Poésie

ça

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Inger Christensen (1935-2009) est connue au Danemark pour ses romans mais surtout pour sa poésie. Dans laquelle, avouons-le, nous avons bien du mal à pénétrer. Laissons donc la parole à son éditeur, qui en parlera mieux que nous ne saurions le faire : « Avec ça, Inger Christensen se lance le défi d’écrire la Genèse en mots-cellules qui se multiplient, se génèrent du rien (néant) à l’avènement de la vie et donc de l’œuvre. Le Prologos en huit parties comme dialogue nature-culture, jaillit en écriture systémique selon une expérimentation chère à quelques écrivains danois de l’époque. (...) Logos, partie médiane, essentielle de l’œuvre, reprend avec la présence de l’homme la description en trois fois huit chapitres : la scène, l’action, le texte, mots de dramaturgie pour un gigantesque jeu sur la scène de la Terre avec le Soleil comme projecteur et le ciel, la mer et les nuages comme coulisses. (...) Epilogos suggère l’acceptation vécue de l’angoisse qui n’est qu’une expérience libératrice et créatrice. L’écriture tombe en pluie fine pour qu’on puisse "se placer sous l’angoisse comme on se place sous la douche". »

* Inger Christensen, ça (trad. du danois et préface Janine Poulsen, édition bilingue), La Rumeur libre, 2025

Poèmes

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Botaniste, traducteur de Darwin dans les pays scandinaves, Jens Peter Jacobsen (1847-1885) est un classique des lettres danoises assez peu connu en France, sinon par ses deux seuls romans, Marie Gubbe (1876) et Niels Lyhne (1880, « premier roman danois à traiter ouvertement de l’athéisme »), bien oubliés. Ses poèmes ont pourtant influencé des générations d’écrivains. Ce recueil, Poèmes, publié en 1886 sous le titre Digte og udkast (Poèmes et esquisses), ne voit le jour en français qu’aujourd’hui, suivi, dans cette édition bilingue, de Les Chants de Gurre, sur l’amour entre le roi médiéval Valdemar et Tove, sa maîtresse. Comme le précise l’éditeur dans une note d’introduction, il s’agit là d’une « voix littéraire d’une rare intensité, dont la modernité, la sensibilité et la profondeur continuent de résonner ». Dans sa préface inspirée, Christian Bank-Pedersen, enseignant-chercheur au département d’études nordiques de l’Université de Caen-Normandie, s’interroge sur la façon dont ses contemporains le voyaient : « naturaliste ou esthète en chemin vers la décadence ? » Pour lui-même répondre : « C’est un naturaliste contrarié par la notion de certitude positiviste et par l’idée d’explication et de classification scientifiques définitives : connaître le monde, oui, aspirer à le maîtriser infailliblement par la connaissance, jamais. » Nous dirons que Jens Peter Jacobsen écrivait avec intuition, s’imprégnant de son environnement pour poser un regard toujours quelque peu étonné autour de lui, conscient de sa modeste place d’humain. Les titres de ses poèmes sont éloquents : « Laissez venir le printemps », « Paysage », ou encore, en lien direct avec sa vie quotidienne, « Polka », « Si le jour a puisé tout son chagrin », ou « Escarpins de soie dans embouchoir doré », poème dans lequel il mentionne sa « délicieuse fiancée attitrée » : « Il y a des délices du royaume terrestre dans mon ciel,/Et des flammes qui jaillissent de ma neige./Aucune rose d’été n’est plus rouge,/Que ses yeux ne sont noirs... » Très respectueux de la nature, Jens Peter Jacobsen n’est jamais assommant d’érudition, il manie constamment un humour dont lui, le premier, semble s’étonner. Comme un remède à la tuberculose, qui l’emportera si jeune ? Ses lignes n’ont donc, à l’évidence, guère vieilli, comme le prouve cette belle édition.

* Jens Peter Jacobsen, Poèmes, suivi de Les Chants de Guerre, trad. du danois Laila Flink Thullesen & Christine Berlioz (édition bilingue), préface Christian Bank Pedersen, Abordo (La Lanterne du passeur n°7), 2026

La Vallée des papillons/Lettre en avril

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« Mais si le papillon par son langage images/survit mieux en faisant le voleur,/pourquoi dès lors serai-je, moi, moins sage,/si l’angoisse du vide peut être apaisée/juste en nommant papillon les âmes/éphémères visions des regrettés défunts ? » Inger Christensen (1935-2009) n’est pas une inconnue pour les lecteurs français puisqu’on trouve quelques livres d’elles chez de discrets éditeurs (La Feugraie, Circé, Ypsilon...). Auteure de romans, d’essais, de pièces de théâtre et de livres pour enfants, c’est à la poésie (toujours traduite en français par Karl et Janine Poulsen) qu’elle doit sa notoriété. Jouant sur la langue et sa syntaxe, elle oscille adroitement entre fiction et réalisme, déroutant souvent les lecteurs. En un volume, les éditions Rehauts nous proposent ici deux recueils, l’un de 1979,Lettres en avril, l’autre, son dernier, de 1991, La Vallée des papillons. Une manière de plonger dans l’œuvre complexe et cependant cohérente de cette poétesse si souvent honorée dans les pays du Nord.

 

* Inger Christensen, La Vallée des papillons/Lettre en avril(Sommerfugledalen, 1991/Brev i april, 1979), trad. Karl & Janine Poulsen, Rehauts, 2018

 

Élégies arctiques

Elegies arctiques

William Heinesen (1900-1991) n’est pas un inconnu pour les lecteurs français puisque quatre ouvrages de ce grand auteur des îles Féroé, qui écrivait en danois, ont été traduits : La Lumière enchantée (Alinéa, 1986), Les Musiciens perdus (Actes sud, 1991), Mère Pléiade (Esprit ouvert, 1995) et La Marmite noire (Le Passeur, 1997). Ce recueil, Élégies arctiques, est un voyage dans l’ensemble de son œuvre poétique. « ...Ces poèmes qui peignent une nature nordique s’échappent du cadre purement régional », observe Piet Lincken (poète et écrivain belgo-suédois) dans sa préface. « On peut même affirmer que toute l’œuvre de Heinesen échappe au régionalisme... » Témoins, ce poème sur la ville de Bordeaux, ce « Journal du matin » ou ce « Panorama avec arc-en-ciel »... Au point que William Heinesen avait été pressenti pour recevoir le Prix Nobel de littérature. « Je rêve de rêves paisibles/et je m’imagine que je pousse/comme un roseau luisant, vide de pensées,/comme une racine dans la terre tiède. » Poésie en lien direct avec les éléments et les saisons, avec la faune et la flore. Son inspiration boréale est évidente et pourtant, n’en retenir que cet aspect serait en restreindre la portée. « ‘Ce qui est mort est mort !’ – tant que jeunesse et douleur existeront. » Des textes issus du quotidien, comme autant de petites peaux arrachées, pour mettre la chair à nu et éveiller la douleur, dans l’attente incertaine de l’apaisement. « Aucune peine ne fait davantage mal/et n’est plus tourmentante ni plus dure/que lorsqu’on ne peut trouver le sommeil,/ et que le regard erre à travers la nuit noire,/avec, chevillée à l’âme,/la plus complète solitude. » Élégies arctiques est assurément l’un des plus beaux recueils en provenance des contrées nordiques traduits et publiés ces derniers temps.

* William Heinesen, Élégies arctiques (poèmes extraits de Samlede digte, 2015), poèmes choisis, présentés et traduits du danois (îles Féroé) par Piet Lincken, éditions du Cygne, 2022

 

J’écris pour le matin clair

Commencer, quasiment, un poème par « la forêt est une absence de banques » est de bon augure pour la suite, non ? (Enfin, pour qui aime un tant soit peu les arbres.) Né en 1984, enseignant à l’université de Århus, au Danemark, Mads Mygind publie, avec J’écris pour le matin clair, un texte à cheval entre la prose et la poésie. Le narrateur décrit ce qui fait le monde autour de lui, ce qui est le monde. Ce qu’il en retient constitue sa subjectivité. « ...Nous avons bâti une maison dans la forêt/les poutres fléchissent/la théière siffle/les tuyaux de la chaudière couinent/crottes de souris dans le lit... ». Changement de perspective, même regard : « ...Je suis en route pour Velje/et marche jusqu’au bout/du train... » Les images s’entrechoquent, on ne les attend pas. Les sujets sont ceux qui tapissent, ou le pourraient, notre vie quotidienne : la mort d’un proche, un acte terroriste disséqué à la télévision, un garçon dans un bus, une sorcière volant sur son balai... J’écris pour le matin clair est un recueil (bilingue) déconcertant (et, aucun rapport mais disons-le tout de même, pas moins personnel mais infiniment moins prétentieux que les six volumes du journal de Karl Ove Knausgaard). Une suite de textes que l’on imagine très bien lus à haute voix – activité à laquelle s’adonne d’ailleurs l’auteur. Un matin clair à la campagne ou dans un appartement, quelque part dans une petite ville danoise. Ou ailleurs. Mads Mygind est présenté en quatrième de couverture comme l’auteur de cinq recueils de poésie. On attend les autres, donc.

 

* Mads Mygind, J’écris pour le matin clair (2015), édition bilingue, trad. Pauline Jupin avec le concours de Paul de Brancion, Lanskine (Région froides), 2020

 

 

 

Rocailles

« Ma tête est/comme une machine à laver/qui ne lave que vêtements/ d’oiseaux et de poissons », avance Tóroddur Poulsen dans ce beau recueil de poésie, Rocailles. Traduits du féroïen et du danois, ces textes entraînent le lecteur au plus simple des émotions – au plus vrai. La rencontre avec le sable, l’herbe, le vent, stimule les sens. Pas de triche, de faux-semblants, d’artificialité. « Je me reflète/dans cette pierre/que dieu m’a donnée/un matin dans une nuit très ancienne/lorsque/définitivement/il décida de ne plus/avaler/l’amour tout cru ». Dieu s’en va ou au moins se tait (« notre dieu était de basalte »), les pierres restent. Les pierres, ici et là, jamais plus décrites, plus nommées, les pierres, comme un ensemble, une réalité qui ne cesse de s’affronter à l’homme, avant, bon prince, de l’accompagner au long de sa vie de nomade immobile. Les pierres, près desquelles s’arrêter un moment, se reposer, réfléchir. Voir le temps s’effriter. Respirer. Avant de les voir pourrir « quand tu marches dessus ». De très belles choses, dans ce volume, des images rugueuses comme une pierre sous la paume, une caresse sur un bloc de granit. « Maintenant je ne sais plus/à quel doute me fier », écrit encore le plasticien et musicien Tóroddur Poulsen (né en 1957) dans ce recueil, dont chaque strophe serait à citer. Toutes catégories confondues, assurément l’un des plus beaux livres en provenance des Pays du Nord publiés en France en 2019.

 

* Tóroddur Poulsen, Rocailles (trad. du danois et du féroïen Christel Pedersen et Sylvain Doerler), Harpo &, 2019

 

L’Attrape-soleil

Journal de prison

« À nous d’accepter dans/le fatras de la vie quotidienne,/capsules de bière et lacets,/soleil qui se lève et se couche,/journaux, clés et meurtres,/la voix qui est la nôtre. » Ainsi commence L’Attrape-soleil, recueil du danois Morten Søndergaard (né en 1964). Une poésie très peu académique, avec des textes surprenants (« Autoportrait en éruption », qui énumère diverses éruptions volcaniques de par le monde ; « Autoportrait en chien » ; ou « Des pieds et des chaussures », sur la mort d’un père, le sien ?) et émouvants. Ou hilarants, comme ce voyage dans un taxi conduit par un chauffeur qui ne distingue pas sa gauche de sa droite (« Savoir distinguer la droite de la gauche ») : au secours ! Auteur de plusieurs recueils, traducteur de Jorge Luis Borges, Morten Søndergaard (ex-époux de l’écrivaine Merethe Pryds Helle) tente de mêler différentes formules artistiques : la poésie, l’art sonore, les performances. Ce recueil, L’Attrape-soleil, donne un bel aperçu de la complexité de son talent.

* Morten Søndergaard, L’Attrape-soleil, trad. Christine Berlioz & Laila Flink Thullesen, Joca Seria, 2020

Choix de poèmes

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Née en 1952 à Copenhague, Pia Tafdrup a publié depuis 1981 divers volumes de poésie (notamment des anthologies de ses contemporains), au point d’être considérée aujourd’hui, au Danemark, comme une auteure de premier plan. Ce judicieux Choix de poèmes (après trois volumes déjà disponibles aux éditions Unes : Les Chevaux de Tarkovski, Le Soleil de la salamandre et La Boussole des oiseaux migrateurs) permet de se faire une idée de la diversité et de la densité de l’œuvre de la poétesse. « Ses livres (...) portent l’idée que la vie doit être transposée en œuvre et l’œuvre doit être pleine de vie », annonce sa courte biographie en début d’ouvrage. La vie, dans ce qu’elle a de physique, de sensuel, avec les émotions que les cinq sens suscitent, est l’élément central de ce recueil. « Tout ce qui arrive m’appartient/un instant/les oiseaux les nuages et les étoiles/tout ce qui arrive/est précisément ce que je cherche ». Si l’instant est par définition éphémère, le cumul d’instants, ce que l’on peut appeler une vie, ne l’est pas moins. Ainsi, Pia Tafdrup continue : « Ce qui autrefois existait/ne reviendra plus/c’est pourquoi je saisis ciel derrière ciel maintenant ». Ce qui constituait un lieu d’où saisir l’éclectisme du monde grâce à « mes méninges du dedans » s’efface au fur et à mesure qu’il se déploie. « Ma vision ne peut être perçue par les yeux d’un autre,/personne n’a mes yeux pour voir,/tout comme je ne peux voir avec les yeux d’un autre,/mais seulement avec mon propre regard. » Prisonnière complaisante d’un corps qu’elle n’a pas choisi, l’auteur n’y peut évidemment rien, pas même le regretter, bien que l’expression vive d’un désir sans cesse présent et renouvelé tisse ses écrits. « Entre toujours et jamais/voilà que les choses arrivent/en une seconde sans souffle/quand on s’y attend le moins/le monde est changé ». Pas une ligne à retirer, se dit le lecteur, avant de regarder autour de lui avec une étrange sérénité et de se mettre en quête d’autres écrits de Pia Tafdrup.

* Pia Tafdrup, Choix de poèmes, trad. du danois Janine Poulsen (édition bilingue), Unes (Choix de poèmes), 2026

Les Arbres ne rêvent sans doute pas de moi

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C’est une « anthologie personnelle » de poèmes du Danois Søren Ulrik Thomsen (né en 1956) qui est aujourd’hui proposée aux lecteurs, un choix traduit et préfacé par Pierre Grouix, et ce, dans une édition bilingue très joliment présentée, avec jaquette. « Perdre tout et le porter avec soi/comme une invisible beauté/ajoutée au seul visage qu’on possède » Poète urbain, laudateur de la ville de Copenhague, comme le souligne Pierre Grouix parmi beaucoup d’autres précisions situant l’auteur dans son contexte, Søren Ulrik Thomsen, tout en ancrant sa poésie dans le quotidien, aborde les grands sujets : la vie et la mort, la maladie, le passé et le présent – présent qu’il juge moins lisible, humainement parlant, que ce qui relève de la nostalgie. Des choses qui devraient nous toucher, mais pourtant, il nous semble que peu d’émotions se dégagent de ses textes – ou nous ne les ressentons pas. Il manque comme du liant, dirions-nous. C’est dommage, mais ce n’est que notre réception d’une œuvre par ailleurs riche.

 

* Søren Ulrik Thomsen, Les Arbres ne rêvent sans doute pas de moi (éd. bilingue), trad. et préf. Pierre Grouix, Cheyne (D’une voix l’autre), 2016