« L’année 1940 vient de commencer, cela fait un peu plus d’un mois que les Russes ont envahi la Finlande. Il faut des hommes pour protéger la frontière afin que les Russes ne se retrouvent pas malencontreusement en territoire suédois (…). Les autorités craignent que les rouges, sur leur lancée, aient l’idée de nous envahir. » Tout juste marié, contremaître dans une sucrerie, Georg Lindkvist est appelé sous les drapeaux alors qu’il avait été exempté de service militaire par un Premier ministre, Per Albin Hansson, convaincu que la Suède n’avait plus besoin d’une armée puissante. Considérant d’abord ses camarades avec une certaine condescendance, il souffre pourtant comme eux des conditions de vie et subi lui aussi les atrocités que les autorités militaires, en partie gangrénées par le nazisme, commettent à l’encontre des soldats – pour les former, pour l’exemple. La Suède est neutre dans le conflit qui démarre mais ne sera peut-être pas épargnée. Les Allemands peuvent l’envahir pour s’emparer de ses matières premières ; tandis que les Anglais peuvent vouloir s’y opposer et donc, s’installer sur son territoire préventivement. Georg est interné après un mouvement de rébellion consécutif à la mort de plusieurs soldats, à cause d’un gradé incompétent. Il prend conscience d’une réalité qu’il ne voyait pas. « …Il me semble que ce Georg-là n’a plus rien à voir avec celui que j’ai connu », se désole Kerstin, sa femme, à la lecture des lettres qu’il lui envoie. Elle aussi change, pendant ce temps. Une jeune femme vient habiter près de chez elle ; Viola et Kerstin sympathisent, puis en secret nouent une liaison. « D’un côté, Viola, jeune femme de la haute bourgeoisie au luxueux appartement et, de l’autre, Kerstin, ouvrière triste et délaissée. » Leurs rendez-vous à l’Hôtel Angleterre, à Malmö, se multiplient. Viola travaille pour l’armée, mais elle est peut-être aussi une espionne et Kerstin ne supporte pas qu’elle lui cache des choses. La jalousie la consume, Kerstin dénonce Viola, qui, recherchée par la police, disparaît de la circulation. « …Tu n’as jamais aimé quelqu’un d’autre que toi », lancera-t-elle à son frère, malade, un peu plus tard, comme si elle se parlait à elle-même. Georg revient, quatre ans après son départ, il reprend la vie avec Kerstin, qui garde ses secrets tant que faire se peut. Ils ne sont pourtant plus les mêmes, dans cette Suède qui ne cesse de louvoyer entre l’Allemagne et les Alliés. « …Les journaux de gauche s’étaient vus interdits de publication, au contraire des journaux fascistes. » La fin de la guerre s’annonce, quel monde va en résulter ? Sur six cents pages, Hôtel Angleterre (« roman librement inspiré de faits réels », précise l’auteure à la fin de l’ouvrage) est une sorte de Martin Eden à la suédoise : pour cette confrontation de classes sociales éloignées, avec des liaisons équivoques, permises ou non, pour corser des relations humaines peu évidentes ; pensons aussi à la grande fresque de Jan Guillou, Le Siècle des aventuriers. Hôtel Angleterre peut également être lu comme une allégorie de la position de la Suède durant la Deuxième Guerre mondiale, avec ses renoncements et leurs lourdes conséquences. Avec ses différents plans, dont celui du tableau historique, autrement dit le déploiement savant de l’action, la multiplicité des personnages, la profondeur de leurs sentiments, la pertinence de leurs paroles, leurs mensonges, leurs lâchetés, leurs trahisons, leur incompréhension les uns envers les autres, leur malaise constant et, néanmoins, leurs actes de bravoure…, ce roman, Hôtel Angleterre, est assurément l’un des plus intéressants, des plus forts de ces derniers temps. Marie Bennett (née en 1969) signe, avec ce livre présenté comme son premier roman, une œuvre destinée à s’inscrire dans la littérature suédoise.
* Marie Bennett, Hôtel Angleterre (Hotell Angleterre, 2015), trad. Maja Thrane & Thibaud Defever, Denoël, 2016