Martta et Matti Wahlroos sont de retour à Turku. D’origine très modeste, Martta est la fille adoptive de Jenny et Fredrik Barker et, grâce à eux, a suivi des études à Stockholm. En dépit des souvenirs qu’elle possède à Turku et de l’affection qui la lie à sa population, elle n’est plus la même qu’avant son départ. « En cette lumineuse journée de fin d’été, Martha avait revêtu sa robe de promenade couleur sable. Elle portait son chapeau le plus chic, acheté l’été précédent à Stockholm. Avec son large bord à la mode, celui-ci était agrémenté de grandes fleurs en soie banche et de plumes. Elle tenait ses mains au chaud dans des gants en peau de chamois, blancs avec de petits boutons en os. » Son cousin Robert la couve de son regard enamouré. Mais quand il lui fait visiter son usine, elle est « choquée par la rudesse avec laquelle (il) traitait ses employées. » Comme elle va s’en apercevoir, le charmant Robert est à l’image de la classe possédante. « Quelles positions impitoyables les directeurs d’usine avaient à l’égard des travailleurs ! Il semblait inimaginable que les ouvriers puissent obtenir un jour un traitement plus équitable. » Elle n’est toutefois pas insensible à la séduction émanant de lui. Serait-elle passée du côté de l’ennemi de classe, comme l’en suspecte Juho Lehtonen, ouvrier dont elle avait été éprise autrefois et dont elle est amie avec sa sœur, Elli ? Elle assure que non et, depuis son poste de « misérable assistante de bibliothèque », veille à répandre le savoir autour d’elle. « C’est merveilleux de pouvoir faire un travail aussi important. Quand on apprend à lire aux enfants, c’est tout un monde qui s’ouvre, comme un coffre au trésor. » Mais la famille de Robert la menace : « ...Vous et votre frère êtes de si basse extraction qu’un mariage avec la famille Barker serait impensable. Ce serait un véritable scandale. Nous ne serions plus acceptés dans la haute société. » Les différences de classes sont marquées et infranchissables, Martta doit l’apprendre, elle qui tient à exécuter seule les tâches domestiques : « Elle entreprit de nettoyer le grenier et de battre les tapis ». Elle n’est admise dans la belle société de Turku qu’à la condition de demeurer à sa place, de se faire discrète. Les esprits s’échauffent alors que Moscou veut renforcer son pouvoir sur le grand-duché. Quand la presse finnophile est proscrite, la résistance s’organise. Martta s’y retrouve tout naturellement mêlée et entraîne avec elle Elli et sa famille. Construit autour du personnage subtile de Martta, ce deuxième volume de Trois femmes de la Baltique s’inscrit dans une période tumultueuse de l’histoire de la Finlande, quand le pays accède à l’indépendance sans violence, et que le droit de vote des femmes est promulgué. Martta se retrouve sur un fil, entre deux mondes, deux cultures : « Elle n’était nulle part à sa place. Il n’y avait aucun endroit pour elle dans le monde. » Malgré les craintes qui pouvaient être les nôtres au début, ces deux volumes (Jenny, puis Martta) évitent les écueils de l’eau de rose et offrent une intéressante vision romancée et historique de la Finlande. Savourons cette surprenante recette pour dormir donnée à Martta par sa tante Loviisa : « Éviter de trop penser et de lire des livres excitants, ne pas aller au lit avec les pieds froids, et ne pas mettre de vêtements qui serrent. Ouvre la fenêtre, enfile des chaussettes de laine, et ne pense pas aux hommes ! »
Remarquons, à l’adresse du traducteur, que le livre de Juhani Aho, auteur « à la plume audacieuse », mentionné à plusieurs reprises sous le titre Mon peuple tel le genévrier, existe en français, Le Peuple genévrier, aux éditions de l’Élan (2009). Tout comme Copeaux (L’Élan, 1991), également cité. Il aurait été bienvenu de le préciser.
* Ann-Christin Antell, Trois femmes de la Baltique, 2. Martta (Puuvillatehtaan perijä, 2022), trad. du finnois Sébastien Cagnoli, Hachette (La Belle étoile), 2024