Arts

Niels Gade et la presse parisienne (1817-1890)

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Jean-Luc Caron (né en 1948) avait déjà publié, il y a peu, une intéressante biographie du compositeur danois Carl Nielsen. Le critique musical signe aujourd’hui une étude consacrée à un autre compositeur : Niels Gade et la presse parisienne (1817-1890). Niels Gade est de la génération précédant celle de Carl Nielsen (1865-1931), il fait figure, pour ce dernier, son compatriote, de père spirituel. Si Nielsen possède toujours en France une certaine notoriété, Gade, en revanche, est tombé dans l’oubli et l’ouvrage de Jean-Luc Caron vient réparer une injustice. « …Ce créateur a façonné des pièces dans presque tous les genres, magnifiquement écrites, assurément faites et destinées à plaire… et qui remplirent, au-delà de toute espérance, ce rôle espéré. » Mais « la gloire de Niels Gade, que d’aucuns imaginaient immortelle, s’est retournée contre lui. Et de fait, à force d’être jouée, sa musique est devenue l’archétype du romantisme germano-scandinave porté à des sommets… » Si la musique de Niels Gade peut sembler, en effet, être passée de mode, elle n’en demeure pas moins agréable à écouter. Jean-Luc Caron nous montre comment elle fut présentée au public par la presse française. Il trace aussi la biographie du compositeur et le « catalogue commenté » de ses œuvres. La liste des « contemporains de Gade », musiciens nordiques pour la plupart, est utile. Un beau travail d’érudition que nous livre donc, sur un compositeur méconnu, ce spécialiste de la musique nordique, nous promettant par ailleurs prochainement un ouvrage consacré à La Musique national-romantique en Suède. Inutile de dire que nous l’attendons avec impatience.

 

* Jean-Luc Caron, Niels Gade et la presse parisienne (1817-1890), L’Harmattan (Univers musical), 2016

La Musique danoise et l’esprit du XIXe siècle

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On connaît déjà le remarquable travail que Jean-Luc Caron a publié sur les musiciens danois Niels Gade et Carl Nielsen (cf. critiques sur ce site). Voici qu’il nous propose aujourd’hui une passionnante et volumineuse étude sur La Musique danoise et l’esprit du XIXe siècle. « L’âge d’or danois est né d’une période de l’histoire danoise caractérisée par la perte de grands territoires, de turbulences politiques et une crise économique d’une ampleur sans précédent », écrit Marius Hansteen, conseiller culturel auprès de l’ambassade du Danemark, dans sa préface, affirmant que le pays était prêt, dans la première partie du XIXe siècle, à accueillir un profond renouveau artistique. Son nationalisme nécessitait de nouvelles bases, que le romantisme était à même d’étayer. « Beaucoup de compositeurs se sont servis de la musique folklorique, les contes et les mythes danois comme point de départ dans leur travail. Pour les peintres aussi la nature et les paysages danois idylliques sont devenus une source d’inspiration », poursuit le préfacier. Certains musiciens de cette époque foisonnante sont passés à la postérité, d’autres sont tombés dans l’anonymat, même au Danemark. Jean-Luc Caron a mené une enquête tous azimuts, passant non seulement la musique, mais aussi la littérature, la sculpture ou la peinture au crible, pour déterminer l’influence que ces différents domaines artistiques avaient eu les uns sur les autres. Il a aussi pris en compte l’art des pays européens, dans lequel puisèrent copieusement les Danois au cours de cette période, de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe, qui fut donc appelée « l’âge d’or danois ». Dans ce livre très documenté, il exhume (outre la figure incontournable de H. C. Andersen) des compositeurs et des musiciens oubliés (Victor Bendix, Louis Glass, Launy Grøndhal, Asger Hamerik, Knudåge Riisager, etc.), nous livre leur biographie et le catalogue de leurs œuvres et nous présente leurs doutes et leur enthousiasme, leurs échecs et leurs succès. « La construction d’une identité culturelle, qui rarement se revendiqua comme telle, rendit compte d’un métissage pluriculturel doux et se réalisa harmonieusement entre enracinement et cosmopolitisme, entre acceptation des transferts culturels et création d’un langage singulier, entre ouverture sur le monde et filtrage au profit d’une expression proprement nationale. » Un travail d’érudition remarquable, qui ne peut qu’inciter à écouter attentivement ces compositeurs. (Dans la mesure, toutefois, où l’on peut trouver leurs œuvres ou avoir l’occasion de les entendre dans une salle de concert ou à la radio ou encore, éventuellement, sur le net !)

 

* Jean-Luc Caron, La Musique danoise et l’esprit du XIXe siècle, L’Harmattan, 2017

Carl Nielsen

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On connaît peu en France Carl Nielsen (1865-1931), pourtant considéré dans son pays, le Danemark, comme un compositeur d’exception, auteur de symphonies, de concertos et de musiques vocales. Jean-Luc Caron nous présente le personnage dans un livre, Carl Nielsen, paru aux éditions Bleu nuit, évoquant par ailleurs le monde musical de l’époque. « De l’héritage danois de l’Âge d’or aux frontières de la tonalité, son chemin aura connu mille métamorphoses où sa créativité se sera exprimée avec honnêteté et détermination. »

 

Jean-Luc Caron, Carl Nielsen, Paris, Bleu Nuit, 2015

Bravura

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Géologue de formation, peintre, graveur, sculpteur, réalisateur de films et écrivain, depuis longtemps artiste danois de renommée internationale, Per Kirkeby (né en 1938) « défend la pratique de l’art comme un acte de ‘bravoure’ », nous indique la quatrième de couverture de Bravura. Cet ouvrage rassemble, dans une nouvelle traduction (la première, en français, date de 1998), des textes écrits entre 1960 et 1980 et publiés alors dans diverses revues. Ceux-ci nous donnent à voir la diversité et la profondeur de l’approche de cet artiste méconnu en France bien qu’exposé régulièrement ici ou là, et star dans son pays. Ses « murs de briques » sont connus, tout comme ses toiles, mêlant art abstrait et figuratif. « La qualité artistique ne se révèle qu’en laissant les pseudopodes tâtonner dans l’obscurité », écrit-il, ajoutant, donnant ainsi quelques clés pour comprendre son œuvre : « On était toujours terrifié à l’idée d’être à la traîne , carrément attardé, cramponné à un médium aussi révolu que la peinture, accroché à de fausses représentations de soi, et pire que tout, de soi en tant qu’Artiste. »

 

* Per Kirkeby, Bravura (trad. Anne Catherine Abecassis), Beaux-arts de Paris, 2017

Asger Jorn, fondateur de Cobra

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Le texte de Max Loreau (1928-1990) présenté aujourd’hui par les éditions Création Europe Perspectives a été publié initialement en 1967, lors de la première exposition du peintre Asger Jorn (1914-1973) à Paris. « Jorn le Viking manie le pinceau comme une massue », écrit Loreau. « On ne saurait parler de lui sans s’obliger à changer de vocabulaire. Non pas un mot ici ou là : de fond en comble. C’est dire que la peinture de Jorn ne biaise pas ni ne ménage les conventions les mieux enracinées ; elle est de celles qui, brusquant l’ordre des choses, bouillent d’aller droit au plus vif et contraignent à questionner les principes avant de revoir le détail. » Rappelons que le mouvement Cobra, apparu en 1948, a d’abord concerné des Néerlandais, des Belges et des Danois, avant de s’ouvrir à des artistes venus de partout, et que, s’il n’a duré que quelques années, sa vie a été extrêmement riche. « Cobra, né après la Deuxième Guerre mondiale, est hanté par l’image des villes détruites et des populations décimées. Face à cette humanité écorchée, que peut ou doit être la création artistique ? (…) Cobra sera passionnément transnational, transdisciplinaire, translinguistique… » écrit pour sa part l’éditeur dans son avant-propos, resituant utilement la place de ce mouvement, à la fois d’avant-garde et populaire, dans son contexte. Asger Jorn a ensuite été l’un des principaux animateurs, avec Guy Debord et Constant van Nieuwenhuis, de l’Internationale Situationniste.

En parallèle, notons le portrait que trace Maria Walecka-Garbalinska de Christian Dotremont dans la revue Nordiques (n°30, automne 2015) : « Le boréalisme identitaire et esthétique de Christian Dotremont » Cheville ouvrière dès le début du mouvement Cobra (il en invente l’acronyme : COpenhague-BRuxelles-AMsterdam), le poète belge (1922-1999) a par ailleurs développé ce que l’on peut appeler le « boréalisme » (« peut être défini comme le discours méridional sur le Nord »), autrement dit une esthétique centrée sur la nature et l’espace tels qu’il a pu les découvrir en Laponie, notamment dans la région du lac d’Inari.

Lars von Trier, pathos et surface

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« Le cinéaste n’opère pas dans l’aiguillage émotionnel à travers la beauté, la plasticité des images ; il y oppose l’organicité, le viscéral dans le but de nous heurter, de créer ce choc responsable de l’écœurement chez certains, d’une gêne prolongée chez d’autres. (…) On sait qu’il va nous emmener dans des contrées que, par convention, nous nous refuserions de visiter », écrit Natalia Laranjinha, professeure de littérature, en avant-propos de l’essai qu’elle consacre au cinéaste danois : Lars von trier, pathos et surface. De fait, l’approche est plus psychanalytique que cinématographique, même si l’œuvre est analysée constamment et avec des allers-retours sous ces deux angles. Natalia Laranjinha décortique chaque image ou chaque scène des films du cinéaste et la compare à ce qu’elle connaît de sa vie ou à des films d’autres cinéastes. À l’initiative du mouvement appelé Dogme 95, qui a plus que bousculé le monde cinématographique danois et bien au-delà (sur lequel Natalia Laranjinha s’attarde), Lars von Trier se prête très volontiers à la provocation (trop, peut-être, car il peut ne pas être drôle du tout quand il se met à singer les nazis !). Chacun de ses courts ou longs métrages (Europa, Breaking the waves, Le Direktør, Antichrist, etc.) doit être regardé à l’aune de ce parti pris, à la fois intellectuel et esthétique. On aime ou on n’aime pas Lars von Trier, mais il ne laisse pas indifférent. Sans doute parce que, comme le souligne Natalia Laranjinha, les films de Lars von Trier « entraînent le spectateur dans des lieux qu’il repousse, auxquels il résiste à entrer, à visiter ou revisiter du fait de leur nature impétueuse, déplaisante et violente. » Le cinéaste « met en scène des personnages extrêmement perméables au pathos. L’énergie pathétique constitue ainsi l’influx principal qui traverse et dicte le sort des personnages. » Quant à nous, nous nous permettrons de considérer ici Lars von Trier comme un digne successeur de Bergman (pourtant jamais mentionné dans ce livre) pour l’ampleur et la diversité de son œuvre et l’importance des lignes directrices qui s’en dégagent d’un film à l’autre, et comme, l’un n’excluant pas l’autre, l’anti-Bergman, pour le renversement des normes cinématographiques (Les Idiots, Dogville et autres) et la mise en place d’une vision par le biais de la caméra qui semble stagner souvent sur la peau (la « surface ») des choses et des acteurs, sans qu’il y ait superficialité, provoquant ce désarroi des spectateurs. Avec pour finalité commune et revendiquée d’interroger ces spectateurs, Ingmar Bergman ouvrait, en quelque sorte, la tête de ses acteurs ; Lars von Trier, lui, leur arrache la peau.

 

* Natalia Laranjinha, Lars von Trier, pathos et surface, L’Harmattan (Ouverture philosophique), 2017

Déserteur

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Nous sommes en Turquie, à proximité de la frontière avec l’Arménie, dans les années 1960-1970. Dans le village où vit la famille de Halfdan Pisket, diverses populations cohabitent en paix. Chacun a sa croyance mais vivre ensemble ne pose pas problème. La tête cagoulée, les soldats turcs surveillent le village. Un jour, ces « sans visage » assassinent un jeune homme qui ramassait du bois. Les habitants, « ce n’est pas de la haine qu’ils ressentent (…). Peut-être de la colère. Pour eux, c’est pareil. Comme quand les loups attaquent les chevaux. » Le narrateur est un jeune homme plutôt insouciant, qui n’accepte pas ce crime. Ses parents lui rappellent qu’il doit prendre la suite de son père pour maintenir la « cohésion familiale » lorsque celui-ci ne sera plus là, car son frère est mort. Son frère était un joueur de flûte. Il s’est retrouvé un peu malgré lui dans une manifestation. « La peur se répand dans la foule. Les fusils font feu. Ça se produit alors que les gens sont à l’arrêt, qu’ils ne s’y attendent pas. Alors qu’on n’y croit pas. Que le pouvoir soit aussi brutal. Qu’ils nous tirent dessus. Jusqu’à ce que la flûte tombe. Et que le cœur s’arrête. » Puis le narrateur est incorporé, subit des brimades, tue son supérieur, s’enfuit. Il est emprisonné et de violents interrogatoires se succèdent. Né en 1985, fils d’émigrés turco-arméniens, Halfdan Pisket signe, avec Déserteur, le premier volume d’une trilogie inspirée de la vie de son père. Bien que plus d’une quarantaine d’années nous séparent de ces événements, la lecture de ce livre ne peut qu’aider à comprendre la ligne de plus en plus autoritaire adoptée aujourd’hui par le gouvernement turc. Saisissant.

 

* Halfdan Pisket, Déserteur (Desertør, 2014), trad. Jean-Baptiste Coursaud, Presque Lune, 2017