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Passages de jeunesse

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Dire que les romans de Jens Christian Grøndahl ne nous touchent qu’à moitié n’est pas méchant. Nous les trouvons trop bien construits, en général, manquant d’un brin de folie en dépit de leurs thèmes souvent pertinents. C’est pourquoi nous sommes plus sensibles à ces souvenirs rassemblés dans Passages de jeunesse (trad. Alain Gnaedig, Mercure de France, 2010), quand l’auteur danois évoque son enfance à Copenhague et ses rapports avec ses parents, et qu’il digresse allègrement pour emmener le lecteur vers ce sud cher aux Nordiques privés de lumière et de chaleur une bonne partie de l’année et dans le monde artistique qu’il fera sien à l’âge adulte. « …L’endroit d’où l’on vient, cet endroit qui forme et qui marque, n’est peut-être pas une série de lieux sur une carte, mais certains instants et certaines rencontres des années de l’enfance, des jours et des moments précis de la journée où l’esprit s’est accordé avec le monde extérieur et, dans le même souffle, est devenu conscient de lui-même. » Quel labyrinthe, la tête d’un écrivain ! nous explique ici Grøndahl. Livre ambitieux, que cette autobiographie, livre que l’on n’a pas envie de refermer trop vite. 

 

* Jens Christian Grøndahl, Passages de jeunesse, trad. Alain Gnaedig, Mercure de France, 2010

 

Les Portes de Fer

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Si nous ne contestons pas le fait que Jens Christian Grøndhal soit l’un des écrivains danois les plus importants d’aujourd’hui, force nous est d’affirmer que nombre de ses romans ne nous convainquent pas totalement. Pourtant, son dernier, Les Portes de Fer, est une œuvre qui réussit à nous émouvoir. Au travers différents âges de sa vie, le narrateur explique l’orientation que diverses rencontres féminines ont donnée à celle-ci. Né dans une famille modeste de la banlieue de Copenhague, il s’éprend d’abord de la fille de sa professeure d’allemand, lui qui apprend cette langue pour pouvoir lire Marx dans le texte, et la rejoint à Berlin. Mais elle le snobe, provoquant son premier chagrin d’amour. D’autres femmes vont peupler son existence sans jamais, comprenons-nous, le rendre vraiment heureux. « …Peut-être que cela ne m’intéressait pas de devenir heureux. De toute façon, ce mot-là était trop poisseux. Le sens de la vie, était-il d’être heureux ? » Oui ? Pas forcément, répond le narrateur, menant une quête existentielle qui ne se termine même pas à la fin de l’ouvrage lorsqu’une nouvelle rencontre avec une femme deux fois plus jeune que lui fait naître sa mélancolie. « Le bonheur, c’était d’exister, d’être nous-mêmes. C’est tout. Il fallait se battre pour le sens. On arrivait dans la vie sans savoir ce qu’était ce sens. Et on ne le trouvait peut-être jamais. (…) Ne s’agissait-il pas de le prendre à bras-le-corps ? » Tout semble à la portée de ce personnage, intelligent et doué de beaucoup de sensibilité, mais à peine s’élance-t-il dans une direction qu’il se met à piétiner, voire à reculer, peut-on penser, et finalement il opte pour une sage carrière de professeur dans la capitale. L’ascension sociale a fonctionné ni plus ni moins que raisonnablement dans ce Danemark des années 1970 à aujourd’hui. Les femmes qui jalonnent sa vie ne lui ont apporté que des sentiments somme toute bien sages, eux aussi. L’art, peut-être, transporte le narrateur vers de plus hauts sommets – mais encore…, car il n’en pratique aucun et ses échanges de vue avec d’autres amateurs sont limités. L’amour, pour ses parents, pour les femmes qu’il a connues, pour sa petite-fille, l’interroge. Il le décline, le ressasse, jusqu’à quasiment l’autopsier. Un roman subtil, dense et attachant.

 

* Jens Christian Grøndahl, Les Portes de Fer (Jernporten, 2014), trad. Alain Gnaedig, Gallimard (Du monde entier), 2016

Quelle n’est pas ma joie

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Ellinor perd Georg, son mari, et décide de vendre la maison qu’ils habitaient, dans une banlieue huppée de Copenhague, pour s’installer à Vesterbro, quartier populaire où s’est passée son enfance. « Georg me manquait quand je suis rentré à la maison. Il me manquait tout le temps, mais il y a des choses qui me reviennent à l’esprit à des moments différents. » Mais avant Georg, Ellinor avait été la femme de Henning, mort dans une avalanche dans les Dolomites en compagnie d’Anna. Anna, la mère de jumeaux dont le père est Georg. Anna, l’amie et la rivale. C’est donc à une morte qu’Ellinor exprime le désarroi qui l’atteint aujourd’hui. Les sentiments qui l’animent sont troubles. Elle a admiré cette femme, elle l’a aimée, et pourtant, cette femme l’a trahie. « J’ai pris la place que tu avais laissée. J’ai repris ta vie, Anna, tout comme j’avais jadis récupéré ta robe de mariée. » À soixante-dix ans, Ellinor fait le point sur ce qu’a été sa vie. La « bâtarde de la poule à Boches » a le sentiment que beaucoup d’événements lui ont échappé. Quelle n’est pas ma joie est un roman court et néanmoins dense, un tourbillon de sentiments parfois contradictoires, comme Jens Christian Grøndahl, auteur majeur des lettres danoises contemporaines, en signe régulièrement.

 

* Jens Christian Grøndahl, Quelle n’est pas ma joie (Tit er jeg glad, 2016), trad. Alain Gnædig, Gallimard (Du monde entier), 2018

Camilla et compagnie

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Comment rédiger la critique d’un roman tel que celui-ci, Camilla et compagnie, de Christina Hesselholdt ? (Remarque que nous aurions déjà pu formuler à la lecture de L’Unique, seul volume de cette auteure disponible en français et publié en 2000 aux Presses universitaires de Caen.) Constitué de quatre récits parus au Danemark de 2008 à 2014, Camilla et compagniemet en scène six amis âgés de trente-cinq à cinquante ans. Ils vagabondent à travers l’Europe (le Danemark, bien entendu, mais aussi Belgrade ou la Grande-Bretagne) et le monde (New York, le Mozambique), on ne sait trop pourquoi, se croisent, se perdent de vue, se retrouvent. Peut-être parce que « mieux valait encore voyager que travailler dans une usine » ? Sans doute, mais... Quel fil directeur ? Aucun, et c’est d’ailleurs ce que revendique tacitement Christina Heeselholdt (née en 1962), parlant de Virginia Woolf – ou d’elle-même. Remettons-nous en pour une fois à la quatrième de couverture : « L’amour, la maladie, le chagrin, les mondanités et les voyages : des vies comme d’autres au pays des heureux et des gâtés. » Camilla et compagnie est un livre, pas vraiment un roman en fait, qu’on lit sans saisir (ou peut-être sommes-nous trop hermétiques) où l’auteure cherche à nous emmener.

 

* Christina Hesselholdt,Camilla et compagnie(Selskabet, 2016), trad. Jean-Baptiste Coursaud, Phébus, 2018

L’Héritière

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La série télévisée danoise Borgen (3 saisons produites par Adam Price, 2010-2012) a rencontré, avec raison, un beau succès, ici. Elle raconte l’ascension d’une femme, Birgitte Nyborg, chef du Parti centriste, qui accède au poste de Premier ministre du Danemark. Nul, parmi ses collègues politiciens, ne lui fait de cadeau. Le roman L’Héritière, de Anne-Vibeke Holst (née en 1959), lui est antérieur d’une dizaine d’années. Il traite du même sujet : le parcours d’une femme qui entend se mêler des affaires politiques de son pays. Trente-cinq ans, mère de deux jeunes enfants et mariée à un homme, militant écologiste, qui s’apprête à partir travailler en Afrique, Charlotte Damgaard a une longue expérience dans le domaine de l’humanitaire. C’est pourquoi elle est contactée par le Premier ministre danois, social-démocrate, qui lui propose de prendre les rênes du ministère de l’Environnement. Une opportunité qu’elle accepte. Avec une idée forte : faire du Danemark le premier « pays vert » au monde. Mais, outre les rivaux politiques même au sein de son propre camp, outre les médias qui, s’engouffrant dans les moindres failles de sa vie, cherchent à la « peopoliser », des lobbies s’opposent à elle, rendant ce projet extrêmement difficile à réaliser. « Peu de Danois naissaient aujourd’hui avec une cuillère en or dans la bouche, mais la plupart en avait une en argent, à laquelle ils n’attachaient pas de valeur particulière, ne se sentant redevable de ce privilège ni envers la collectivité ni envers leur prochain (…). Les Danois étaient tellement gâtés qu’ils ne voyaient plus l’abondance dans laquelle ils baignaient et en demandaient toujours plus. Ils voulaient tout, ici et maintenant. » Mère, femme, responsable politique, L’Héritière ? À lire, pour mieux comprendre le Danemark d’aujourd’hui.

 

* Anne-Vibeke Holst, L’Héritière (Kronprinsessen, 2002), trad. Caroline Berg, éd. Héloïse d’Ormesson, 2014

Le Prétendant

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Signé Hanne-Vibeke Holst et s’inscrivant à la suite immédiate de L’Héritière (bon roman relatant les démêlés de Charlotte Damgaard, jeune femme, écologiste, dans le monde du pouvoir politique), Le Prétendant commence par la déroute aux élections législatives de Per Vittrup, Premier ministre danois, et de son parti social-démocrate. Il doit abdiquer. Gert Jacobsen, futur ex-Ministre des finances, est déjà prêt à le remplacer : à la tête du parti dans un premier temps et au pouvoir, éventuellement, ensuite. Seulement, Gert Jacobsen est doté d’un caractère impulsif et violent et frappe régulièrement son épouse. Laquelle ne cesse de lui répéter qu’elle l’aime et s’excuse : « Pardon, c’est de ma faute, je n’ai pas respecté ma promesse. J’aurais dû mieux me tenir. ». Le Prétendant, dont l’action se situe au lendemain du 11-Septembre, est un roman dense, aux problématiques multiples (de la violence faite aux femmes à l’intégration des étrangers), une sorte de turn-over pour une fois subtil. Il expose ce qui est, selon Hanne-Vibeke Holst, qui a longtemps été journaliste politique, « l’essence de la politique danoise : rester au centre et maîtriser le jeu difficile des alliances, tout en faisant en sorte d’obtenir exactement ce qu’on veut, sans que l’adversaire se rende compte qu’on n’a pas cédé sur l’essentiel ». Mais Le Prétendant va bien au-delà du Danemark puisque les revers électoraux, ou les alliances surprenantes ou les calculs personnels, peuvent être observés partout où un minimum de vie politique a lieu. Femmes et hommes sont concernés, bien entendu, mais il apparaît que ces derniers se montrent beaucoup plus virulents dans la lutte pour le pouvoir : « Les hommes ne sont pas des animaux très compliqués. Pour la plupart d’entre eux, seul le pouvoir compte. Il s’agit simplement de gagner. Des titres de grand chelem, des matchs de boxe, des coupes. Des femmes ! » relève Charlotte Damgaard. Parus avant la série télévisée Borgen, ces deux volumes, L’Héritière et Le Prétendant, prouvent que l’action politique, contrairement à ce qui ne cesse souvent de se dire ici ou là, n’est pas forcément rébarbative. Au Danemark comme ailleurs, elle peut animer des hommes et des femmes honnêtes comme elle peut, sans doute plus fréquemment, hélas ! pousser des individus arrivistes et flagorneurs à prendre des responsabilités. Quoi qu’il en soit, la vie politique est à observer de près car si nous ne nous occupons pas d’elle, elle – sous une étiquette ou sous une autre – s’occupera toujours de nous.

 

* Hanne-Vibeke Holst, Le Prétendant (Kongemordet, 2005), trad. Caroline Berg, Héloïse d’Ormesson, 2015

Femme de tête

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Après L’Héritière et Le Prétendant, voici Femme de tête : la vie politique danoise contemporaine, publiée avant la série télévisée Borgen. Les deux premiers volumes étaient de haute tenue, le troisième est tout aussi bon. Nous sommes en 2007, Elisabeth Meyer, soixante-trois ans, à la tête du Parti social-démocrate, vise aujourd’hui le poste de Premier ministre. « …Je ne crois pas que vous seriez aujourd’hui à la veille de devenir la première femme ministre d’État au Danemark si vous n’étiez pas motivée par quelque chose de plus grand et de plus profond que le goût du pouvoir », lui assène le peintre appelé à faire son portrait. Mais des islamistes radicaux la menacent parce qu’elle est d’origine juive, ce qu’elle n’avait jamais mis en avant. Elle se découvre aussi atteinte de la maladie d’Alzheimer. Bien que ne renonçant pas à la campagne difficile qui s’annonce, elle adoube Charlotte Damgaard pour lui succéder. Comme dans les deux précédents volumes, Hanne-Vibeke Holst met en scène une multitude de personnages fort différents les uns des autres et nous montre comment leurs vies vont s’imbriquer pour donner à ce roman une intrigue des plus passionnantes. La complexité des rapports hommes-femmes, les questions d’immigration, l’environnement, la politique étrangère (le Danemark doit-il ou non intervenir au sein de l’Otan en Afghanistan ?), le terrorisme international (djihadiste) et le terrorisme local (d’extrême droite), autant de sujets d’actualité soulevés dans ce roman et débattus. Si, « …tout comme la Norvège, le Danemark fait partie des pays les moins corrompus du monde, où la démocratie fonctionne et où ni les candidats ni les électeurs ne sont à vendre », les problèmes qui se posent ici ressemblent, pour la plupart, à ceux des autres pays européens. Les menaces d’attentat à l’encontre d’Elisabeth Meyer et de Charlotte Damgaard donne par ailleurs à Femme de tête un côté policier ; on imagine bien une série future avec l’inspecteur Carsten Vinge, taillé comme un tueur de la mafia russe, comme personnage principal.

* Hanne-Vibeke Holst, Femme de tête (Dronningeofret, 2008), trad. Caroline Berg, Héloïse d’Ormesson, 2017