Îles Féroé, années 1950. Jóanes Nielsen (poète, dramaturge et romancier, né en 1953 à Tórshavn, ouvrier du bâtiment, pêcheur et longtemps militant d’extrême gauche, aujourd’hui partisan de l’indépendance des îles Féroé) trace dans ce roman, Les Collectionneurs d’images, le portrait de six garçons d’une classe de l’école Saint-François (école payante, dite « école des nonnes »), à Tórshavn, la capitale de l’archipel. Tous meurent précocement. Tous sont victimes en quelque sorte de leur milieu et surtout de leur époque. Dans ce roman, son troisième, Jóanes Nielsen suit l’un et l’autre. Les personnages sont bien présentés, leurs faits et gestes restitués avec détails, ce « petit peuple de culture dans l’Atlantique Nord » s’affirme à chaque page. Roman réaliste, roman des petites gens, Les Collectionneurs d’images sombre quelquefois dans le voyeurisme. C’est cru, c’est même glauque – ces scènes d’inceste ou celles avec des animaux. Sans vouloir jouer le Père la Pudeur, on peut se dire que certains moments auraient mérité deux lignes plutôt que deux pages de description. Le sort de Staffan, jeune homme d’allure différente, est effrayant et désolant, au point que son ami d’enfance Kári « ne support(e) pas la déchéance humaine que Staffan avait fait entrer chez lui ». Les personnages sont de ceux qu’un habitant des îles Féroé peut rencontrer ou côtoyer quotidiennement, avec éventuellement « un homo culturel et un homo de placard » parti résider à Copenhague dans le lot. « Double morale et hypocrisie sont des soupapes de sécurité vitales, surtout dans une petite ville aussi remplie de ragots que Tórshavn. » Tout se sait, sans toujours se dire. Le sida, la « maladie interdite », frappe l’archipel, tout comme il frappe les Danois de Copenhague et leurs visiteurs : « Lorsque enfin la paix revint dans ses intestins, Olaf avait perdu un tiers de son poids... ». En dépit de leur situation géographique, les îles Féroé ne sont pas à l’extérieur du monde et de son tumulte. Le lecteur est vite emporté, vite secoué, et se moque un peu que l’écrivain national William Heinesen, soit ici malmené. « Outre la mort, le thème principal du roman est le rapport des protagonistes à leur masculinité. Les garçons, en devenant adultes, représentent différents types d’hommes et de vies d’hommes, des années 1950 et 1960 à la fin du siècle dernier », écrit Malan Marnersdóttir (auteure d’une Histoire de la littérature féroïenne) dans sa postface éclairante. Les Collectionneurs d’images est un roman foisonnant, aujourd’hui réédité en poche, et, disons-le, malgré quelques réserves peu graves, d’une lecture inspirante.
* Jóanes Nielsen, Les Collectionneurs d’images (Glansbílætasamlararnir, 2005), trad. du danois Inès jorgensen, postface et validation linguistique à partir du texte original féroïen par Malan Marnersdóttir, Le Livre de poche, 2023