Il y a des livres, des romans, qu’on laisse passer parfois, manque de temps ou raison particulière, jusqu’au moment où l’on se dit que c’est bien dommage. Ainsi, À la recherche de la reine blanche, de Jonas T. Bengtsson (né en 1976 et qui se réclame, question littérature, de Per Olov Enquist, Camus et Hemingway). Nous avions lu Submarino, du même auteur, avec une certaine réserve, avions vu le film qui en avait été adapté en 2010 par Thomas Vinterberg, avec plus d’enthousiasme. Et ce roman, À la recherche de la reine blanche, était sorti, sans retenir notre attention. Jusqu’à ce que, donc, nous le prenions en main et commencions à en tourner les pages. Et surprise, Peter, le jeune garçon au centre de l’intrigue, nous touche immédiatement par son regard simultanément naïf et pertinent sur le monde qui est le sien. Il vit seul, dans le Danemark des années 1980, avec son père, un homme qui déménage régulièrement et exerce divers métiers, qui est loin d’être un rustre, qui compte nombre d’amis çà et là, qui sait parler, qui sait embobiner ceux qui peuvent le servir, une sorte d’aristocrate de la marginalité. Un homme qui possède des secrets, comme le découvre peu à peu son fils. « Chaque fois que nous déménageons, j’espère que les cauchemars ne nous suivront pas. (…) Nous emménageons, et pendant un certain temps, ils nous laissent tranquilles. Pendant une semaine, un mois. C’est variable. » L’enfant ne va pas à l’école, il apprend les rudiments de la vie en compagnie de son père et des personnes rencontrées au fil de leurs pérégrinations. Le paternel travaille, au noir peut penser le lecteur. « Ton père est quelqu’un de très intelligent », lui révèle un jour une vieille dame chez qui ils ont élu domicile contre de menus travaux. « J’ai un tiroir entier de coupures de presse, des articles qu’il a écrits pour des journaux et des magazines. Il n’a pas toujours taillé des haies. » Quand la vieille dame meurt, le père récupère les économies qu’elle possédait et déménage de nouveau. Le voilà à présent videur dans un peep-show de la capitale. Peter et lui logent dans la chambre d’un hôtel voisin. Cette première partie du roman n’est pas sans évoquer le chef d’œuvre de Martin Andersen Nexø, Pelle le conquérant, avec cette relation père-fils aussi tendre, aussi chaleureuse que peu conventionnelle. Toujours au Danemark, on peut songer également, pour la proximité affective entre les deux personnages principaux, à Printemps précoce de Tove Ditlevsen, Mais le père finit par être arrêté. Le lecteur retrouve Peter des années plus tard, il habite maintenant chez sa mère et son beau-père. C’est un jeune homme, qui essaie de comprendre l’engrenage familial. Il se rend à l’enterrement de son grand-père, découvre que celui-ci aurait abusé de son père. Rien n’est vraiment dévoilé dans ce roman et le lecteur n’en sait finalement pas plus que Peter, lequel, quand il entre dans sa vie d’adulte, décide de changer de nom. C’est avec un patronyme turc qu’il va obtenir un statut dans le monde artistique. Il dessinait lorsqu’il était enfant, il peint à présent, et la reconnaissance vient. Il retrouve son père, toujours emprisonné, considéré comme irrémédiablement fou. « Il n’est sans doute pas le premier à être devenu un peu zinzin à force de passer son temps la tête dans les livres. » Tout est ici en intelligence et en sensibilité. Un très beau roman initiatique avec une fin un rien déconcertante.
* Jonas T. Bengtsson, À la recherche de la reine blanche (Et eventyr, 2011), trad. Alex Fouillet, Denoël (& d’ailleurs), 2013