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Mikaël

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L’écrivain et critique littéraire Herman Bang (1857-1912) a laissé une œuvre variée, que les éditeurs français prennent le temps de nous présenter (parmi une dizaine de titres disponibles en français, signalons Les Corbeaux et Franz Pander aux éditions de l’Élan). Témoin ce roman, Mikaël, publié initialement en 1904, qui n’avait jamais été traduit ici. S’inscrivant dans la veine impressionniste, le personnage central (avec le fameux Mikaël), Claude Zoret, est un peintre français qui n’est pas sans évoquer Claude Monet. Il voue une grande affection à celui qu’il donne pour son fils ou son héritier, Mikaël, Ce roman prenant un milieu très aisé pour cadre (« Ainsi, nous faisons partie des riches, ici en France ») relate leur relation, en réalité une liaison homosexuelle, jusqu’à ce que Mikaël s’éprenne d’une aristocrate russe et trahisse à plusieurs reprises son mentor. « Mort de fatigue – voilà mon état depuis quinze ans », se lamente ce dernier. « Épuisé par cette course perpétuelle contre moi-même. (…) Une course pour créer de grandes œuvres, suivies d’autres œuvres encore plus grandes, suivies d’œuvres plus grandes que toutes les précédentes… jusqu’à cette œuvre suprêmement grande que je ne créerai jamais. » S’inscrivant dans la « percée moderne » chère au critique Georg Brandès, ce livre (à lire, pour ce bouillonnant portrait de peintre, peut-être à la suite de L’œuvre de Zola) a fait l’objet de deux adaptations cinématographiques : par Mauritz Stiller en 1916 et par Carl Theodor Dreyer en 1924.

 

* Hermang Bang, Mikaël (Mikaël, 1904), trad. et prés. Elena Balzamo, préf. Klaus Mann), Phébus, 2012

À la recherche de la reine blanche

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Il y a des livres, des romans, qu’on laisse passer parfois, manque de temps ou raison particulière, jusqu’au moment où l’on se dit que c’est bien dommage. Ainsi, À la recherche de la reine blanche, de Jonas T. Bengtsson (né en 1976 et qui se réclame, question littérature, de Per Olov Enquist, Camus et Hemingway). Nous avions lu Submarino, du même auteur, avec une certaine réserve, avions vu le film qui en avait été adapté en 2010 par Thomas Vinterberg, avec plus d’enthousiasme. Et ce roman, À la recherche de la reine blanche, était sorti, sans retenir notre attention. Jusqu’à ce que, donc, nous le prenions en main et commencions à en tourner les pages. Et surprise, Peter, le jeune garçon au centre de l’intrigue, nous touche immédiatement par son regard simultanément naïf et pertinent sur le monde qui est le sien. Il vit seul, dans le Danemark des années 1980, avec son père, un homme qui déménage régulièrement et exerce divers métiers, qui est loin d’être un rustre, qui compte nombre d’amis çà et là, qui sait parler, qui sait embobiner ceux qui peuvent le servir, une sorte d’aristocrate de la marginalité. Un homme qui possède des secrets, comme le découvre peu à peu son fils. « Chaque fois que nous déménageons, j’espère que les cauchemars ne nous suivront pas. (…) Nous emménageons, et pendant un certain temps, ils nous laissent tranquilles. Pendant une semaine, un mois. C’est variable. » L’enfant ne va pas à l’école, il apprend les rudiments de la vie en compagnie de son père et des personnes rencontrées au fil de leurs pérégrinations. Le paternel travaille, au noir peut penser le lecteur. « Ton père est quelqu’un de très intelligent », lui révèle un jour une vieille dame chez qui ils ont élu domicile contre de menus travaux. « J’ai un tiroir entier de coupures de presse, des articles qu’il a écrits pour des journaux et des magazines. Il n’a pas toujours taillé des haies. » Quand la vieille dame meurt, le père récupère les économies qu’elle possédait et déménage de nouveau. Le voilà à présent videur dans un peep-show de la capitale. Peter et lui logent dans la chambre d’un hôtel voisin. Cette première partie du roman n’est pas sans évoquer le chef d’œuvre de Martin Andersen Nexø, Pelle le conquérant, avec cette relation père-fils aussi tendre, aussi chaleureuse que peu conventionnelle. Toujours au Danemark, on peut songer également, pour la proximité affective entre les deux personnages principaux, à Printemps précoce de Tove Ditlevsen, Mais le père finit par être arrêté. Le lecteur retrouve Peter des années plus tard, il habite maintenant chez sa mère et son beau-père. C’est un jeune homme, qui essaie de comprendre l’engrenage familial. Il se rend à l’enterrement de son grand-père, découvre que celui-ci aurait abusé de son père. Rien n’est vraiment dévoilé dans ce roman et le lecteur n’en sait finalement pas plus que Peter, lequel, quand il entre dans sa vie d’adulte, décide de changer de nom. C’est avec un patronyme turc qu’il va obtenir un statut dans le monde artistique. Il dessinait lorsqu’il était enfant, il peint à présent, et la reconnaissance vient. Il retrouve son père, toujours emprisonné, considéré comme irrémédiablement fou. « Il n’est sans doute pas le premier à être devenu un peu zinzin à force de passer son temps la tête dans les livres. » Tout est ici en intelligence et en sensibilité. Un très beau roman initiatique avec une fin un rien déconcertante.

 

* Jonas T. Bengtsson, À la recherche de la reine blanche (Et eventyr, 2011), trad. Alex Fouillet, Denoël (& d’ailleurs), 2013

La Fille hérisson

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Âgée de dix-neuf ans mais d’allure si chétive qu’elle en paraît douze, Suz est une jeune fille qui vit seule dans un petit appartement, quelque part dans une cité de Copenhague. Quand elle apprend que son père va être libéré prématurément de prison pour bonne conduite, elle décide de faire justice elle-même. L’homme ne s’est jamais occupé de ses enfants (Suz a un frère aîné, qui n’apparaît pas) et a laissé mourir sa femme, toxicomane, attachée aux montants du lit conjugal. Pour gagner l’argent qui lui permettra de trouver une arme, Suz vend des joints dans les collèges des alentours. AvecLa Fille hérisson, Jonas T. Bengtsson (né en 1976 et auteur de Submarinoet de l’excellent roman Àla recherche de la reine blanche), présente quelques journées dans la vie de Suz, un moment charnière. Il montre combien tout peut être extrêmement difficile pour certains individus : quand les événements s’enchaînent dès avant votre naissance et vous mènent là où vous n’auriez pas forcément envie d’être. Suz va tester ses limites. Quelle violence, sur elle et sur autrui, est-elle capable d’assumer ? Un coup de poing littéraire. (Mais le titre... bof !)

 

* Jonas T. Bengtsson, La Fille hérisson(Suz, 2017), trad. Alex Fouillet, Denoël (& d’ailleurs), 2018

 

En lisant Saxo Grammaticus

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Qui d’autre que Régis Boyer pouvait consacrer une étude à Saxo Grammaticus ? Auteur d’un chef d’œuvre en latin et, de ce fait, méconnu d’une bonne part de la gent lettrée, l’écrivain s’inscrit toutefois pleinement dans l’histoire littéraire de son pays. « …Il y a beau temps que j’avais envie de consacrer un petit travail à ce Danois », explique Régis Boyer en introduction, soulignant que La Geste des Danois, œuvre principale de Saxo Grammaticus, est disponible en français depuis 1995, et replaçant l’écrivain au début d’une tradition de conteurs (« le génie conteur du Nord ») qui comprendra H. C. Andersen, Selma Lagerlöf, Knut Hamsun, William Heinesen, Zacharias Topelius, et quelques autres. À l’instar du Kalevala ou, en France, du Roman de Renart, La Geste des Danois est une épopée qu’il ne s’agit pas de prendre au pied de la lettre mais qui se révèle capitale pour comprendre les mœurs, plus que les faits historiques, d’une époque et d’une région du monde. Bien que peu lu même de son vivant en raison de la complexité de sa langue, Saxo Grammaticus (ses dates de naissance et de mort sont approximatives : 1150-1206 ou 1216) est « LE plus grand écrivain danois de son temps et, assurément, l’un des plus grands écrivains européens du Moyen Âge » note encore Régis Boyer.

 

* Régis Boyer, En lisant Saxo Grammaticus, Les Belles lettres (Vérité des mythes), 2016

Le Château des étoiles

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Les images, celles qui accompagnent les grands de ce monde, supportent mal la réalité, nous démontre Paul de Brancion dès les premières pages de son roman Le Château des étoiles. L’astronome Tycho Brahé (1546-1601), dont il retrace la biographie, finit détesté par sa femme, qui lui donnera treize enfants – que des garçons : il « la dégoûtait avec ses poils puant la graisse de phoque dont il s’enduisait le corps pour se protéger du froid, et ses ongles longs, sales et cassés ». Il y a heureusement beaucoup d’autres choses à retenir de cet homme certes pas des plus sympathiques mais hors du commun, qui révolutionna la façon d’observer le ciel et les astres et fit l’inventaire de plusieurs centaines d’étoiles. Dans un récit linéaire, Paul de Brancion (né en 1951 et auteur français de plusieurs romans) nous présente d’abord le jeune Tycho Brahé étudiant à Copenhague. Son enthousiasme pour des matières réputées difficiles étonne ses professeurs. Jørgen, son père adoptif, pense en revanche qu’il serait temps qu’un tel jeune homme « à l’esprit éveillé » songe à une véritable carrière, c’est-à-dire entrer dans « le droit, l’administration et la religion ». Tycho Brahé préfère quitter le pays, trop étroit selon lui pour sa curiosité intellectuelle. En Allemagne, il suit des études de droit avant de replonger dans l’astronomie, osant s’affronter aux plus grands esprits : « Il avait longtemps cherché à élaborer un système qui pût intégrer les théories de Copernic sans pour autant abandonner la fixité de la Terre qui était à ses yeux indiscutable. » Il retourne au Danemark et, sous les auspices du roi Fredrik II qui lui est très favorable, s’établit sur l’île de Vaine (Hveen), face à Helsingør, dans le détroit de l’Öresund. Là, il fait bâtir un château et un observatoire, que l’on peut encore visiter aujourd’hui, et se livre à des supputations sur les étoiles et le mouvement des astres et s’interroge sur la réfraction de la lumière, avant de passer le flambeau à Johannes Kepler. « Le ciel grâce à Tycho Brahé s’est largement étendu… » Dans une langue à la fois riche et fluide, Paul de Brancion restitue dans ce roman, Le Château des étoiles, le portrait d’un homme auquel l’astronomie est toujours redevable en dépit de sa persistance à croire que « le Soleil tourne autour de la Terre et non l’inverse » et à voir en tout phénomène la main de Dieu.

 

* Paul de Brancion, Le Château des étoiles, Phébus, 2005