M-N

Jeux de vilains

Unknown 351

C’est une histoire d’enfants que conte Iben Mondrup dans Jeux de vilains. Pas une histoire pour les enfants. Une histoire d’enfants à destination des adultes. Une famille danoise s’installe sur la côte ouest du Groenland. Il y a les deux parents et leurs trois enfants, Bjørk, Knut et Hilde. La vie à Godhavn, sur l’île de Disko est complètement différente de celle qu’ils menaient au Danemark. « Mille âmes, des gens vieux et ridés. Et des enfants qui entrent et sortent des maisons, au milieu des chiens qui parfois, quand l’accident doit arriver, se jettent en avant en tirant sur leurs chaînes et en dévorent un. Des hommes en salopettes, en bottes de cuir gras et en gros pulls en laine tricotée et des femmes en gants de caoutchouc, sur le port, sur la route, dans la montagne, avec leurs cheveux de toutes les nuances de noir. » Chacun tente de s’intégrer à la communauté dont la vie, en classe, est rythmée par les arrivées et les départs des élèves, toujours vers le Danemark : « …Tout le monde part à un moment ou à un autre ». Les Danois restent entre eux, « ils se rassemblent et se déplacent en grappes », « ils n’appartiennent pas au corps du village, pas vraiment ». Hilde a quatorze ans, quinze ans, ses seins poussent, elle clame qu’elle n’est plus une enfant mais une adolescente ; Knut, douze ans, préfère la lecture à la chasse avec son père et semble prendre le temps comme il vient ; quant à Bjørk, « petite tête à claques » d’à peine une dizaine d’années, elle aime se frôler nue au corps des garçons de son âge et adore qu’on lui chatouille la plante des pieds. Tous trois grandissent dans l’insouciance, entre complicité, chamailleries et drames. Petits drames, faux drames, la plupart du temps, jusqu’à ce que... Aujourd’hui artiste spécialisée dans la performance, auteure de plusieurs romans, Iben Mondrup (née en 1969) a grandi au Groenland, dont Jørn Riel ou Peter Høeg avant elle nous ont déjà conté les mœurs parfois rudes. Elle restitue l’ambiance de ce pays dans ce roman, Jeux de vilains, qui expose avec une grande sensibilité nombre des enjeux de l’enfance.

 

* Iben Mondrup, Jeux de vilains(Godhavn, 2014), trad. Caroline Berg, Denoël (& d’ailleurs), 2016

L’Été infini

Unknown 352

Il y a, dans L’Été infini, un garçon qui « est peut-être une fille mais ne le sait pas encore », à l’instar de l’auteure, aujourd’hui Madame Nielsen (née en 1963, elle joue par ailleurs dans un groupe et fait des performances) mais connu jusqu’en 2001 comme Klaus Beck-Nielsen (qui a signé une pièce de théâtre, Ci-vi-li-sa-tion, publiée aux Presses universitaires de Caen). Il y a un autre garçon et une fillette, un peu noiraude, pas vraiment la fille de celui qui est censément son père, il y a un beau-père pas marrant du tout, et enfin il y a une mère qui passe ses journées montée sur son étalon, « ses longs cheveux qu’elle teint couleur ivoire serrés en arrière dans une queue-de-cheval retenue par un ruban glauque, (…) un regard secoué par la passion, par le fait qu’elle puisse être à ce point foudroyante, à ce point consumante, qu’elle devienne carnivore, cannibale. ». Il y a les années qui filent, avec une halte sur un « été infini » au cours duquel tout se joue. Nous sommes dans le Danemark des années 1980, très imprégné des idéaux de 68 : Christiana, l’amour libre, la volonté assez largement partagée de changer l’ordre des choses… Avec les deux pieds qui sautent dans le monde présent et surtout, celui à venir, bardé de questions : qui je suis, moi ? ma place, elle est où ? Madame Nielsen livre ici un récit fort, écrit avec de très longues phrases. Pas le temps de reprendre son souffle, semble-t-elle arguer, tout est si important, oui, tout file vraiment si vite à cet âge où la vie creuse véritablement son lit. « Tu es né de la terre, tu retourneras à la terre, tu te relèveras en mots de la terre. » Une terre qui sent l’été, l’été danois, peut-être infini, puissant, poétique.

 

* Madame Nielsen, L’Été infini(Den endeløse sommer, 2014), trad. Jean-Baptiste Coursaud, Noir sur blanc (Notabilia), 2017

Ceinture, rétro, clignotant

Ceinture retro clignotant tea 9782413009931 0

Traductrice, notamment du célèbre auteur (fictif) de romans policiers Gösta Svensson, Sonja s’efforce de passer son permis de conduire, guidée pour cela par Jytte, une monitrice irascible et raciste. Elle craint de ne pas savoir passer les vitesses et finit par s’en confier au directeur de l’auto-école, qui lui donne personnellement des cours. « Peut-être que Sonja fait partie de ces personnes incapablesde conduire une voiture. Ce n’est pas seulement une question d’’attestation médicale ou du déni de certains droits existentiels. C’est aussi une question d’orientation spatiale. » Traduire, par ailleurs, se révèle épuisant, surtout quand les cadavres encombrent le plancher. Sonja songe à ses promenades en Suède, où « elle n’est jamais tombée sur un cadavre. Ce qui est curieux quand on pense au nombre de personnes qui meurent de mort violente ne serait-ce qu’à Ystad. » Le ton est donné, l’humour ne sera pas absent de ce roman dont l’action se passe aujourd’hui, à Copenhague : Ceinture, rétro, clignotant, de Dorthe Nors (née en 1970, professeure de lettres à Århus et traductrice, comme son personnage de Sonja, d’écrivains suédois, notamment Johan Theorin). Sonja grossit les événements qu’elle perçoit et découvre, lorsqu’elle est victime d’un étourdissement bénin, qu’« il n’y a personne qui pourrait venir à la rescousse ». Sonja culpabilise. A-t-elle bien fait de ne plus vouloir apprendre à conduire avec Jytte ? Folke n’a-t-il pas l’intention d’en profiter avec elle ? Se permettra-t-elle d’effectuer d’autres traductions que celles des romans policiers de Göran Svensson ? Un ouvrage historique entre deux ? Oui, non... « ...Peu à peu, tout avait cessé de faire sens. » Elle s’épanche auprès de sa sœur, Kate, lorsque celle-ci daigne l’écouter. Ceinture, rétro, clignotantest un roman agréable à lire, avec quelques belles déambulations, à pied ou en voiture, dans la capitale danoise.

 

* Dorthe Nors, Ceinture, rétro, clignotant(Spejl, skulder, blink, 2016), trad. Catherine Renaud, Delcourt, 2018