« Je garde donc à l’esprit ma condition naturelle : je ne suis qu’un homme sur une terre dont j’ignore absolument tout. Le maître mot de cette aventure sera l’‘humilité’. L’humilité de reconnaître que nous ne sommes que de la chair et des os ici. Rien de plus. » En 2020, âgé de vingt-sept ans, Pierre-Antoine Guillotel (né à Vannes en 1993) entreprend, après avoir brièvement travaillé dans la finance, de faire le tour de l’Islande à pied, en solitaire, avec un minimum de bagages. Le voici pour commencer à Hornstrandir, à l’extrême nord-ouest de l’île. « La géographie se risque dans plus de verticalité. L’horizon se réduit. L’air a un autre goût. Un goût de sel et d’aventure. » Clichés parfois en bandoulière (il les oublie vite), le voyageur a du culot. Son périple sera long de trois mille kilomètres, au travers d’une nature grandiose et éprouvante. Le récit qu’il en donne dans ce livre, Ísland, l’appel du 66° nord, est ponctué de détails et d’anecdotes. Il ne s’agit donc pas juste d’un guide de voyage, comme un lecteur inattentif pourrait le penser. De manière quelque peu surprenante, Ísland, l’appel du 66° nord est également une véritable œuvre littéraire, à la façon des textes de Jack London, une référence pour l’auteur, de HD Thoreau ou d’autres arpenteurs des confins de la planète, évoquant également le philosophe norvégien Arne Næss. Baroudeur qui a déjà bien sillonné les endroits peu fréquentés de notre « grande nature », à en croire les réflexions qu’il livre de-ci, de-là, sans jamais tomber dans l’égocentrisme, Pierre-Antoine Guillotel prend le temps d’observer le monde dans lequel il se dépêtre aujourd’hui. « Je suis parti en quête de cet anéantissement de l’être par le sublime et le sauvage ; j’ai voulu expérimenter le risque, l’excès, l’épuisement, le feu. » Chacune de ses rencontres nouvelles l’enrichit. Chacun de ses pas dans ce milieu préservé le convainc de l’obligation, pour l’homme, de se montrer discret. « Déranger un animal est une forme de pollution », soutient-il, ajoutant : « Nos agissements dans le monde sauvage constituent souvent une perturbation. Nous ne sommes pas maîtres des lieux, mais des intrus. Alors pourquoi créer inutilement du désordre ? Pourquoi empiéter et déranger le territoire de la faune qui vit à coté de nous ? » Alpiniste chevronné, se déplaçant en virtuose entre la pluie, la neige et les tornades de vent, Pierre-Antoine Guillotel aiguise ses sens et s’imprègne de la poésie qui sourd de partout sur cette île où la nature demeure préservée. « Je vrille (…), avec l’illusion de me rapprocher de la condition sauvage, de devenir un autre, celui que j’ignore enfin. Je suis là pour ça : vivre une séparation intime, partir loin de moi. » Il nous embarque dans son voyage sans que l’ennui vienne un instant nous happer. « ...Nous sommes celui que nous rêvons d’être : un héros en cotte de mailles, un capitaine de frégate, un résistant, un Calaferte ou ma grande sœur défunte et inconnue, frangine des étoiles. Mais je ne suis que moi. » Entre récit de voyage et journal intime, Ísland, l’appel du 66° nord est une fort belle présentation d’un territoire que le tourisme de masse n’a pas encore totalement anéanti.
* Pierre-Antoine Guillotel, Ísland, l’appel du 66° nord, Transboréal, 2024