« Le cinéaste n’opère pas dans l’aiguillage émotionnel à travers la beauté, la plasticité des images ; il y oppose l’organicité, le viscéral dans le but de nous heurter, de créer ce choc responsable de l’écœurement chez certains, d’une gêne prolongée chez d’autres. (…) On sait qu’il va nous emmener dans des contrées que, par convention, nous nous refuserions de visiter », écrit Natalia Laranjinha, professeure de littérature, en avant-propos de l’essai qu’elle consacre au cinéaste danois : Lars von trier, pathos et surface. De fait, l’approche est plus psychanalytique que cinématographique, même si l’œuvre est analysée constamment et avec des allers-retours sous ces deux angles. Natalia Laranjinha décortique chaque image ou chaque scène des films du cinéaste et la compare à ce qu’elle connaît de sa vie ou à des films d’autres cinéastes. À l’initiative du mouvement appelé Dogme 95, qui a plus que bousculé le monde cinématographique danois et bien au-delà (sur lequel Natalia Laranjinha s’attarde), Lars von Trier se prête très volontiers à la provocation (trop, peut-être, car il peut ne pas être drôle du tout quand il se met à singer les nazis !). Chacun de ses courts ou longs métrages (Europa, Breaking the waves, Le Direktør, Antichrist, etc.) doit être regardé à l’aune de ce parti pris, à la fois intellectuel et esthétique. On aime ou on n’aime pas Lars von Trier, mais il ne laisse pas indifférent. Sans doute parce que, comme le souligne Natalia Laranjinha, les films de Lars von Trier « entraînent le spectateur dans des lieux qu’il repousse, auxquels il résiste à entrer, à visiter ou revisiter du fait de leur nature impétueuse, déplaisante et violente. » Le cinéaste « met en scène des personnages extrêmement perméables au pathos. L’énergie pathétique constitue ainsi l’influx principal qui traverse et dicte le sort des personnages. » Quant à nous, nous nous permettrons de considérer ici Lars von Trier comme un digne successeur de Bergman (pourtant jamais mentionné dans ce livre) pour l’ampleur et la diversité de son œuvre et l’importance des lignes directrices qui s’en dégagent d’un film à l’autre, et comme, l’un n’excluant pas l’autre, l’anti-Bergman, pour le renversement des normes cinématographiques (Les Idiots, Dogville et autres) et la mise en place d’une vision par le biais de la caméra qui semble stagner souvent sur la peau (la « surface ») des choses et des acteurs, sans qu’il y ait superficialité, provoquant ce désarroi des spectateurs. Avec pour finalité commune et revendiquée d’interroger ces spectateurs, Ingmar Bergman ouvrait, en quelque sorte, la tête de ses acteurs ; Lars von Trier, lui, leur arrache la peau.
* Natalia Laranjinha, Lars von Trier, pathos et surface, L’Harmattan (Ouverture philosophique), 2017