec le personnage de William Wisting (après Fermé pour l’hiver et Les Chiens de chasse), très convaincant. Assurément, l’auteur est en train de publier l’une des meilleures séries policières du moment.

 

* Jørn Lier Horst, L’Usurpateur (Hulemannen, 2013), trad. Céline Romand-Monnier, Gallimard (Série noire), 2019

Le Fils

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Le Fils est un roman qui ne prend pas pour héros Harry Hole, personnage récurrent de Jo Nesbø, mais l’inspecteur Simon Kefas, de la brigade criminelle d’Oslo. Ex-toxicomane, quasi-mutique et, de ce fait, considéré par ses codétenus comme une sorte de confesseur, Sonny Lofthus s’évade de prison lorsqu’il apprend que son père, policier, ne s’est pas suicidé, comme cela avait semblé être le cas, mais qu’on l’a assassiné. Lui, qui a accepté d’être condamné pour des crimes extrêmement graves à la place des vrais coupables, comprend qu’il a été manipulé bien au-delà de ce qu’il pensait et décide de se venger, éliminant l’un après l’autre les hauts responsables de la grande criminalité de la capitale norvégienne. Comme à son habitude, Jo Nesbø sait, lui, manipuler ses lecteurs et les entraîner dans une aventure qui est pourtant, si l’on prend quelque recul, très peu crédible d’un bout à l’autre. Le personnage de Sonny Lofthus a beau tuer à la chaîne, impossible de le trouver antipathique. Quant à Simon Kefas, ce flic, tout comme Harry Hole, travaille toujours à la limite de la légalité et ses supérieurs se méfient de lui autant qu’ils l’estiment. Sa stagiaire, Kari Adel, lui permet d’exposer ses méthodes de réflexion et d’investigation, pour le plus grand plaisir du lecteur. Jusqu’aux retournements multiples, en fin de roman. « La police est totalement corrompue, elle protège les criminels », affirme ainsi Sinon Kefas, en toute connaissance de cause. Un roman d’action plus que de réflexion, comme Jo Nesbø en est coutumier.

 

* Le Fils (Sønnen, 2014), trad. Hélène Hervieu, Gallimard (Série noire), 2015

Du sang sur la glace

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Du sang sur la glace, de Jo Nesbø, ne met pas en scène Harry Hole, le flic habituel de l’écrivain, mais un tueur à gages relativement scrupuleux en proie aux questions lorsque son patron lui demande de tuer sa femme (à lui, le patron) laquelle est par ailleurs la femme qu’il (le tueur à gages) se met à aimer. Intrigue noire et embrouillée au possible, comme Jo Nesbø en a coutume. « …Je tue essentiellement des gens du genre hommes qui le méritent, et il n’y a aucun problème d’arithmétique complexe. Du moins, pas jusqu’à aujourd’hui. » Un roman court (cent cinquante pages) et efficace, qui se conclut dans l’émotion : presque un roman d’amour, genre auquel Jo Nesbø n’avait guère accoutumé ses lecteurs. Avec d’un bout à l’autre une ambiance, l’hiver, le froid et ses bonhommes de neige… : « La neige dansait comme du coton dans la lumière du réverbère. Sans direction, sans savoir si elle voulait monter ou descendre, elle se laissait simplement guider par ce foutu vent glacial qui venait des grandes ténèbres du fjord d’Oslo. »

 

* Jo Nesbø, Du sang sur la glace (Blood on snow, 2015), trad. Céline Romand-Monnier, Gallimard (Série noire), 2015

Soleil de nuit

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Soleil de nuit, de Jo Nesbø, se présente comme le deuxième volet de Du sang sur la glace. À la manière d’un Léo Malet avec sa Trilogie noire, les personnages sont différents dans l’un et l’autre volume ainsi que les lieux, et les intrigues n’ont que peu à voir. Sinon que le milieu qui sert de cadre est à peu près le même, encore et toujours les malfrats, les dealers, et encore et toujours une histoire de vengeance et de cavale. L’intrigue de Soleil de nuit est des plus minces : quelque peu malgré lui, un petit dealer a tenté d’arnaquer le Pêcheur, « le trafiquant de drogue le plus puissant d’Oslo », et pour sauver sa peau doit fuir. Il prend le train, le bus, et débarque dans un village du Finnmark, près d’Alta, et là… « …Il n’y a pas de chemin de retour. » Avec une idée si peu originale, Jo Nesbø parvient tout de même à captiver le lecteur et à le promener dans une Laponie norvégienne nullement épargnée par la délinquance et la violence. Ses personnages de loosers et de camés sont parfaitement campés dès les premières lignes, les faits s’imbriquent si bien que tout devient irréversible. Du bon Nesbø (et optimiste pour une fois) même si, comme d’habitude, nous regrettons que la plupart de ses personnages aient le même profil. La Norvège n’est tout de même pas peuplée que de braqueurs et de dealers… !

 

* Jo Nesbø, Soleil de nuit (Midnight sun, Blood on snow 2 : More blood, 2015, trad. Céline Romand-Monnier, Gallimard (Série noire), 2016

La Soif

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Dans La Soif, Harry Hole, personnage central de nombre d’enquêtes de Jo Nesbø, est aujourd’hui maître de conférences à l’École supérieure de police. Histoire de se remettre de ses émotions des volumes précédents. À présent, c’est Katrine Bratt, enquêtrice spéciale, qui va s’occuper du meurtre de cette jeune femme, Elise Hermansen, dans son appartement. Après une rencontre sur un site Internet, Elise Hermansen a été assassinée ; des traces de morsure parsèment son cadavre. Puis un autre crime est commis, selon la même méthode. Les enquêteurs se mettent à parler de « vampiriste » pour désigner le coupable. S’agit-il de Valentin Gjertsen, récemment sorti de prison, comme les indices peuvent le laisser supposer ? Spécialiste des tueurs en série, Harry Hole, « l’enquêteur criminel (…) peut-être le meilleur, peut-être le pire, mais en tout cas le plus mythique de la police d’Oslo », se retrouve obligé de reprendre du service – ce qui n’est pas pour lui déplaire mais ne rassure pas Rakel Fauke, avec laquelle il vit. Rakel qui se méfie de « ses deux véritables maîtresses. La bouteille et le meurtre. Et c’était ce dernier qu’elle craignait le plus. » Jo Nesbø nous entraîne une fois de plus sur la piste d’un psychopathe meurtrier. Ou, en l’occurrence, de plusieurs, littéralement assoiffés de sang. Malgré le thème plutôt ressassé, c’est un bon roman comme l’écrivain sait en produire, remarquablement construit, mais sans le doublement de l’intrigue par un développement historique comme il avait pu le faire précédemment (pensons bien sûr à Rouge-gorge). Dommage que nous ayons souvent l’impression de rester sur notre faim avec Jo Nesbø, ici encore en dépit de l’épaisseur de ce volume (600 pages), du rebondissement après la première résolution de l’énigme et de la réelle présence de chacun de ses personnages.

 

* Jo Nesbø, La Soif (Tørst, 2017), Céline Romand-Monnier, Gallimard (Série noire), 2017

Le Couteau

Fortiche, Jo Nesbø ! Son dernier roman, Le Couteau, fait six cents pages et parvient à captiver le lecteur d’un bout à l’autre. Rien n’est crédible et pourtant, l’enquête démarre et le lecteur tient à savoir comment, par quel tour de force, elle se conclura. Comment l’auteur parviendra à retomber sur ses pieds – comme à son habitude ? L’électron libre Harry Hole a réintégré la police criminelle d’Oslo, il donne des cours à des étudiants. Mais Rakel, qu’il avait épousée et dont il considère Oleg, l’enfant, comme le sien, l’a quitté et il n’a pas fière allure, à boire plus que de raison. « Harry se réveilla. Quelque chose clochait. Il savait que ça allait lui revenir, que ces quelques secondes bénies d’incertitude étaient tout ce qu’il aurait avant le coup de poing. Il ouvrit les yeux pour le regretter aussitôt. » Du sang. Il sort du sommeil recouvert de sang. Que s’est-il passé cette nuit ? Une cuite faramineuse, une bagarre avec le propriétaire d’un bar pour une histoire de musique... Pire ? Voici que Svein Finne, un violeur en série qu’il avait arrêté des années plus tôt, est relâché. Voilà que Rackel est découverte assassinée, chez elle. Le coupable est tout trouvé. Bien que non autorisé à enquêter sur ce meurtre, Harry Hole arrête Svein Finne une nouvelle fois. L’homme fait des aveux mais la justice doit le remettre en liberté, ce ne peut pas être lui, il dispose d’un excellent alibi. Retour à la case départ. Deuxième partie. D’autres pistes s’ouvrent, qu’il explore méthodiquement, mais toutes se révèlent fausses. Jusqu’à ce que, par élimination, il doive se rendre à l’évidence... Le coupable ne peut être que... Puis qu’un retournement de situation (« pure déduction »), comme un uppercut, vienne chambouler le lecteur... Harry Hole est toujours debout. Encore un bon, un très bon Jo Nesbø.

 

* Jo Nesbø, Le Couteau (Kniv, 2019), trad. Céline Romand-Monnier, Gallimard (Série noire), 2019

Grande sœur

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Bergen, 2003. Le nouveau bureau de Varg Veum est aujourd’hui au troisième étage d’un hôtel, réaménagement de l’immeuble dans lequel il se trouvait oblige. « Ceux qui voulaient m’attendre à présent s’installer dans l’un des fauteuils à la réception... » Âgé de soixante-et-un ans, le détective privé est contacté par une femme qui se présente comme sa demi-sœur. Norma Johanne Bakkevik est née en 1927, elle, soit quinze ans avant lui. « ...On voyait sans mal qu’elle avait été une belle femme. Mais elle ne me rappelait pas ma mère. » D’où l’absence de scrupules de Varg Veum à lui mettre sa liste de tarifs sous le nez, lui rappelant toutefois que des réductions sont possibles pour la famille, avant d’accepter de faire son travail. La grande sœur en question est sans nouvelles de sa filleule depuis plus de deux semaines, Emma Hagland, étudiante de dix-neuf ans. Elle s’inquiète. Pas à tort, comme il va le découvrir, enquêtant tant parmi les clubs de motards de la région de Bergen et de Haugesund, qu’au sein de l’Indremisjon, cette organisation piétiste assez active en Norvège, et prenant des risques considérables : « De doutes les situations impossibles dans lesquelles je m’étais retrouvé, celle-là était la pire. Tout portait à croire que ce serait aussi la dernière. Je sentis les larmes monter. » Aïe ! C’est toujours un plaisir de mener l’enquête en compagnie de Varg Veum, l’un des personnages les plus réussis, et les plus sympathiques, de la littérature policière des Pays nordiques. L’un des plus crédibles aussi, bien que parodique, au départ. L’âge du héros aidant, ce volume fait la place belle à la nostalgie. Varg Veum se découvre non seulement une grande sœur, qui meurt presque aussitôt qu’elle se révèle à lui, mais également un nouveau père. Anders Veum, le contrôleur de tramway apparu non pas dans la série Varg Veum mais dans le second volume du Roman de Bergen, ne serait donc pas le géniteur du détective. « ...Qu’est-ce qu’on sait véritablement de ses parents, hein ? » Varg récupère à la place un musicien de jazz, saxophoniste qui n’a eu qu’une aventure avec sa mère. Des sujets délicats sont traités (notamment ici la violence des hommes contre les femmes), toujours avec sensibilité et souvent humour. Grande sœur est un volume de la série égal aux précédents. Vivement le prochain, ne peut-on que se dire, tant est grand avec Gunnar Staalesen le plaisir de la lecture.

* Gunnar Staalesen, Grande sœur (Storesøster, 2016), trad. Alex Fouillet, Gaïa (Noir), 2021

 

Cœurs glacés

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Lire un roman de Gunnar Staalesen est toujours un moment de plaisir. Sa série articulée autour de Varg Veum, détective privé à Bergen, sur la côte ouest de la Norvège, est non seulement bien ficelée mais, ce qui ne gâche rien, regorge d’humour et de poésie. Témoin, par exemple, cet échange, dans le dernier volume traduit en français de la série, Cœurs glacés : « Nos secteurs d’activité ne sont pas si éloignés l’un de l’autre, dirait-on », lance Varg Veum à sa cliente, une jeune prostituée à laquelle il demande une avance pour enquêter sur l’affaire qu’elle vient de lui exposer – la disparition de son amie, une autre prostituée. Le titre est peut-être un peu déroutant mais non, Cœur glacé n’est pas un roman publié chez Harlequin. Entraînant avec érudition le lecteur d’un quartier à l’autre de Bergen, ville où les coups de poing et les balles de revolver tombent décidément plus dru que la pluie, Staalesen livre comme à son habitude une intrigue noueuse, sanglante et… néanmoins drôle.

 

* Gunnar Staalesen, Cœurs glacés (Kalde hjerter, 2008), trad. Alexis Fouillet, Gaïa (Polar), 2015

Où les roses ne meurent jamais

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Sujet pas facile au centre de ce nouveau volume de la série Varg Veum de Gunnar Staalesen, Où les roses ne meurent jamais : la disparition d’une fillette de trois ans, un jour de 1977. En 2002, quelques mois avant la prescription du crime (si crime il y a eu), la mère demande au détective privé de relancer l’enquête. La police a échoué, malgré l’étendue des recherches et le nombre de personnes entendues, mais peut-être qu’entre temps de nouveaux éléments apparaîtront. Et c’est justement le cas, fortuitement, avec un hold-up commis en plein centre de Bergen et le meurtre d’un passant lors de la fuite des trois braqueurs. « Il y a des jours où vous êtes à peine présent dans votre vie, et celui-là en était un. » Pas au mieux de sa forme après la mort de Karin (cf. Le Vent l’emportera) et plus que jamais porté sur l’aquavit, le détective parviendra tout de même à résoudre l’énigme, gagnant peut-être l’indéfectible amitié, ou tout au moins l’estime, de son vieil ennemi le commissaire Dankert Muus (« depuis longtemps inscrit sur sa liste noire »), aujourd’hui à la retraite. Si l’humour est moins présent que dans les autres volumes, sujet oblige, il n’est pas absent, notamment au travers de la relation entre ces deux hommes. Gunnar Staalesen avoue s’être inspiré pour ce livre de faits de l’actualité norvégienne, n’en conservant toutefois que le point de départ. Entre crime sordide, pédophilie et savante usurpation d’identité... Un très bon roman, une fois de plus.

 

* Gunnar Staalesen, Où les roses ne meurent jamais(Der hvor roser aldri dør, 2012), trad. Alex Fouillet, Gaïa (Polar), 2018

 

Piège à loup

« Je sentis tout à coup mon corps se raidir, comme quand les muscles se tendent dans l’attente d’un danger imminent. J’avais toujours l’impression d’être prisonnier d’un cauchemar, d’une existence parallèle où rien n’était normal, ou comme si j’avais le plus grand mal à me reconnaître en me voyant dans un miroir ensorcelé. » Un triste matin, le 10 septembre 2002, la police frappe à sa porte, et voici Varg Veum conduit illico au commissariat, accusé d’avoir consulté des sites de... « pédopornographie » ! Il clame son innocence, mais les enquêteurs lui révèlent qu’une opération est en cours « dans d’autres pays d’Europe et aux États-Unis », contre d’autres présumés pédophiles et que son ordinateurs fourmille d’échanges « de documents iconographiques, extraits de films et commentaires ». Après la mort de celle qui fut sa compagne et son grand amour, le détective privé traverse une bien triste période, ponctuée de beuveries qui n’en finissent pas. Des souvenirs lui reviennent, des bribes d’enquêtes qu’il a été amené à effectuer et qui l’ont confronté à des individus peu sympathiques, certains d’entre eux spécialistes de l’informatique. Car son ordinateur n’aurait-il pas été piraté ? Piège à loup n’est peut-être pas le meilleur volume de la série, car si les explications fourmillent, on a quand même du mal à comprendre le pourquoi de la machination. Mais un Varg Veum reste un Varg Veum : un bon moment de lecture. Et toujours ces touches d’un humour pertinent, qui semble couler de source : « ...le regard le plus froid que j’aie jamais vu depuis mon dernier passage à la banque. » En petit nombre toutefois – il est vrai que le sujet est scabreux, bien que traité avec la finesse habituelle de l’auteur.

 

* Gunnar Staalesen, Piège à loup (Ingen er så rygg i fare, 2014), trad. Alex Fouillet, Gaïa (Polar), 2019

 

Le Renard a de nouvelles lunettes

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Signé G. T. Trollet, Le Renard a de nouvelles lunettes est un roman policier qui prend pour cadre non pas la Norvège mais… d’abord la capitale française, en 2006. Quand un SDF retrouve le corps d’une femme dans la Seine, l’enquêtrice Franco-Norvégienne Éva Lévy, trente-six ans, est chargée de l’enquête – elle, parce que divers indices laissent penser que la victime est originaire du « Grand Nord ». Ou peut-être la victime vivait-elle à la rue et s’ajoute donc aux trois SDF assassinés récemment ? De nombreux personnages vont se croiser dans ce roman dont l’actualité, politique et sociale, n’est pas absente, loin de là. Mais l’histoire va s’y mêler, celle que les personnages plus âgés ont vécue et qu’ils n’ont pu oublier – en l’occurrence la Deuxième Guerre mondiale, en Norvège, et les horreurs commises par Quisling et ses partisans. De par son cadre, Paris, dans la première partie du volume, Le Renard a de nouvelles lunettes diffère de la plupart des romans policiers nordiques. L’auteure aime la France, la France bigarrée d’aujourd’hui, et Éva Lévy, dont les considérations politiques viennent « presque par réflexe », s’en fait la porte-parole. Mais la Norvège demeure sa terre d’attache : « Elle ressentait (…) un manque de cette terre de laquelle elle avait elle-même choisi d’arracher ses racines. (…) Elle sentait fortement que la citadine qu’elle était devenue était aussi façonnée par cette nature épaisse et ses odeurs, ses bruits, les empreintes visuelles de son foisonnement. » Bien que les rencontres inopinées entre les divers protagonistes aient tendance à se multiplier (la plupart des personnages se croisent, d’abord sans le savoir, et jouent ensuite un rôle non négligeable dans le récit), permettant ainsi à l’intrigue d’avancer à grands pas, celle-ci est intéressante, le lecteur la découvre peu à peu et ne lâche pas ce gros livre (plus de six cents pages). Le titre, surprenant, est en fait l’une de ces phrases codées lancées par la BBC durant la Deuxième Guerre. La traduction, de l’auteure elle-même, est quelquefois un peu déconcertante : cf. « cette terre de laquelle elle avait elle-même… », exemple cité plus haut, ou « une mère dont il serait certainement mieux sans » ; sans omettre ces désuets « purée ! » qui, vrais tics de langage, alternent avec des « putain ! » et autres « bordel ! » plus contemporains... Quant à fin du livre… : tout se dénoue comme il se doit dans cette « longue histoire » où la « subconscience » est appelée à la rescousse et les ennemis d’hier font fi du passé ou le tentent. Peu évident pour le lecteur de ne pas se perdre avec toutes ces embrouilles familiales ou extra-familiales. Un roman original, prenant, mais qui, s’il avait été plus ramassé, aurait pu être beaucoup plus fort, nous semble-t-il.

 

* G. T. Trollet, Le Renard a de nouvelles lunettes (Skygger), trad. par l’auteur, Odin, 2016