C’est à un voyage en terre suédoise que nous convie l’auteur belgo-suédois Piet Lincken (né en 1969), qui d’habitude s’exerce plutôt à la poésie. Dans Suédois, volume s’inscrivant dans la collection « Lignes de vie d’un peuple » des Ateliers Henry Dougier, il entend nous présenter un pays, dont ses parents sont originaires, avec lequel il entretient une relation privilégiée, affirmant séjourner régulièrement en Laponie. La culture y tient une place importante et Piet Lincken commence par évoquer Stig Dagerman et August Strindberg, deux écrivains incontournables, avant de converser avec Margareta Petersson, agente littéraire du dramaturge Lars Norén (décédé du Covid en 2021). Puis il passe d’un sujet à un autre rapidement, trop rapidement. Ainsi, pour évoquer certains titres de la littérature policière, se contente-t-il de renvoyer au résumé sur le site « Polars Pourpres » – il n’est pourtant pas interdit de lire le livre que l’on mentionne, dans la mesure, surtout, où l’on n’en mentionne que trois ou quatre alors qu’il s’agit aujourd’hui, n’hésitons pas à le dire, d’une spécialité culturelle suédoise ! (Et il n’est pas non plus interdit de se relire – Lisbeth Salander n’est évidemment pas « l’un des personnages principaux de Mankell » mais de Stieg Larsson, cf. p. 29.) Apparaît également Fifi Brindacier, « un personnage subversif », sans que le lecteur en apprenne bien plus. Idem pour la musique classique, des noms sont lancés (Wilhelm Stenhamar, Wilhelm Peterson-Berger) sans que l’auteur approfondisse ni n’en propose d’autres, sinon de manière superficielle (les compositeurs suédois sont pourtant nombreux : songeons à Elfrida Andrée, Hugo Alfvén, Rolf Martinsson, Britta Byström, Ingvar Lidholm, Tobias Broström, etc.). Pour la peinture, on se contentera du nom de Carl Larsson (cité une fois !) et de celui du prince Eugen. Bye bye Anders Zorn et Ivan Aguéli et les illustrateurs/illustratrices de grand talent – Jenny Nyström, Elsa Beskow, John Bauer, etc. Ni tout à fait guide de voyage ni essai sociétal, ce livre donne l’impression de passer à côté de beaucoup de sujets, notamment liés aux questions de société, qui auraient mérité plus ample développement. L’esprit de tolérance propre aux pays nordiques est mentionné à propos de la firme IKEA. « ...Il ne s’agit d’ailleurs pas d’être tolérant, mais d’être intelligent, en sachant que la vie est faite de différences ; la plus-value est de transformer ce que l’on pense être un obstacle en une force ». Formellement, des questions sont posées sans rapport direct avec la Suède (« Pensez-vous que (…) notre relation à la vie, à la mort, à la maladie (…) a plutôt changé ? ») ou bien, les interviewés déclarent ne pas savoir : « ...Je ne connais pas vraiment grand-chose à son propos. » Ou encore, on trouve des lignes de renseignements officiels, accessibles dans n’importe quel ouvrage sur la Suède ou sur un site internet, donnés comme réponse à une question (cf. le début de l’interview de Robert Pauker, « organiste titulaire de l’église » de Kiruna). Quand Pietv Lincken s’aventure à Malmö, une ville dans laquelle il a vécu, c’est sans aborder plus les problèmes récurrents : trafics en tous genres et guerre des gangs, sentiment d’insécurité – ce qui peut expliquer le résultat des dernières élections législatives, qui a permis à la droite alliée à l’extrême droite d’accéder au pouvoir. Idem avec Dag Hammarskjöld (1905-1961), diplomate aux Nations-Unies, dont l’avion s’est écrasé en Afrique. Une mort qui reste mystérieuse et qui a donné lieu à pas mal d’hypothèses plus ou moins crédibles dont le lecteur ne saura rien. Parler, pour la Suède, de « pays le plus égalitaire du monde », est un cliché qui perd de jour en jour sa pertinence. Peut-être aurait-il été bienvenu de gratter un peu (cf., par exemple, nombre d’articles ces dernières années de Anne-Sophie Hivert, la correspondante du Monde en Scandinavie). Suédois, de Piet Lincken, manque son but : on reste sur notre faim. À moins, soyons optimistes, que ce manque nous donne envie d’en savoir bien plus et de nous affranchir de cette lecture pour aller sans plus tarder mettre les pieds en Suède ?
* Piet Lincken, Suédois, Ateliers Henry Dougier (Lignes de vie d’un peuple), 2022