L’engagement militaire des pays européens en Syrie, en Iraq ou en Afghanistan, ces dernières années, suscite, chose logique, son lot d’ouvrages. Songeons, récemment, à Anne-Cathrine Riebnitzsky avec Les Guerres de Lisa, roman auquel celui de Carsten Jensen (né en 1952), La Première pierre, fait immanquablement écho (Anne-Cathrine Riebnitzsky est d’ailleurs citée dans la liste des remerciements). Question montée en puissance et intensité de la dramaturgie, on peut également penser à Week-end à Zuydcotte de Robert Merle. La Première pierre relate le périple, de nos jours, d’un groupe de soldats danois en Afghanistan, cette « plaine infinie recouverte de souffrances ». Tous les membres de cette 3e section ont de bonnes raisons de s’engager, sans toujours avoir vraiment conscience de ce que leur geste signifie. « Tu n’es pas dans l’armée pour jouer au héros. Tu n’es pas ici pour gagner toutes les guerres auxquelles ton arrière-arrière-grand-père et ses descendants n’ont jamais pris part. Tu es dans l’armée pour apprendre à être un type normal. Pour faire ton devoir, prendre les ordres au sérieux, utiliser ta tête autrement que comme un mégaphone pour ta propre connerie. » Voilà ce qu’ils apprennent en préambule, par la voix de leur chef, Rasmus Schrøder. L’Afghanistan est en guerre : les talibans contre les troupes étrangères, les seigneurs de guerre contre les talibans et les troupes étrangères. Tous contre tous, autrement dit, au gré des alliances qui ne durent jamais bien longtemps. On se souvient peut-être du témoignage de Åsne Seierstad, Le Libraire de Kaboul, une quinzaine d’années auparavant. La situation semble ne pas avoir changé, sinon en pire. La violence est omniprésente, elle atteint indistinctement les soldats et les civils, les vieux et les enfants, elle ne semble pas devoir s’éteindre de sitôt. La Première pierre fait entrer le lecteur dans la vie quotidienne d’un bataillon, qui se soude au fur et à mesure que les événements dramatiques s’accumulent autour de lui. Bravoure, trahison, amitié, amour, manipulation, tout est là, dans ce chaos indescriptible et au-delà de l’humain qu’aucun de ces soldats n’avait cru avoir à subir. L’Afghanistan dévoile ses paysages, majestueux ; ses rites, ancestraux aux yeux des Occidentaux. L’Afghanistan est un piège. Ces soldats danois l’apprennent à leurs dépens avec, dans les rôles principaux, plusieurs personnages marquants : Schrøder, le traître converti à l’islam (ou pas), ancien concepteur de jeux vidéos ; Hannah, femme soldat, qui oscille entre l’amour et la révolte ; Sara, afghane énigmatique qui aurait voulu être libre ; et les autres, nombreux. La Première pierre n’est pas qu’un roman de guerre. C’est, beaucoup plus fort, le roman d’un groupe d’hommes (et d’une femme, Hannah, plus éventuellement Sara) embringués dans une situation dont ils ne saisissent pas tous les enjeux et qui les dépasse complètement. Et dont, pour ceux qui survivront, ils souffriront comme jamais ils ne l’auraient imaginé. « Ce n’est pas l’harmonie des sphères, ce sont les explosions qui sont le mode d’existence de l’univers. » Costaud.
* Carsten Jensen, La Première pierre (Den første sten, 2015), trad. Nils C. Ahl, Phébus, 2017