Quel livre dense et passionnant, que ce roman d’Olivier Truc, Le Cartographe des Indes boréales. 1628 : Izko Detcheverry et son père Paskoal, pêcheurs au harpon, ont quitté Saint-Jean-de-Luz pour Stockholm, où ils voient le Vasa, « majestueux et terrible » navire, sombrer dans les eaux du Mälaren. « La plus grande catastrophe de tous les temps en Suède, la malédiction suprême, la punition divine ! » Izko est mousse, il finit par rentrer au pays. Là, pris en charge, si l’on peut dire, par un inquisiteur, il se retrouve au Portugal et assiste aux traitements inhumains dont sont victimes les « négresses », avant d’être envoyé de nouveau en Suède, comme espion au service des intérêts français. Le gouvernement suédois a découvert des mines d’argent en Laponie et souhaite les exploiter. L’aide du cartographe, puisque le jeune Izko l’est devenu, et ce doté d’une bonne réputation, est requise. L’art d’un cartographe ? « Enfermer la nature insondable et grandiose dans un cadre connu, mesurable, contrôlable. Amener la nature aux pieds du souverain. » Comme il le découvre bientôt, « une carte en dit plus sur celui qui la commande que sur la réalité ». La Suède est luthérienne, il est catholique, mais qu’importe ; s’occuper de la jeune Kristina, qui se fera bientôt un prénom dans toute l’Europe, fait même partie, un moment, de ses attributions. Puis il accompagne une expédition à la limite de la frontière alors dano-norvégienne et découvre le sort réservé aux Lapons, considérés comme des sauvages. À Nasafjäll, dans une zone montagneuse quasi-désertique, l’extraction commence. L’intrigue entraîne Izko du Pays Basque à Stockholm, de Piteå à Amsterdam. Piètre héros, à vrai dire, ce Izko au courage fourvoyé, qui pour sauver ses parents, une inconnue, un ami, la femme qu’il aime, etc., se plie à toutes les exigences des despotes agissant au nom de Dieu. Finalement, s’indigne-t-on, pour préserver ses propres intérêts (qu’il nomme amour ou camaraderie, ainsi ils sont au-dessus de tout et justifient ses actes), il est prêt à toutes les bassesses : participer passivement (cf. les « négresses ») ou activement (destruction des campements lapons) aux saloperies de ses contemporains. Il ne fait quasiment usage de sa force qu’à l’encontre des Lapons, dont il se sent proche, lorsque ceux-ci se rebellent. Ses ennemis (de Pierre de Lancre à Pontanus), eux, agissent au moins par croyances. Jouant avec une vision très ancrée dans le XVIIe siècle et étonnamment, parfois, très actuelle (cette propagande, ancêtre des fake-news, imaginée par les Néerlandais pour que les paysans suédois n’investissent pas la Laponie !), Olivier Truc se livre presque à un travail d’ethnologue, tant il décrit avec précision les mœurs des Lapons de l’époque (et celle des Suédois et autres colons par la même occasion). Rappelons que la violente oppression de cette population plus pacifique qu’aucune autre s’est poursuivie jusqu’au milieu du XXe siècle. Un roman sur la lâcheté, la trahison et l’amour, comme il en paraît peu chaque année, une grande œuvre.
* Olivier Truc, Le Cartographe des Indes boréales, Métailié, 2019