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Niels

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Copenhague, 5 mai 1945. La capitulation allemande est annoncée. Niels Rasmussen, fils d’un Danois et d’une Française, aujourd’hui résistant, est obligé d’annuler l’attentat qu’il prépare contre des navires de l’occupant. De retour chez lui, Sarah, sa compagne qui doit accoucher d’un jour à l’autre et qui est elle aussi membre d’un réseau de résistance, lui remet un courrier contenant une coupure de presse en provenance de France. Le dramaturge et metteur en scène Jean-François Canonnier est emprisonné à Fresnes, inculpé d’intelligence avec l’ennemi. Il risque la peine de mort. Niels le connaît bien pour avoir monté plusieurs pièces à Paris avec lui avant guerre. Canonnier, un collabo ? Il décide de se rendre dans la capitale pour comprendre. L’homme de théâtre aurait-il collaboré « pour décrocher reconnaissance, argent succès ? » Niels Rasmussen rencontre le milieu artistique de l’après-guerre et découvre, stupéfait, que les plus grands noms, de Guitry à Cocteau, de Jouhandeau à Derain, de Montherlant à Léautaud, sans parler évidemment des Rebatet, Brasillach et autres Céline, n’ont pas hésité à se montrer bienveillants et plus avec l’occupant, pour peu que celui-ci lui adresse flatteries et autres occasions de se pavaner. Cinéma, théâtre, peinture, littérature… Le monde artistique dans son ensemble n’a guère eu de scrupules à fréquenter l’intelligentsia nazie. Même des individus comme Sartre ou Claude Roy ont été célébré à cette époque, sans y trouver à redire. Mais Jean-François Canonnier, pourquoi a-t-il approuvé la Révolution nationale de Pétain, lui ? « Il n’a pas supporté l’idée de ne plus être joué, de ne plus être lu. Comme tant d’autres auteurs et comme beaucoup d’acteurs, il s’est laissé aller à la compromission pour retourner un tant soit peu dans la lumière. » Un Canonnier qui se révélera personnage des plus médiocres. Signé Alexis Ragougneau (né en 1973), auteur de romans et de pièces de théâtre, Nielsest un livre qui mêle événements historiques et engagement personnel. Question écriture, remarquons que l’auteur attribue à ce Jean-François Canonnier trois de ses propres pièces, ce qui n’est pas inintéressant à observer et à analyser ; ajoutons que des passages du roman sont écrits à la façon d’une pièce de théâtre ; que les chapitres sont d’ailleurs nommés « actes ». Centré sur la question de la responsabilité individuelle (et de l’amitié, et de la dégringolade humaine), ce roman n’est pas manichéen, au point qu’on se demande un peu, durant un bon moment, où l’auteur veut emmener le lecteur. « L’affiche à sensation du jour, c’était en fin de compte l’itinéraire presque banal d’un opportuniste au jugement émoussé par le succès et les applaudissements. » Un peu facile, cet avis ? Toutes les responsabilités sont-elles équivalentes ? Était-ce la même chose de se retrouver dans la Collaboration que dans la Résistance ? Bien documenté, ce roman à retournement restitue l’atmosphère lourde de cet immédiat après-guerre, en France, quand, dans tous les domaines, les cartes étaient redistribuées. Profitant de l’héroïsme incontestable d’une poignée de résistants, combien de futurs donneurs de leçons ont joué des coudes pour gagner leur place au soleil dans la France qui se reconstruisait ?

 

* Alexis Ragougneau, Niels, Viviane Hamy, 2017

Les Guerres de Lisa

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Lisa, la narratrice de ce roman signé Anne-Cathrine Riebnitzsky, est une militaire danoise qui effectue une mission en Afghanistan. Son frère aîné est médecin, dans ce même pays. Un jour, elle apprend que sa jeune sœur a été hospitalisée à la suite d’une tentative de suicide. Elle rentre au Danemark et entreprend, durant le voyage en avion, de se remémorer son enfance et son histoire familiale. Née en 1974, Anne-Cathrine Riebnitzsky a elle-même été militaire en Afghanistan puis conseillère auprès du ministère danois des Affaires étrangères. Les Guerres de Lisaest un roman à la fois tendre et violent. Au centre, une famille danoise dans les années 1990. Le père est violent, la mère instable. « Mon père. Un homme que je ne comprenais pas. Un homme qui ne s’est jamais donné la peine d’apprendre à nous connaître. Qui faisait du mal à ma mère. Qui battait ses enfants et qui rampait pour la reconnaissance d’autrui. » Une mère qui ne vaut guère mieux, qui vient aider son époux lorsqu’il est violent contre ses enfants. Aujourd’hui Lisa affirme ne pas vouloir d’enfant. L’expérience familiale l’a échaudée. Les Guerres de Lisafait écho aux deux romans de Erling Jepsen, L’Art de pleurer en chœuret Sincères condoléances. On peut penser aussi, bien sûr, au film Festen. Le ton est néanmoins personnel, Anne-Cathrine Riebnitzsky se montre assez pesée, ce n’est pas contre la famille, en tant qu’institution, qu’elle s’élève et encore moins contre la fratrie, qui jusqu’au bout reste unie et solidaire. Le comportement de ses parents ne provoque chez elle pas de véritable colère ni de rejet. De retour au Danemark, elle ne manque ainsi pas de dire bonjour à sa mère, laquelle est fidèle à elle-même. Son secours, Lisa l’a trouvé au sein de l’armée, sans se leurrer trop : « L’armée me sauve (…). Un travail qui, au fond, consiste à étendre le monopole du pouvoir et, en dernier recours, à tuer, voilà ce qui me sauve. J’y trouve une famille. Des gens sur qui je peux compter. Un cadre et des règles. Des louanges quand je fais bien mon travail. » Lisa, ou l’auteur, annonce un choix. Son choix. Qui est respectable mais n’est pas incontestable. Un voyou de banlieue rejoignant la mafia pour ne plus avoir à subir les petites frappes de son quartier : voici à quoi ce choix peut faire songer.

 

* Anne-Cathrine Riebnitzsky, Les Guerres de Lisa(Forbandede Yngel, 2013), trad. Andreas Saint Bonnet, Gaïa, 2016

La Saison des ouragans

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Ce roman de Anne-Cathrine Riebnitzsky, La Saison des ouragans, se veut polyphonique et met en scène divers personnages qui ont tous en commun de se trouver à un moment de rupture de leur vie. Monica, pasteure, effectue un voyage en Amérique centrale, tandis que Johan, son compagnon, se rend au Chili, observer les poussières d’étoiles. Beate, avocate, chasse le chevreuil au Danemark, tout en songeant à la défense qu’elle livrera pour défendre un trafiquant de drogue. Nory, elle, rêve de quitter le Guatemala pour les États-Unis et dans ce but, toutes les méthodes sont bonnes. Henning, lui, veut venger le viol de sa fille. Les personnages évoluent chacun de son côté, avant de se rejoindre tous. Finalement, pour les uns comme pour les autres rien ne se passe comme prévu dans cet ouragan qu’est la vie mais tout se termine bien, un peu trop peut-être.

 

* Anne-Cathrine Riebnitzsky, La Saison des ouragans(Orkansæsonen og stilheden, 2016), trad. Andreas Saint-Bonnet, Gaïa, 2017

Dans l’île

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Après être parti on ne sait trop pourquoi du Danemark, où il avait fondé une famille, Erhard Jorgensen exerce la profession de chauffeur de taxi sur l’île de Fuerteventura, dans l’archipel des Canaries. Lorsque débute ce roman, le voici en quête d’une nouvelle compagne car depuis des années il vit seul, quasiment en « ermite », d’où son surnom (et le titre original du livre, Eremitten). « Encore que nouvelle ne soit peut-être pas le terme le plus approprié. Peu importe après tout qu’elle soit nouvelle, jolie, gentille ou amusante, du moment qu’elle est chaleureuse. De celles qui savent s’occuper d’un foyer tout en fredonnant une chanson… » Mais la solitude ne lui pèse pas que plus que cela. La nuit du nouvel an, en rentrant chez lui, il découvre au milieu de la route un véhicule accidenté. Le conducteur a pu s’en extraire, mais a ensuite été dévoré par des chiens errants. Erhard réussit à dérober l’un des doigts de l’homme orné d’une bague, qu’il conserve. Pourquoi ? Ou pourquoi pas ? Et le roman s’étire, s’étire. Cinq cents pages. Thomas Rydahl (né en 1974) signe là un premier ouvrage ambitieux et qui possède incontestablement un univers singulier. « Vieux, grognon et amusant », Erhard ne se résout pas à ce que la mort d’un nourrisson, retrouvé dans un véhicule abandonné sur une plage, soit quasiment passée sous silence par les autorités. Doté d’une empathie qui le pousse à mener enquête à la place de la police locale, il est attachant en dépit de ses travers. « Tu es un homme étrange. Je ne sais pas si tu es le plus bête de la terre ou le plus gentil ou le plus idiot ou le plus intelligent ou tout simplement le plus en dehors de tout. Tu es un point lumineux et un trouble-fête. Tu es une chose et son contraire. Tu es chauffeur de taxi et tu es directeur. (…) Tu es facile à apprécier mais impossible à aimer », lui dit une femme sans le repousser vraiment. Erhard lit, il aimerait faire partager cet intérêt, il a même obtenu la pose d’une étagère pour l’échange de livres sur son lieu de travail, « mais il était seul à l’utiliser et finalement, il avait retiré les livres et les avait rapportés chez lui ». Dans l’îleest donné ici ou là comme un roman policier ; c’est assurément un livre qui va bien au-delà. Mais où ? Cette question nous taraude lorsque nous tournons les dernières pages. Nous ne voyons guère ce qu’il faut retenir de ce road moviequasiment en huis-clos. Thomas Rydahl signe là un roman plein de perspectives mais nous semble échouer à les déployer. Dommage et c’est donc avec impatience que nous attendons de lire son prochain roman.

 

* Thomas Rydahl, Dans l’île(Eremitten, 2014), trad. Catherine Renaud, Belfond, 2016

Le Rêve d’un Groenlandais

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Colonie, puis province danoise jusqu’en 2009, le Groenland ne gagnera pas forcément en qualité de vie si le pays ne résiste pas aux multinationales et autres groupes financiers qui entendent profiter de ses richesses, alors que le réchauffement climatique va libérer le fameux passage du nord-ouest, faisant de l’île une escale incontournable et un territoire où divers gisements pourront être exploités. Mais les questions, d’autres questions, se posent pour les Groenlandais depuis longtemps. Pasteur, Mathias Storch (1883-1957) en soulevait déjà dans les ouvrages qu’il fit paraître, notamment celui que les Presses de l’Université du Québec rééditent aujourd’hui, Le Rêve d’un Groenlandais. Première œuvre littéraire publiée en groenlandais, traduit initialement en danois par l’explorateur Knud Rasmussen, ce roman (une succession de scènes de la vie au Groenland à travers le parcours, autobiographie déguisée, d’un jeune homme, Paavia, qui se destine à devenir catéchiste – ou enseignant) milite pour une meilleure éducation des Groenlandais par la fréquentation de l’école. L’égalité entre les Inuits, les Groenlandais et les Danois passait, plaidait Storch, par un accès semblable de tous au savoir. « …Le malheur ici tient à notre ignorance ; tant que nous n’apprendrons pas davantage, nous ne serons pas capables d’évoluer. » À peu près à la même époque, en Europe et en particulier dans les Pays nordiques, des écrivains dits prolétariens tinrent un discours semblable : le savoir est un outil d’émancipation à privilégier. S’il convient, bien sûr, de la placer dans son contexte, un pays colonisé, et sans doute de la débarrasser quelque peu de sa religiosité, l’œuvre de Mathias Storch demeure actuelle, au-delà du cas du Groenland, et montre combien le bien-être d’une société est lié à son niveau d’éducation et de culture. Car « …tant de choses ici ont besoin d’être améliorées ; et celui qui travaillera à une solution sera récompensé. » Et Storch de préconiser, à l’instar, plus tard, d’un Camus en Algérie, une coopération pacifique et égalitaire des autochtones et des colonisateurs, en l’occurrence des Groenlandais et des Danois.

 

* Mathias Storch, Le Rêve d’un Groenlandais(Signagtugak, 1914), trad. du danois Inès Jorgensen (introduction et notes Karen Langgård ; validation linguistique à partir du texte original groenlandais Jean-Michel Huctin), Presses de l’Université du Québec (Jardin de givre), 2016