Dieu.0 : Voici un roman qui est une véritable fiction, avec des personnages bien dessinés et une intrigue qui tient la route. « Description des conditions extérieures : Des averses de grésil ou de neige sont attendues sur l’ensemble du pays ce soir et cette nuit, la masse d’air froid stationnée au-dessus de l’Islande n’en bougera pas avant le week-end. » Le climat, en Islande, est assez fidèle à lui-même. En revanche, la société dans son ensemble semble être tombée en pleine dystopie et les nouvelles inquiétantes en provenance du milieu naturel se succèdent. Hier alcoolique et poète, à présent chauffeur de bus à Reykjavík, la routine de son métier apaise Sigfús Helgason mais ne le satisfait pas. Un jour, Dieu lui apparaît, ce qui perturbe considérablement son travail et sa vie privée. « Dieu a pour lui de grands desseins, et qui aurait le temps d’être chauffeur de bus dans de telles conditions ? » Andri Már, lui, est convoqué à l’Agence pour l’emploi. « Je suis journaliste. C’est mon destin. (...) Je travaille comme journaliste depuis plus de vingt ans, j’ai fait mon temps, le moment est venu de me tourner vers autre chose. » Propos qui ravissent l’employée de l’Agence, laquelle énumère aussitôt d’autres métiers, sans aucun rapport avec le sien, que Andri pourrait exercer, maintenant que la presse d’information n’existe plus, sinon pour parler des people. L’Agence pour l’emploi finit par proposer à Andri un poste de « spécialiste en développement d’intelligence numérique chez DEUS. Gestion et développement d’un grand modèle de langage en faisant porter l’accent sur une interface de conseil spirituel ». Autrement dit : « assistant conversationnel ». Pour discuter, sinon avec Dieu en personne, au moins avec une intelligence artificielle qui le remplace pour le commun des mortels ! De fil en aiguille, il se retrouve à entretenir le délire de Sigfús. Puis, à être considéré comme un terroriste ! « L’intelligence artificielle nous a privés de nos emplois et de nos revenus. Nous, les artistes, les écrivains, les journalistes, les enseignants, les traducteurs... », plaide-t-il face à sa hiérarchie, ajoutant : « Il n’a fallu qu’un esprit assez extravagant et créatif assorti d’une âme tourmentée pour faire perdre la boule aux algorithmes... » Une adolescente, Ísabella, se sent importunée par Sigfús, avant de comprendre sa détresse et d’essayer de lui venir en aide. Tout s’enchaîne, la nature est altérée et pendant ce temps, les hommes s’en remettent à une IA complètement défaillante. « La gorgone de synthèse s’est goinfrée de tous les textes et pensées du genre humain, elle les a mastiqués et digérés, puis elle s’est mise à déféquer leurs vestiges sur le marché. » Après trois excellents romans (L’Île, La Lectrice disparue et Éruptions, amour et autres cataclysmes), Sigríður Hagalín Björnsdóttir (née en 1974 à Reykjavík, présentatrice du journal de la télévision publique et épouse de l’écrivain Jon Kalman Stefánsson) reste dans un genre qui lui va bien, entre une pseudo-réalité très crédible et une science-fiction aux allures de futur proche.
* Sigríður Hagalín Björnsdóttir, Dieu.0 (Deus, 2023), trad. de l’islandais Éric Boury, Gaïa, 2026