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Séquence

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Un homme tente de se suicider en avalant des médicaments. Conduit à l’hôpital, il est enlevé par… On ne sait pas trop qui. Une puissance étrangère, sans doute, mais bientôt, ce n’est plus si évident. Ainsi commence le roman de Fredrik T. Olsson, Séquence (Slutet på kedjan, 2014), trad. Carine Bruy, Fleuve, 2015). Très vite on découvre que ce nommé William Sandberg est un spécialiste suédois du décryptage, habitué au « secret défense », et que l’énigme qu’on lui demande de résoudre est d’une gravité extrême. « S’il existait une menace concrète et majeure qui ne concerne pas qu’un seul pays. Si quelque chose était sur le point de nous arriver à tous et qu’on redoutait qu’il soit impossible de l’éviter. Si tel était le cas et qu’on voulait à tout prix empêcher le grand public de le découvrir. Alors, dans ce cas, peut-être. » Peut-être qu’une organisation placée au-dessus de l’ONU requerrait les services de William Sandberg. Donné pour un « roman policier », Séquence relève plutôt du roman de science-fiction ou du roman d’espionnage : quand l’Histoire de l’espèce humaine est inscrite dans ses gènes, jusqu’à sa disparition par le biais d’une terrible maladie. De l’action, il y en a, mais au-delà… ? Beaucoup de bavardage (plus de six cents pages), dirions-nous, pour ce qui est un scénario de film catastrophe. 

* Fredrik T. Olsson, Séquence (Ett vakande öga, 2016), trad. Carine Bruy, Fleuve (Noir), 2015

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On retrouve dans Dérivations, roman signé Fredrik T. Olsson, le personnage de William Sandberg déjà présent dans Séquences. Considéré comme « l’un des meilleurs cryptologue de la Défense », celui-ci se trouve pourtant, dans les premiers chapitres du livre, entre les mains de la police suédoise, qui le soupçonne d’être l’instigateur de la gigantesque panne d’électricité qui, quatre heures durant, a affecté « une grande partie de la Suède (…). Toute la côte est de Sundsvall jusqu’au sud » et plusieurs autres régions de la planète. Voici William Sandberg accusé de terrorisme et en fuite, pour prouver son innocence. Chercherait-il à se venger de son licenciement trois mois plus tôt ? De la disparition de sa fille Sara ? Ou plutôt, ne se retrouve-t-il pas impliqué à son insu dans un gigantesque complot visant à contrôler la pensée humaine. « Ils avaient découvert une clé capable de déchiffrer toutes les nuances qui se produisaient dans le cerveau, puis ils étaient parvenus à les traduire dans un langage intelligible. » Lire les pensées, une hypothèse folle ? À moins que, autre hypothèse non moins difficile à croire, Internet – le réseau Internet – ait acquis son indépendance et, tel un gigantesque cerveau implanté sur l’ensemble de la planète, se mette à vivre sa vie et à exprimer sa propre volonté ? À s’opposer à l’espèce humaine dont il craint les intentions ? « …Ils luttaient contre une conscience. Un moi impalpable qui avait décidé de prendre en otage presque soixante-dix centrales nucléaires à travers le monde ». Roman d’action prenant la Suède, la Grande-Bretagne et la Pologne pour cadre, roman de politique fiction, Dérivations est bien construit et le lecteur se laisse facilement entraîner. Fredrik T. Olsson s’aventure une nouvelle fois dans un domaine mêlant prospective sociétale et scientifique et enquête policière. Avouons que le résultat, fort de 750 pages, n’est pas décevant.

 

* Fredrik T. Olsson, Dérivations (Ett vakande öga, 2016), trad. Carine Bruy, Fleuve (Noir), 2017

Bäckström 2, Celui qui terrasse le dragon

9782743634599

Leif G.W. Persson commence à posséder ici une solide bibliographie : ce nouveau roman, le deuxième de la série Bäckström, Celui qui terrasse le dragon, est aussi le huitième titre traduit du célèbre criminologue. Ses deux ouvrages directement consacrés à l’affaire Olof Palme (La Nuit du 28 février, réédité sous le titre d’origine, Entre le désir de l’été et le froid de l’hiver, et Comme dans un rêve) allaient au-delà du roman policier puisqu’ils émettaient une véritable théorie sur l’une des grandes énigmes de la vie politique et criminelle suédoise : la responsabilité des services secrets suédois dans la mort du Premier ministre. Cette série, en revanche, s’inscrit dans la fiction – bien que reposant sur la propre expérience de l’auteur. Son héros ? Le commissaire Evert Bäckström de la brigade de Solna, près de Stockholm, parmi d’autres personnages récurrents des autres titres de l’auteur. Un flic pas franchement sympathique car bourrés de préjugés : misogyne, raciste, hostile aux jeunes, aux homosexuels et à tous ceux qui ne lui ressemblent pas. Un gros lourdingue comme on en connaît tous, qui a peur pour sa santé mais ne résiste pas à l’appel du gosier et du ventre. Un flic à l’opposé de ceux mis en scène par les romanciers nordiques, presque touchant, paradoxalement, car à côté de tout et, finalement, plus perspicace qu’il ne le semble de prime abord. Le parfait antihéros en quelque sorte – autrement dit, et comme il se voit lui-même : « …Un homme suédois tout à fait normal dans la fleur de l’âge, enquêteur légendaire et incarnation des fantasmes de toute femme. » Ce volume débute par l’assassinat d’un comptable de soixante-huit ans passablement alcoolique. « Un meurtre de poivrot tout ce qu’il y a de plus banal, dit Bäckström en hochant lourdement la tête » et qui sera résolue en cinq minutes ou, au pire, en quarante-huit heures ? C’est ce que tout laisse d’abord à penser mais divers éléments vont, l’un après l’autre, totalement modifier cette hypothèse. Comme dans ses précédents romans, Persson use d’un procédé consistant à dévoiler ce que pensent ses personnages. Si pour certains, l’écart entre ce qui est dit et ce qui est pensé peut se révéler drôle, ce procédé finit par être lassant : les cogitations de Bäckström, notamment, ne sont pas toutes des plus fines. Mais on se dit que ce n’est pas si grave car G. W. Leif Persson sait donner de la profondeur à ses enquêtes et ses policiers nous semblent familiers. Celui qui terrasse le dragon n’est peut-être pas son chef-d’œuvre mais les amateurs de romans policiers nordiques ne sauraient le dédaigner.

 

* Leif G.W. Persson, Bäckström 2, Celui qui terrasse le dragon (Den som dödar draken, 2008), trad. Catherine Renaud, Rivages (Thriller), 2016

La Véritable histoire du nez de Pinocchio

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Dans La Véritable histoire du nez de Pinocchio de Leif GW Persson, nous retrouvons le commissaire Evert Bäckström, de la police de Solna. Rappelons que ce policier, dont d’autres volumes permettent de faire la connaissance (Linda, Celui qui terrasse le dragon), n’est pas a priori le plus sympathique des hommes. Raciste, sexiste, homophobe, ce « petit gros » à la « tête ronde » complique le travail de ses collègues plus qu’il ne leur vient en aide, bien qu’il se sente indispensable, lui le « super-policier ». Ce lundi est pour lui le plus beau des jours car il apprend l’assassinat d’un avocat dont les clients, pour beaucoup, appartenaient à la délinquance immigrée, avocat contre lequel il avait lui-même dû batailler. L’enquête avance, notamment grâce à un chauffeur de taxi qui a vu celui qui semble être le tueur et son acolyte. Mais les démarches de Bäckström pour grappiller de l’argent illégalement chaque fois qu’il en a l’occasion ralentissent les efforts de ses collègues. « Cet homme n’a aucune idée de la limite. Je me rappelle encore quand il a essayé de pousser cette soi-disant piste sexuelle dans l’enquête sur le meurtre de Palme. Que Palme aurait été membre d’une secte secrète d’obsédés sexuels qui auraient fini par se dénoncer les uns les autres, et que c’est pour ça qu’il s’était fait tirer dessus. C’est la fois où Bäckström a fini à l’asile. Malheureusement, ils ont laissé sortir ce bâtard », explique ainsi l’un de ces collègues. La Véritable histoire du nez de Pinocchio est un roman qui se laisse lire. Leif GW Persson excelle à entraîner le lecteur dans les arcanes de la police suédoise, rarement présentée sous son meilleur jour, sous sa plume. Comment faire autrement avec un Evert Bäckström (Evert comme... Evert Taube, Bäckström comme... le commissaire Martin Beck, ou plutôt l’anti-Martin Beck, le héros du Roman d’un crime de Maj Sjöwall et Per Wahlöö, auteurs dont Leif GW Persson se revendique ouvertement) comme personnage principal ? Les digressions sont nombreuses et la piste criminelle menant au roi et à son entourage immédiat est tirée par les cheveux. Certes, il s’agit d’une fausse piste, à l’initiative de Bäckström... Mais peut-être Leif GW Persson aurait-il dû être moins volubile, car l’histoire en elle-même n’est pas très intéressante. La tentation de décrocher des six cent cinquante pages de ce volume, pas le meilleur de la série, affleure parfois.

 

* Leif GW Persson, La Véritable histoire du nez de Pinocchio (Den sanna historien om Pinocchios näsa, 2013), trad. Catherine Renaud, Rivages, 2017

Rien de plus grand

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« ...Je ne suis pas une star du rock. (…) Quand les journaux impriment ma photo en une comme un appât, ça sent la mort et ça ne sert qu’à exciter davantage les hyènes », observe Maja/Maria Norberg à l’ouverture de son procès, lorsque avocats, parties civiles et témoins prennent place dans l’enceinte du tribunal. Maja, dix-huit ans, est accusée d’avoir abattu froidement au fusil cinq personnes dans la salle de classe d’un lycée, à Djursholm, dont Sebastian, son petit ami et fils de l’une des plus grosses fortunes de Suède. Durant son procès, elle se remémore sa vie. Malin Persson Giolito (née en 1969 et avocate qui a exercé à Bruxelles, fille de l’ex-policier devenu écrivain G. W. Leif Persson) livre là un roman de procédure plus qu’un roman policier, avec des descriptions de personnages qui abondent de détails « plus vrais que vrais ». En dépit de la gravité du sujet, l’humour n’est jamais absent : « Amanda n’était pas une menteuse, du moins pas seulement ». Donnant à voir le parcours de Maja, Malin Persson Giolito entraîne le lecteur dans le sillage d’une jeunesse huppée, prête à s’entre-dévorer pour dépasser la réussite des parents. Arrêtée sur les lieux du carnage, Maja « réfute » les charges qui pèsent contre elle, plaide son avocat, une pointure du barreau, elle doit être acquittée. En revanche, tout accuse Sebastian, personnage peu sympathique imbu de tous les préjugés de son milieu : « Mis à son part son appartenance à la plus grosse fortune de Suède, tout y est : un garçon blanc avec des problèmes psychiques, les drogues, les difficultés à l’école, les parents séparés et l’habitude des armes. » Sebastian, qui était humilié par son père, le richissime Claes Fagerman, véritable coupable selon Maja, et qui rêvait de se venger. Incarcérée, Maja risque des années de réclusion. « Vous voulez que quelque chose ne tourne pas rond chez moi. Afin d’être sûrs de n’avoir rien en commun avec moi. Vous n’avez pas mes pensées, vous ne feriez jamais ce que j’ai fait, vous ne diriez jamais ce que j’ai dit. » Rien de plus grand est un gros roman, qui se lit presque d’une traite. Si le lecteur plonge dans l’univers de la jeune femme et de ses camarades de lycée, s’il la suit lors de ses escapades de luxe, de très grand luxe avec Sebastian, il ressentira un trouble devant l’inaction de Maja. Pourquoi n’a-t-elle jamais protesté et ne s’est-elle pas séparée de Sebastian ? Sur qui a-t-elle tiré ? Sur Sebastian ? Sur Amanda ? Comprendre, serait-ce excuser ? Au terme de notre lecture (et comme avec L’Enfant qui ne souriait pas, premier roman de l’auteure traduit en français, en 2013), nous avons du mal à voir où Malin Persson Giolito veut emmener le lecteur (une critique de ces ultra-parasites que sont les ultra-riches ?). Quoi qu’il en soit, retenons que mieux vaut ne pas lésiner sur les tarifs de son avocat quand on considère que la liberté est un bien précieux...

 

* Malin Persson Giolito, Rien de plus grand (Störst av allt, 2016), trad. Laurence Mennerich, Presses de la Cité, 2018