Mars 1918. Frères jumeaux, Ib et Kaj Gottlieb laissent le Danemark derrière eux pour aller combattre les Rouges en Finlande. La guerre civile fait rage dans ce pays qui n’a acquis que tout récemment son indépendance. Âgés d’une petite vingtaine d’années, fils d’un enseignant et d’une mère morte prématurément, ils ont été élevés dans la tradition. Cet engagement marque leur entrée dans la vie d’adultes. « Encore et encore, diarrhée et constipation, faim et nausées, peur de mourir et aurores boréales, éclairs muets de détonations lointaines. » Des volontaires venus de Suède, de Norvège, du Danemark et d’ailleurs, la Finlande de Mannerheim en accueille beaucoup. Tous décidés à traquer les Rouges, lesquels, à cette époque de revendications ouvrières enfin formulées demandent surtout le droit de pouvoir vivre la tête haute. Ib et Kaj n’ont pas d’état d’âme et, la guerre civile s’achevant, exécutent des prisonniers et des prisonnières (Finlandais et Russes) en quantité, accumulant les exactions. De vrais psychopathes (cf. Ib et le crâne de son « ami » Mikko !). De retour à Copenhague, Ib est employé dans un hôpital, avant de commettre une grave erreur et d’être mis sur la touche ; tandis que Kaj se destine à la prêtrise, puis opte pour le journalisme. L’Abîme est un long roman : plus de six cents pages. Essentiellement axé sur ces deux personnages, autour desquels une multitude d’autres apparaissent cependant, il entend retracer une épopée de cette première moitié du XXesiècle si sanglante en Europe. Ib et Kaj tentent de trouver leur place. Tout leur est bon, à leur profit exclusif. Ils sont loin d’être sympathiques même si, à force de les côtoyer – et c’est le propre d’une œuvre artistique –, le lecteur finit par éprouver une sorte d’empathie pour eux. Ainsi, après ses exploits sanguinaires en Finlande, Ib n’hésite pas à tuer en toute impunité la maîtresse de son père ; Kaj, lui, s’éprend d’une femme juive dans l’Allemagne en proie à la montée du nazisme, puis la trahit. Hitler provoque certes sa répulsion, mais le lecteur se dit qu’il aurait pu l’approuver, lui qui ne défend aucune idée, qui se contente d’être le jouet de la vie et de profiter de tout. Les deux frères se marient, ont des enfants : peu d’amour, seulement un opportunisme qui leur tient lieu de devise. L’hédonisme ne les comble même pas vraiment. Lorsque le Danemark est envahi par les troupes allemandes, les voici tous deux dans les rangs de la Résistance. On se demande au nom de quels idéaux, sinon, de nouveau, par opportunisme. Idem pour Rosa, écrivaine et compagne de Kaj. La peur ne les atteint pas et ils sont partants pour toutes les actions, fût-ce côte à côte avec les communistes, pourtant abhorrés autrefois. « Ces communistes... Il les a combattus toute sa vie mais ils n’arrêtent pas de surgir de partout, et il va lui falloir se battre avec eux. Quelle ironie ! » Mais celle-ci disparaît quand les nazis procèdent à des arrestations et que la torture leur permet d’obtenir des renseignements. Des romans sur cette période, la Deuxième Guerre mondiale au Danemark, il y en a d’autres (songeons à celui de Peter H. Fogtdal,Le Front Chantilly ou à Un Jour en mars de Peder Hove). Comme il y en d’autres sur la guerre civile en Finlande (Ici, sous l’étoile polaire, de Väinö Linna) et, bien sûr, sur la montée du nazisme en Allemagne. Si L’Abîme cherche peut-être à couvrir trop d’événements, si aucun de ses personnages ne donne envie d’être approché bien longtemps, il n’en est pas moins un roman richement documenté, étrangement agréable à lire. (Ah, ce chapitre, p. 580-581, intitulé « La forêt » !) Comme le rappelle Kim Leine (né en 1961 et auteur auparavant du roman Les Prophètes du fjord de l’Éternité) à la fin de son ouvrage, « la fiction ne s’intéresse pas à la vérité objective, mais à la vérité subjective ». Suffisant pour dédouaner le romancier et ses personnages du gros malaise qui, à l’issue d’un tel livre, atteint le lecteur ?
* Kim Leine, L’Abîme(Afgrunden, 2015), trad. Alain Gnaedig, Gallimard (Du monde entier), 2018