En dépit des critiques qui avaient accompagné leurs parutions (notamment à propos de leur traduction effectuée à la va-vite), les trois premiers volumes de la saga policière Millénium, signés Stieg Larsson, étaient bien construits et de bonne qualité. Le quatrième, signé David Lagercrantz, avait étonné, tellement il s’inscrivait bien dans leur univers. Les cinquième et sixième volumes, toujours de Lagercrantz, décevaient quelque peu. Voici qu’un septième volume signé à présent Karine Smirnoff est proposé aux lecteurs. Aïe ! Karin Smirnoff est ici connue pour son roman Mon frère, présenté comme le premier tome de La Trilogie de Jana. Un titre plutôt séduisant (cf. critique sur ce site). Mais La Fille dans les serres de l’aigle est un roman plutôt déconcertant. Non pas parce qu’il surprend, mais au contraire parce qu’il reprend nombre de codes du roman policier habituel sans rien proposer de bien nouveau. Bien sûr, les volumes de Stieg Larsson jouaient déjà avec les rebondissements et les fausses pistes, les invraisemblances et les descriptions ultra-crédibles. Mais ici, tout cela se cumule. À Gasskas, une petite ville minière du Norrland, pas très loin de Jokkmokk, un projet de gigantesque parc éolien, « le plus grand d’Europe », permettant de produire une électricité à bas coût attise la convoitise de plusieurs groupes maffieux. Comme par hasard, c’est là que Pernilla, la fille de Mikael Blomkvist, dont il n’a jamais eu le temps de s’occuper, va se marier avec le principal adjoint à la mairie chargé de la réalisation du projet. Et là aussi que Lisbeth Salander, dans le même temps, doit récupérer la garde de sa nièce de treize ans, gamine apparemment dotée d’un très haut potentiel intellectuel, et dont elle a tué le père, un affreux truand. Les vilains maffieux et les successeurs des « enfoirés de motards » du MC Svavelsjö déjà actifs dans les premiers volumes s’allient pour imposer leur loi. Les violences faites aux femmes sont un des ressorts du livre, avec la question écologique et la corruption de certains élus, sans oublier l’extrême droite – un livre de Stieg Larsson et de Mikael Ekman (tous deux écrivaient dans Expo, qui a servi de modèle au magazine Millénium), Les Démocrates suédois, le mouvement national, est ainsi cité. De bonnes causes, mais déjà plus qu’abondamment traitées dans la littérature suédoise et ailleurs ! Sans révéler l’intrigue, relevons que le vieillissant Mikael Blomkvist entre à la rédaction du poussif Gaskassen, le quotidien local, maintenant que Millénium n’est plus accessible que sur le Net, et que Lisbeth Salander joue avec une relative assurance la tata poule. Notons, page 208, que l’écrivaine et sexologue Katerina Janouch, bien réelle, est présentée en aparté comme une « sacrée femme », « très sous-estimée dans le débat public suédois », alors qu’elle se prononce régulièrement contre la politique migratoire de la Suède (pourquoi pas, il y a un réel problème) sur des médias... d’extrême droite : Stieg, pourquoi tu tousses ?
* Karin Smirnoff, La Fille dans les serres de l’aigle (Millénium 7) (Havsörnens skrik, 2022), trad. du suédois Hege Roel-Rousson, Actes sud (Actes noirs), 2023