Botaniste, traducteur de Darwin dans les pays scandinaves, Jens Peter Jacobsen (1847-1885) est un classique des lettres danoises assez peu connu en France, sinon par ses deux seuls romans, Marie Gubbe (1876) et Niels Lyhne (1880, « premier roman danois à traiter ouvertement de l’athéisme »), bien oubliés. Ses poèmes ont pourtant influencé des générations d’écrivains. Ce recueil, Poèmes, publié en 1886 sous le titre Digte og udkast (Poèmes et esquisses), ne voit le jour en français qu’aujourd’hui, suivi, dans cette édition bilingue, de Les Chants de Gurre, sur l’amour entre le roi médiéval Valdemar et Tove, sa maîtresse. Comme le précise l’éditeur dans une note d’introduction, il s’agit là d’une « voix littéraire d’une rare intensité, dont la modernité, la sensibilité et la profondeur continuent de résonner ». Dans sa préface inspirée, Christian Bank-Pedersen, enseignant-chercheur au département d’études nordiques de l’Université de Caen-Normandie, s’interroge sur la façon dont ses contemporains le voyaient : « naturaliste ou esthète en chemin vers la décadence ? » Pour lui-même répondre : « C’est un naturaliste contrarié par la notion de certitude positiviste et par l’idée d’explication et de classification scientifiques définitives : connaître le monde, oui, aspirer à le maîtriser infailliblement par la connaissance, jamais. » Nous dirons que Jens Peter Jacobsen écrivait avec intuition, s’imprégnant de son environnement pour poser un regard toujours quelque peu étonné autour de lui, conscient de sa modeste place d’humain. Les titres de ses poèmes sont éloquents : « Laissez venir le printemps », « Paysage », ou encore, en lien direct avec sa vie quotidienne, « Polka », « Si le jour a puisé tout son chagrin », ou « Escarpins de soie dans embouchoir doré », poème dans lequel il mentionne sa « délicieuse fiancée attitrée » : « Il y a des délices du royaume terrestre dans mon ciel,/Et des flammes qui jaillissent de ma neige./Aucune rose d’été n’est plus rouge,/Que ses yeux ne sont noirs... » Très respectueux de la nature, Jens Peter Jacobsen n’est jamais assommant d’érudition, il manie constamment un humour dont lui, le premier, semble s’étonner. Comme un remède à la tuberculose, qui l’emportera si jeune ? Ses lignes n’ont donc, à l’évidence, guère vieilli, comme le prouve cette belle édition.
* Jens Peter Jacobsen, Poèmes, suivi de Les Chants de Guerre, trad. du danois Laila Flink Thullesen & Christine Berlioz (édition bilingue), préface Christian Bank Pedersen, Abordo (La Lanterne du passeur n°7), 2026