C-D

Les Outrages

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Signé Kaspar Colling Nielsen, ce roman, Les Outrages, part un peu dans tous les sens. Pourquoi pas ? Il nous conte la vie quotidienne de Stig, galeriste à Copenhague, ses réussites et ses déboires, et celle des personnages qui l’entourent : Elisabeth, sa femme, spécialiste de l’intelligence artificielle, Emma, leur fille, Christian, un peintre porté sur le sexe, dont il a contribué au succès, Mia, la jeune compagne simple d’esprit de ce dernier. Dans un futur très proche, le gouvernement danois transforme l’île de Lolland, dans le sud du pays, en réserve naturelle où s’installent des entreprises non-polluantes et où les habitants circulent à vélo ou en calèche ; dans le même temps, au Mozambique, une ville de containers est créée pour accueillir les réfugiés musulmans dont l’arrivée au Danemark pose problème : Frederiksstad, où Emma décide d’aller travailler. « C’était carrément désagréable d’être une femme à Frederiksstad, et même si Emma portait le hidjab, elle fut plusieurs fois harcelée par des inconnus... » Politique fiction... ? Extension du domaine du possible ? « Dans les pays nordiques », nous dit la quatrième de couverture de ce roman, Kaspar Colling Nielsen (né en 1974 et présenté comme un « écrivain radical ») « est considéré comme le ‘Houellebecq scandinave’. » Un compliment ? Une insulte ? Ce roman peut bien sûr faire songer à divers ouvrages du récent récipiendaire de la Légion d’honneur. Il joue comme ceux-ci sur les angoisses d’aujourd’hui, volontairement provoquant, notamment avec ses nombreuses scènes d’actes sexuels, et faussement visionnaire. « Plus rien n’obéissait à des idéologies politiques ou à des réformes politiques. C’était l’évolution technologique qui dirigeait la société, une évolution sur laquelle personne n’avait prise. » D’une page à l’autre et sous couvert de réalisme incisif, peut-on dire, plus que de science-fiction, c’est un catalogue des idées et sujets à la mode : intelligence et sensibilité animales, post-humanisme, immigration, délinquance et violence urbaine, évolution des mœurs, etc. Un roman dans l’air du temps, banal à souhait, finalement, qui ne laisse guère de place au lecteur entre les mœurs débridées des Occidentaux (cf. par exemple cette exhibition « artistique » d’allaitement dans une galerie d’art) et celles rigides d’une population interdite de séjour. Aucun personnage sympathique, pas même ces animaux doués de la parole, censés renforcer l’aspect futuriste de l’intrigue. Une lecture dont on peut se passer, donc.

 

* Kaspar Colling Nielsen, Les Outrages (Det Europæiske forår, 2017), trad. Alex Fouillet, Calmann-Lévy, 2019

Pays des ombres

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(in Bulletin du Cercle suédois de Lille/Svenska klubbens klubblad n° 11, 2011) 

Auteur d’une biographie romancée un peu décevante, selon nous, de H.-C. Andersen (Le Voyage en bleu), Stig Dalager offre, avec Pays des ombres, un remarquable roman. Tout commence le 11 septembre 2001, à New York. « C’est le matin. Que se passe-t-il ? Combien de temps l’été va-t-il continuer à repousser l’arrivée de l’automne en laissant le soleil régner ainsi ? Il est rare de voir un ciel aussi bleu au-dessus de New York un jour de septembre. » Un avocat pénêtre dans l’une des tours en feu du World Trade Center pour sauver sa compagne. Il y parvient, au prix de risques énormes, mais sa vie dorénavant ne sera plus la même. D’autant plus qu’il est amené à défendre un homme, d’origine arabe, accusé de l’assassinat d’un joaillier juif. Stig Dalager signe là un excellent roman, complexe, déroutant, sur une triste page de notre Histoire contemporaine.

 

* Stig Dalager, Pays des ombres (Skyggeland, 2007), trad. Catherine Lise Dubost, Gaïa, 2009

* Stig Dalager,Le Voyage en bleu (Rejse i blåt, 2004), trad. Anne-Charlotte Struve, Actes sud, 2005

Le Gardien de mon frère

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On connaissait Leif Davidsen comme écrivain jouant habilement sur deux genres : le roman policier et le roman d’espionnage (cf. Le Dernier espion, L’Épouse inconnue, À la recherche d’Hemingway, etc., tous publiés chez Gaïa). Dans Le Gardien de mon frère, le Danois nous livre un volume qui n’est ni l’un ni l’autre, qui est, tout simplement, un grand, un très grand roman prenant pour cadre deux périodes décisives et concomitantes de l’Histoire du XXe siècle : celle de la guerre d’Espagne et celle dite des procès de Moscou.

1937. Magnus, de retour d’Argentine où il était parti pour fuir un père trop autoritaire, est chargé par sa sœur, Marie, de retrouver leur frère Mads, engagé en Espagne dans les Brigades internationales. Le directeur d’un journal « bourgeois » l’accrédite et Magnus débarque parmi les Républicains. Il retrouve rapidement Mads, mais sans parvenir à le convaincre de rentrer au Danemark. Le cadet a pour missions de saboter l’avancée franquiste et y perdra la vie. Dans le même temps, Magnus, jeune homme que la politique laisse plutôt froid, rencontre Irina, photographe pour la presse soviétique, qui retourne précipitamment à Moscou car son père, haut dignitaire du régime, et son frère ont été arrêtés.

La tragédie est là, on la devine, il ne saurait en être autrement avec de tels protagonistes et en une telle époque. Leif Davidsen nous entraîne avec émotion dans une Histoire dont les soubresauts n’ont pas fini d’agiter notre monde. Une puissante nostalgie sourd également des pages de ce livre très documenté, à l’instar des précédents de Leif Davidsen : il fut un temps où des hommes et des femmes pensaient qu’il était possible de rendre le monde plus juste, plus humain, qu’il était louable de se battre pour cette cause. Leurres et couleuvres, dirait l’autre, et pourtant !

 

* Leif Davidsen, Le Gardien de mon frère (Min broders vogter, 2010), trad. Monique Christiansen, Gaïa, 2014

La Mort accidentelle du patriarche

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Les romans de Leif Davidsen sont toujours de grands romans. Intelligents, complexes, ils entraînent les lecteurs dans les coulisses de la politique mondiale, prioritairement en Russie et dans les pays de l’ex-bloc de l’Est. Le dernier, La Mort accidentelle du patriarche, se déroule aujourd’hui. Il prend pour cadre le Groenland, dans un premier temps, où Adam Lassen, célèbre présentateur météo sur une chaîne de la télé nationale danoise, participe à des émissions destinées à faire prendre conscience aux téléspectateurs des effets néfastes du réchauffement climatique. Quand il apprend la mort de son frère jumeau, Gabriel, il file à Moscou, où celui-ci était l’un des plus proches collaborateurs du patriarche de la Russie orthodoxe, retrouvé mort dans son lit. Gabriel, lui, a été agressé très violemment dans une petite rue de la capitale russe le lendemain. Adam met vite en doute la version officielle, un crime crapuleux parmi tant d’autres. « …J’ai juré que je découvrirais ceux qui l’avaient assassiné, même si ce devait être la dernière action de ma vie. » Passé et présent toujours intimement liés, en Russie peut-être plus qu’ailleurs, il en vient à s’intéresser à la vie de ses propres parents : hommes d’affaires danois, son père avait rencontré, dans les années 1970, une jeune harpiste employée dans un grand restaurant à Moscou, ville dans laquelle il se rendait régulièrement, et leur mariage fut d’abord impossible. Anastasia n’avait pas le droit de quitter son pays, « paradis soviétique pourri », et quand elle y parvint, au terme de conciliabules innombrables et d’actions des uns et des autres que son fils Adam ne cerne toujours pas, elle fut considérée comme « traitre à sa patrie » et ses parents perdirent leur logement et leur emploi et moururent prématurément. Adam apprend également que son frère était peut-être agent double. Enquêter sur ses meurtriers l’oblige à prendre des risques qu’il ne présumait pas et le ramène au Groenland, où pointent les intérêts stratégiques russes, le gaz et le pétrole constituant en effet les deux piliers économiques du pays d’un certain président Popov ( !). Un roman passionnant, comme tous ceux de Leif Davidsen, qui ne nous révèle sans doute pas combien le prétendu communisme soviétique fut monstrueux – qui l’ignorerait encore ? – mais qui, au travers de plusieurs fortes destinées, nous en montre les rouages : hier, certes, et jusqu’à aujourd’hui, relayés (et ne craignons pas les pléonasmes) par un nationalisme outrancier assorti d’un capitalisme mafieux.

 

* Leif Davidsen, La Mort accidentelle du patriarche (Patriarkens hændelige død, 2013), trad. Monique Christiansen, 2016

La Fille du traître

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« Le mensonge et le faux-semblant » : voici les outils utilisés par le régime russe pour asseoir son pouvoir tant à l’intérieur de ses frontières, qu’à l’extérieur. Une manière de faire « inscrite dans nos gênes », argue Tor, le fils de John, « troll » pour le gouvernement, autrement dit rédacteur d’écrits divers destinés à influer sur l’opinion des « pays ennemis » – tous les autres. Autrefois officier de renseignement danois, à présent résident russe, John Arnborg est considéré comme un traître. « Le plus grand scandale d’espionnage de l’histoire du Danemark. » Quelle est donc son intention lorsqu’il reprend contact avec Leila, sa fille abandonnée une trentaine d’années auparavant ? « On n’oublie pas une trahison, et celle de son père l’avait marquée au fer rouge. Elle était la fille du traître et les gens ne mettaient généralement pas beaucoup de temps à le découvrir... » Ingénieusement construit, comme tous les romans précédents de Leif Davidsen, celui-ci, La Fille du traître, donne à voir une Russie arc-boutée sur une grandeur passée qu’elle cherche à ressusciter, au risque d’entraîner le monde dans une nouvelle guerre. Une Russie « où rien n’était comme (la fille du traître) se l’était imaginé, et où rien ne se déroulait comme elle l’avait prévu ». Après l’annexion pure et simple de la Crimée, les visées russes sur les Pays baltes ne manquent pas d’inquiéter, et notamment les Pays nordiques qui ont des frontières communes avec l’Ours russe. Un roman de grande qualité qui nous avertit sur un danger potentiel bien réel.

 

* Leif Davidsen, La Fille du traître (Djævelen i hullet, 2016), trad. Frédéric Fourreau, Gaïa, 2018

Printemps précoce

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En français, existe-t-il encore un titre de Tove Ditlevsen disponible, neuf s’entend, en librairie ? Printemps précoce ? Auteure de poèmes, d’essais et de romans, l’écrivaine danoise (1918-1976) est oubliée ici, moins dans son pays où elle continue à être lue. Dans sa préface à Cherche mari, l’écrivain Henrik Stangerup la compare à Hans-Christian Andersen : « Vulnérable comme Andersen, et comme lui incapable de renier l’enfant qu’elle portait au fond d’elle-même, dans ses romans, dans ses essais, ses poèmes, elle ne chercha jamais à nourrir ses lecteurs de solutions toutes faites. » Stangerup rappelle aussi qu’elle fut « la plus aimée de tous les écrivains de sa génération ». C’est à un autre Andersen que, nous, nous la comparerons : Martin Andersen Nexø (1869-1954), qui signa notamment Pelle le conquérant (réédité en 4 volumes chez Gaïa, en 2003). Martin Andersen Nexø qui, dans ses divers romans, sut présenter la vie des prolétaires de son époque, leurs espoirs et leurs souffrances, et en faire de véritables figures littéraires. Même exercice, également réussi, de Tove Ditlevsen dans un livre comme Printemps précoce. Là, c’est le Copenhague ouvrier du lendemain de la Première Guerre mondiale qu’elle met en scène, essentiellement au travers de deux personnages : une petite fille de six ans, qui rêve de devenir poète, et son père, qui s’exerce à tous les métiers, selon ce qu’il trouve. Bien sûr, d’autres s’installent et influent sur l’humeur et l’avenir de la fillette – Tove elle-même. Mais toujours cette relation, déterminante : « Au plus profond de mon enfance, il y a mon père et il rit. Il est gros, noir et vieux comme le poêle en faïence, mais je n’ai rien à redouter de lui. Tout ce que je sais à son propos va de soi, et si je veux en savoir plus, je n’ai qu’à le questionner. Il ne me parle pas de lui, car il ne sait pas ce qu’il faut dire à une petite fille. » Il est socialiste et pense que l’émancipation de la classe ouvrière se fera par les livres. Ou, tout au moins, que les livres y contribueront grandement. Tove l’écoute. Elle lit. Écrit. Elle est une femme qui entend affirmer sa voix. C’est ce parcours d’autodidacte qu’elle conte dans Printemps précoce, un livre bouleversant. Tove Ditlevsen s’est suicidée le 8 mars 1976.

 

* Tove Ditlevsen,Printemps précoce (Det tidlige forär, 1967), trad. Frédéric Durand, Stock (Bibliothèque cosmopolite), 1993

* Tove Ditlevsen,Visages (Ansigterne, 1968), trad. Danièle Rosadoni, Stock (Nouveau cabinet cosmopolite), 1996

* Tove Ditlevsen,Cherche mari (Vilhelms vaerelse, 1973), trad. Raymond Albeck, Le Sagittaire, 1977