« Je n’ai pas encore six ans et je vais bientôt aller à l’école puisque je sais déjà lire et écrire. » Ainsi commence le récit de l’enfance de Tove Ditlevsen, auteure danoise (née en 1917 et non l’année suivante, comme indiqué sur le rabat et à l’intérieur du volume – à Copenhague et décédée dans cette ville en 1976), dont il était bien difficile de trouver un titre en France. Aussi ne peut-on que saluer l’initiative des éditions Globe d’éditer enfin son autobiographie complète publiée initialement au Danemark entre 1967 et 1971. Les deux premiers tomes (celui-ci, donc, Enfance, et le prochain, Jeunesse, à paraître en mars 2024 ; un troisième, Dépendance, sortira en septembre 2024) avaient été réunis et publiés en français sous le titre Printemps précoce (Stock, 1999). Ils bénéficient d’une nouvelle traduction. Dans ce premier volume de La Trilogie de Copenhague Tove Ditlevsen nous plonge dans les années 1920-1930 au cœur du quartier populaire de Vesterbro. Enfant d’un ouvrier qui finit par être licencié et d’une mère dépressive, qui croit les mensonges de sa fille mais pas quand elle lui dit la vérité, sœur d’Edvin, de trois ans plus âgé et futur ouvrier peintre souffrant d’accès de toux, elle grandit avec la conviction que plus tard elle écrira. Elle sera poète, comme Gorki, ce que son père, un bref temps journaliste ou plus vraisemblablement pigiste, avait lui-même souhaité devenir : « Il rêvait d’écrire et ce rêve ne l’a jamais vraiment quitté. » Berger dès l’âge de six ans, il travaille ensuite « douze heures par jour. Il s’occupait de la chauffe et ses yeux étaient toujours injectés de rouge à cause des escarbilles projetées par le feu. » Quand, à cause de ses idées socialistes et du chômage qui les accompagne, la famille est obligée de demander « l’aide aux nécessiteux », la honte s’abat sur elle, « indélébile aussi terrible que les poux et la protection de l’enfance ». Bien des foyers de ce quartier miséreux de la capitale danoise en sont réduits là. Pourtant, « d’une manière générale, il n’était pas question que quiconque sache que votre père était au chômage, même si c’était le cas pour la moitié d’entre nous. » La vie se mène au jour le jour, dans une pauvreté qui n’est pas une vraie misère – mais pas loin. La jeune Tove n’éprouve pas de sensation de faim, gavée par des « gâteaux à la crème tournée » et le pain rassis que sa mère l’envoie acheter en douce, mais elle se sent différente de ses camarades mieux lotis. Différente en de nombreux points. Ainsi, quand elle rapporte à la maison un ouvrage de l’écrivain danois Herman Bang (1857-1912), son père juché sur ses préjugés avance qu’elle ne doit pas lire ce genre d’auteurs, « pas normal » – parce qu’homosexuel. « Je sais à quel point c’est horrible de ne pas être normal., j’ai moi-même mon propre fardeau à porter pour sembler l’être. » Ce premier volume de La Trilogie de Copenhague restitue une enfance, celle de Tove, fillette qui s’évertue à trouver sa place dans un monde d’adultes si peu avenant. Elle communique très peu avec sa mère, l’époque n’était certes pas friande des effusions sentimentales ; elle n’échange guère plus avec son père : « ...Ces mots que mon père et moi cherchons à nous dire, nous n’avons jamais réussi à les prononcer » ; et à peine avec son frère. Pourtant, « tout au fond de mon enfance, il y a mon père en train de rire ». Elle grandit en manque de toutes sortes de choses – de savoir, dont elle ne grappille que des miettes, de l’affection des siens, qui lui est donnée au compte-gouttes, d’une nourriture plus abondante et plus saine aussi... « Sombre est l’enfance, elle gémit sans cesse comme un petit animal que l’on a enfermé dans la cave et oublié là. (…) La plupart des adultes affirment qu’ils ont eu une enfance heureuse, et peut-être y croient-ils eux-mêmes, mais moi je n’y crois pas. Je crois seulement qu’ils ont réussi à l’oublier. » On peut bien évidemment rapprocher ce cycle de l’œuvre majeure de Martin Andersen Nexø (1869-1954), Pelle le conquérant (quatre volumes, 1906-1910, réédité par Gaïa, 2003-2005). Dans les deux cas le personnage principal est un enfant confronté au monde sans pitié des adultes, dans le Danemark du tournant des XIXe et XXe siècles, alors en pleine industrialisation avec son lot de mutations sociétales. Mais l’intérêt du récit de Tove Ditlevsen est que c’est une petite fille qui capte tout cela, une petite fille perspicace, parfois espiègle, avec « un esprit de plus en plus écorché vif », qui tente de comprendre. Où est sa place, celle d’aujourd’hui et celle à venir ? Elle ne le sait pas, en dépit de ses cogitations. « Je me sens étrangère à ce monde et je n’ai personne à qui parler des insurmontables problèmes que l’évocation du futur déclenche chez moi. » Sa révolte est logique, découlant de ses observations. La Trilogie de Copenhague a été un grand succès au Danemark, pays dans lequel Tove Ditlevsen demeure un grand nom de la littérature. Auteure de gauche et précurseure du féminisme, elle finira par se suicider. « Mon enfance en lambeaux flotte autour de moi et à peine ai-je recousu un trou qu’elle se déchire à un autre endroit. » Les questionnements de l’époque actuelle et le succès d’une littérature à caractère autobiographique lui ont redonné une étonnante seconde notoriété (à ce sujet, on consultera avec intérêt l’article de Torben Jelsbak, « L’esthétique de la vulnérabilité. Auto-analyse et stratégies narratives dans La Trilogie de Copenhague de Tove Ditlevsen », in revue Nordiques, en ligne, n°42), bien des écrivains la citent et nombre d’œuvres de toutes sortes font allusion à ses écrits et à sa vie – au point que l’on a pu parler d’une « Tove Feber » (« fièvre Tove »). Tove Ditlevsen est une incontournable de la littérature sociale et prolétarienne danoise du XXe siècle.
* Tove Ditlevsen, La Trilogie de Copenhague – 1, Enfance (Barndom, 1967), trad. du danois Christine Berlioz & Laila Flink Thullesen, Globe, 2023