Biographies

Knut Hamsun, rêveur et conquérant

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C’est à un travail monumental que s’est attelé Ingar Sletten Kolloen : la biographie de Knut Hamsun, Prix Nobel de littérature en 1920 et monstre sacré autant que décrié des Lettres norvégiennes. Auteur de romans qui, si l’on tente de résumer, mettent toujours en scène un individu en froid avec son époque et son environnement, Knut Hamsun (1859-1952) est l’auteur de Faim, Victoria, Benoni, Vagabonds, Auguste le marin, l’Éveil de la plèbe et tant d’autres titres qui se lisent encore avec plaisir aujourd’hui. Une trame – souvent celle-ci : un homme revient chez lui, là-haut, tout là-haut, dans cette Norvège où l’existence, à cause du froid, de la solitude, de la nuit si longue, est un combat de chaque jour. Il vit avec les autres, commerce avec eux, s’enrichit parfois, mais il n’est pas exactement comme eux. Voilà le regard de Hamsun. Individualiste, volontiers misanthrope, et pourtant… Son regard est aussi toujours empreint de chaleur, de considération, de complicité. Il se moque de ses contemporains mais, il l’avoue, sans eux, il n’est rien. Ses romans parlent de cette lutte d’un individu contre les autres, lutte qui n’exclut pas la solidarité, ils décrivent le Nordland, d’où il est originaire, la petite ville d’Hamarøy, face aux îles Lofoten, une région longtemps tributaire de la pêche, c’est-à-dire des aléas des conditions météorologiques. Issu d’une famille modeste, Hamsun part travailler aux États-Unis, en revient sans le sou, sinon riche d’expériences diverses. Il écrit Faim (ou La Faim), roman autobiographique (préfacé dans sa traduction française par Octave Mirbeau puis par André Gide) : au cours des dernières années du XIXe siècle, à Oslo, alors Christiana, un jeune homme est en proie à la faim. « N’allez pas vous imaginer que ce titre cache un livre de révolte sociale, des prêches ardents, des anathèmes et des revendications. Nullement. La Faim est le roman d’un jeune homme qui a faim, voilà tout, qui passe des jours et des jours sans manger, et qui n’a pas une plainte, et qui n’a pas une haine… » (Octave Mirbeau) Le réalisateur Henning Carlsen en fera en 1966 un très beau film. Le roman est un succès. Hamsun est célébré en Norvège mais plus encore hors des frontières de son pays ; notamment en Allemagne, où il se rend dès lors régulièrement, dont il découvre la culture, dont il s’éprend. Lorsque les nationaux-socialistes parviennent au pouvoir, l’écrivain applaudit. Les valeurs de Hitler n’apparaissent pourtant pas dans ses romans. Pas d’antisémitisme, pas de racisme… Mais le souci de se battre, en revanche, seul et contre tous, de se battre, de son premier à son dernier jour. Vies en lutte avait-il intitulé l’un de ses premiers recueils de nouvelles. L’individualisme, forcément, sans misanthropie. Puisant aux archives privées de Knut Hamsun, que l’écrivain prétendit avoir détruites, et dans des documents jusqu’alors inédits, Inger Sletten Kolloen a longuement suivi le Prix Nobel. Il l’a lu avec attention, évidemment, mais il s’est aussi intéressé à sa carrière, à sa vie, a exploré les archives. Il a tenté de comprendre comment Hamsun avait pu demeurer fidèle à Hitler aussi longtemps, alors même que les Alliés étaient victorieux. Les Norvégiens avaient pourtant, dans leur ensemble, rejeté le nazisme ; ils en avaient terriblement souffert et il ne pouvait pas l’ignorer. Mais « Knut Hamsun ne se sentait pas coupable », écrit son biographe, ne camouflant pas la froideur du personnage. Comme dans le film Hamsun (1996) de Jan Troell, réalisé d’après le texte de Per Olov Enquist, les réponses que fournit Kolloen sont suggérées plus qu’affirmées : chez Hamsun, on trouve « le génie qui avait infléchi la littérature universelle et le politicien condamné pour faits de collaboration ». Avec, en fond, le désir de reconnaissance de l’écrivain, sa sensibilité aux honneurs, la froideur de l’intelligentsia norvégienne à son égard, le rôle de son épouse, tout au long de sa vie, beaucoup plus portée par l’idéologie que lui… Les éditions Gaïa ont publié, avec cette biographie, de nouvelles traductions de romans de Hamsun. Parce que, en dépit de ses odes au national-socialisme et surtout à Hitler, Hamsun s’est cantonné – si l’on peut dire – à l’abjection littéraire. Il n’a pas eu l’attitude de Robert Brasillach ou de Louis-Ferdinand Céline, jamais il n’a postulé à des responsabilités au sein du parti nazi ou des forces d’occupation, il n’a pas dénoncé nommément des Juifs ou des résistants en sachant qu’agir ainsi, c’était signer des condamnations à mort. En deux mots : il s’est tenu au seuil de l’ordure, il a regardé, a hoché la tête en signe d’approbation, sans néanmoins plonger dans cette ordure corps et âme. C’est pourquoi on peut le lire encore aujourd’hui sans éprouver l’envie de vomir.

 

* Knut Hamsun, rêveur et conquérant (Knut Hamsun – Svermer og erobrer, 2005), trad. Éric Eydoux, Gaïa, 2010

Le Passeport de Monsieur Nansen

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« Qui était-il ? Qui était-il, vraiment », ce Fridtjof Nansen (1861-1930), apparemment doué sur tous les plans et devenu sur le tard de sa vie prix Nobel de la paix ? Quel parcours ! « Skieur, artiste, dessinateur et photographe, scientifique, explorateur, homme d’État, fonctionnaire international, humaniste, héros national de Norvège, excellent en toutes choses... » Alexis Jenni (né à Lyon en 1963 et prix Goncourt en 2011 pour son premier roman, L’Art français de la guerre) a décidé de retracer la biographie de cet individu d’exception dans ce livre, un récit plus qu’un roman, Le Passeport de Monsieur Nansen. Et de commencer par rappeler que « le ski, devenu sport mondial, lui doit beaucoup ». Sa traversée du Groenland à ski le consacre aux yeux de ses contemporains. Puis le revoilà parti en direction du pôle Nord, le pôle magnétique, qu’il voudrait être le premier à atteindre avec son expédition. Un échec. Fridtjof Nansen devra faire demi-tour accompagné de Hjalmar Johansen, subissant le froid, la faim et... l’ennui, dans un abri de fortune creusé à même le sol gelé. « Dans la hutte, la température se maintenait autour de zéro, il faisait – 40° C dehors, ils vivaient dans un frigo enfermé dans un congélateur. » Si le but n’a pas été atteint, le retour est tout de même triomphal. Nansen écrit un livre pour relater l’expédition. Le géographe anarchiste Pierre Kropotkine le félicite ; Jules Verne aussi y va de ses louanges. C’était hier et, aujourd’hui, ces explorateurs font toujours rêver, pour preuve les portraits récents en littérature ou au cinéma de tel ou tel d’entre eux – Roald Admundsen, Jørgen Jørgensen, etc. Alexis Jenni livre ici celui d’un homme aussi séduisant physiquement (il ne manque pas de le rappeler) qu’intelligent, l’un de ces personnages qui ont marqué de leur empreinte la Norvège moderne, incontournable des albums de photos du début du XXe siècle. « En ajoutant quelques rayons lumineux qui jailliraient de lui, il deviendrait un archange, une apparition, il serait l’esprit humain régnant sur les sphères de l’entendement, partant éclairer la nuit éternelle des pôles, quelque chose de sensuel, symbolique et surprenant... » N’en jetez plus, Monsieur Jenni ! En 1906, l’indépendance de la Norvège enfin acquise, il est nommé ambassadeur à Londres. Outre le courage et la témérité de Nansen, « homme de son temps », sa volonté humaniste, avec la création du fameux « passeport Nansen », sauva la vie à de nombreux déportés au lendemain de la Première Guerre mondiale et notamment des Russes victimes de famines en 1921 et 1922 et des Arméniens victimes des Turcs. La neutralité de la Norvège, l’égide de la Société des nations et son statut de héros, auront brièvement raison des stratégies bellicistes des États. « Ce passeport ne conférait pas une nationalité, mais accordait une existence, redonnait plutôt une existence puisqu’elle avait été ôtée et permettait à son porteur de franchir légalement les frontières », écrit Alexis Jenni, rappelant que Chagall, Stravinsky ou encore Rachmaninov en bénéficièrent. Fridtjof Nansen sera récompensé du prix Nobel de la paix en 1922. C’est bien un grand bonhomme, sincère et intègre, qui est présenté dans ce livre, Le Passeport de Monsieur Nansen.

* Alexis Jenni, Le Passeport de Monsieur Nansen, Paulsen, 2022

Tarjei Vesaas

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Après le numéro de la revue Europe consacré à Stig Dagerman (2023), Claude Le Manchec a coordonné celui-ci, autour de l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas (1897-1970). « Comment Vesaas s’approche-t-il au plus près de la complexité humaine, de ses élans comme de ses peurs ? » interroge-t-il en préambule, résumant ainsi la richesse de l’œuvre de l’auteur de Palais de glace. L’écrivain norvégien a signé en nynorsk/landsmål une œuvre à la fois composite et homogène, qui ne se réduit pas à ses romans les plus célèbres (mentionnons encore Les Oiseaux ou Le Germe), puisque sa poésie et son théâtre continuent de séduire hors des frontières de son pays. Grand nom de la littérature norvégienne du XXe siècle, Vesaas a laissé une œuvre toujours novatrice, plus de cinquante ans après sa mort. Dans un long article (« Le paysage au corps »), Diego Courchay commence par aller sur les lieux mêmes que l’écrivain a sillonnés sa vie durant, montrant combien le comté de Telemark est au centre de l’ensemble de ses écrits : « Le paysage chez Vesaas n’est pas seulement une toile de fond, c’est son vocabulaire, sa littérature. » Le traducteur Georges Ueberschlag s’intéresse à « Tarjei Vesaas nouvelliste », arguant que l’écrivain, « qui ne fumait pas, qui ne jouait pas et qui buvait son eau sans whisky », « n’est pas l’homme des fresques globales et des systèmes de pensée, le poète des grandes exaltations ou des grandes catastrophes », mais qu’au contraire il est très à l’aise avec la forme brève, celle de la nouvelle et celle de la poésie. Christian Bank Pedersen s’intéresse, lui, à « l’idiotie » dans le roman Les Oiseaux, avec le personnage central de Mattis, un « simplet ». « Pour Mattis, les choses et le monde – et donc les mots – sont principalement faits d’inquiétudes et d’éclats de beauté, parfois les deux en même temps. » Ensuite, Claude Le Manchec interviewe la traductrice Marina Heide, qui a récemment proposé une nouvelle traduction du roman Les Oiseaux. Frédérique Harry s’interroge sur la dimension politique de l’auteur, montrant un Vesaas, notamment au travers des deux romans Le Germe (1940) et La Maison dans les ténèbres (1945), « qui prend position et analyse son époque, dévoré par l’inquiétude que génèrent la situation de l’Europe, le nazisme et l’Occupation, mais aussi les risques d’une guerre atomique pendant la Guerre froide ». Analyse poursuivie plus spécifiquement autour du roman Le Germe par Frédérique Toudoire-Surlapierre (« Poétique d’une rédemption démocratique ») : « Quel est le rôle de la parole dans le processus d’expiation collective et de rédemption ? » Un choix de poèmes effectué par Olivier Gouchet, « Vis, notre rêve », atteste de l’éclectisme des formes littéraires de Vesaas, avant un portrait complice et tout en finesse de Vesaas par son ami Stig Dagerman, « Arc-en-ciel sur la neige » : « Il aime le travail des mains et a un fort penchant pour ce qui est utile. il veut faire quelque chose, même quand il se repose. C’est pourquoi il n’a guère de goût pour les sorties à ski comme détente, mais beaucoup pour la coupe de bois. Il est plus proche du bois que de la philosophie. ». Enfin, pour conclure cette étude, un article de Claude Le Manchec revient sur l’amitié qui unit Vesaas à Dagerman, d’une grosse vingtaine d’années son cadet. À n’en pas douter, ce numéro de la revue Europe fourmille de piste pour lire et mieux appréhender l’œuvre passionnante et toujours d’actualité de Tarjei Vesaas.

* Revue Europe n°1163, « Tarjei Vesaas », 2026