C’est la biographie d’une femme aussi polyvalente que sympathique, que le critique de bande dessinée britannique Paul Gravett présente dans son livre sobrement intitulé Tove Jansson. À le lire, on se dit qu’il y a des personnages qui doivent impérativement sortir de la méconnaissance dont ils souffrent – tout au moins à l’extérieur de leurs frontières. Artiste aux multiples facettes, Tove Jansson (1914-2001) fut « peintre, illustratrice, dessinatrice, scénographe et muraliste, ainsi qu’auteure de Mémoires, de fiction, de livres pour enfants et de pièces de théâtre. Le prodige fut qu’elle excella dans tous les genres. » Ainsi Paul Gravett commence-t-il sa biographie de Tove Jansson, surtout connue en France pour ses ouvrages destinés aux enfants, centrés sur les Moomins, drôles de personnages qui vivent dans un lieu non moins bizarre. Mais Tove Jansson a signé également des romans et de nombreuses nouvelles, toujours empreints d’une grande sensibilité. Comme l’observe Paul Gavrett, elle posséda plusieurs vies, ce qui lui permit de ne pas se cantonner à sa passion première, la peinture, et d’exceller aussi dans l’écriture et l’illustration d’ouvrages. « En tant que femme, lesbienne et suédophone, Tove Jansson appartenait à trois minorités dans la Finlande du XXe siècle. » Trois défis dont elle fit une force. « En ce début de siècle incertain, son héritage résonne encore plus fort. Par leur célébration de la nature, de la créativité, de la diversité et de la réalisation de soi, les multiples vies de Jansson continuent d’enrichir profondément le monde. » Paul Gavrett ne manque pas de souligner que la Finlande, au début du XXe siècle, n’était pas tout à fait un pays comme les autres. Le droit de vote fut accordé aux femmes dès 1906 ; en 1917, suite à la révolution soviétique, le grand-duché de Finlande qui appartenait à la Russie obtint son indépendance ; et les femmes tinrent toujours un rôle conséquent dans la vie sociale, à égalité avec les hommes. De plus, « la petite Tove apprend de ses parents bohèmes que l’art est tout : une pratique quotidienne, aussi naturelle et vitale que respirer. » Elle découvre les illustrations des Suédois John Bauer (dont les personnages de trolls l’inspireront) et Elsa Beskow et, à partir de l’âge de sept ans, publie ses propres œuvres. À des tirages certes modestes, une vingtaine d’exemplaires, faits maison, mais tout de même sous le label « Éditions Tove » ! Dessinant ensuite pour le journal satirique antifasciste finno-suédois Garm, elle se moque des salopards du moment, Hitler et Staline aux premiers rangs, et, en 1941, est élue la plus drôle parmi l’ensemble des dessinateurs des pays nordiques. Suit un engagement relativement discret tout au long de sa vie (notamment en ce qui concerne son homosexualité, proscrite en Finlande jusqu’en 1971), qui ne s’est jamais démenti. Après 1948, ses illustrations au stylo noir ne sont pas sans évoquer les gravures sur bois d’un Masereel. « Certaines de ses images sont de telles sculptures de lignes qu’elles ressemblent à des gravures sur plaque de métal », convient Paul Gravett. Sur bois, sur métal, sur papier, qu’importe : l’art de Tove Jansson est maîtrisé, il n’est pas particulièrement pour la jeunesse, même les Moomins, sauf à considérer que laisser libre cours à ses émotions est un privilège des premières années de la vie. Ne manquons pas de souligner la superbe mise en page et l’iconographie foisonnante de ce livre, forcément appelé à devenir un incontournable.
* Paul Gravett, Tove Jansson (Tove Jansson, 2022), trad. de l’anglais Julie Debiton, Flammarion (Les illustrateurs), 2023