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La Copie

La copie

En sortant d’un salon de thé du centre de Stockholm (la ville n’est pas nommée mais ressemble beaucoup à la capitale suédoise), Naomi se rend compte qu’elle a sur le dos le manteau d’une inconnue. Elle y retourne dare-dare et fait la connaissance de Laura. Les deux femmes sympathisent, une relation amoureuse se met en place. Laura travaille à la retranscription d’interviews pour un écrivain qui se fait le « porte-plume » (il ne faut surtout plus dire « nègre » !) de dames tenant à laisser leur biographie à la postérité familiale. « Je travaille pour l’écrivain. Voilà ce que je fais, c’est là mon identité. » Naomi, elle, est agente d’accueil à la Maison de la radio. De profonds sentiments unissent d’abord Naomi et Laura, qui font que l’une et l’autre s’imaginent avoir vécu les mêmes « vies antérieures ». Elles sont plus que sœurs, elles vont fusionner au point de ne faire plus qu’une seule et même personne. Ou elles le désirent. Bientôt, Laura vient habiter chez Naomi, sans apporter ses propres affaires, revêtant les habits de sa compagne. « Pour la première fois depuis longtemps, Naomi a l’impression d’être intéressante. De bien des façons, la situation est idyllique. En tout cas, elle ne s’est pas sentie aussi heureuse depuis des années. » Le roman se déploie ainsi, en boucle (des éléments anecdotiques reviennent d’un chapitre à l’autre) et dans un univers très onirique : qui est qui ? L’emploi du « je » par l’auteure, sans que l’on sache toujours qui parle, renforce le trouble. « J’ai surtout la sensation d’être une figurante, rétorque Naomi, mais cela ne me dérange pas. » Après Antiken, roman qui a reçu un très bon accueil lors de sa parution (2020), Hanna Johansson (née en 1991 à Stockholm) récidive avec La Copie (ouvrage déjà adapté au cinéma). « C’est comme si j’avais un double (...). J’ai le sentiment qu’une partie de moi m’a quittée et continue à exister ailleurs. J’ai l’impression d’être sur le point de disparaître. J’ai commencé à perdre mon reflet. et mon visage est comme de l’argile, il s’effrite. » Un roman policier ? Pas vraiment, bien qu’il soit publié ici dans une collection, la « bête noire », réservée à ce genre. Roman psychologique plutôt. Déroutant. Bluffant.

* Hanna Johansson, La Copie (Body double, 2024), trad. du suédois Cecilia Klintebäck, Robert Laffont (La Bête noire), 2026

Les Disparues du lac

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Voilà cinq ans que Vera, la fille du policier Kristoffer Bark, « grand costaud âgé d’une cinquantaine d’années » assez impulsif, a disparu sur les rives du lac Hjälmaren, à Hampetorn, non loin d’Örebro. Âgée de vingt ans, elle allait se marier. Elle avait beaucoup bu pendant la petite fête organisée avec ses amis, dont Matilda, morte, noyée ; quant au corps de Vera, il n’a pas été retrouvé. Kristoffer était « à la recherche d’une explication autre que la plus probable, à savoir qu’elle s’était noyée comme Matilda et que c’était un accident ». L’enquête est officiellement close depuis trois ans mais il ne s’y résout pas, se rendant sur place dès qu’il pense disposer d’un indice nouveau, au risque de passer pour un vieux fou, vouant à sa fille un culte qu’il n’avoue pas autour de lui : « Kristoffer alluma la bougie, fouilla dans sa mallette et en sortit la barrette de Vera. En passant un doigt sur les perles de plastique ternies, il sentit un sanglot contracter son diaphragme. » Deux années plus tard, une autre jeune femme, Camilla, disparaît dans des circonstances similaires. Y aurait-il un rapport ? Kristoffer mène discrètement l’enquête, mais sa hiérarchie le refuse, pas question de « vendetta personnelle », et l’affecte à la section des cold cases, ce qui l’arrange car il pense pouvoir trouver un lien entre ces affaires. Hélas, la « petite troupe d’exilés » dont il prend la tête (Alex, Henrik, Ingrid, Sara, pour le moment absente) est constituée de bras cassés... Le roman démarre enfin et avance à un bon rythme, les pistes sont multiples et ce n’est que tout à la fin que l’une s’affirme. La vie personnelle du policier est troublée, parviendra-t-il à repartir d’un bon pied ? Grâce à sa psy, Mia Berger ? Une suite s’annonce dès les dernières pages. Ancienne infirmière, Anna Jansson (née en 1958 à Visby, sur l’île de Gotland, où se passaient ses premiers titres) a publié de nombreux romans policiers, dont L’Inconnu du Nord, intéressant volume prospectif, et a cosigné la série télévisée Maria Wern, gros succès nunuche.

PS : « 10 millions de lecteurs conquis », indique le bandeau jaune sur la couverture du roman de Anna Jansson, Les Disparues du lac. En quatrième, précisions : « Ses romans, traduits dans plus de vingt langues, se sont écoulés à plus de 10 millions d’exemplaires en Suède et partout dans le monde. » En quoi, ce nombre élevé de lecteurs serait-il un argument de vente ? Tant de mauvais livres ne font-ils pas de gros tirages ? Quant à celui-ci, écrit en suédois (Dotter saknad) et publié initialement en Suède, il est traduit... de l’anglais ! Les traducteur du suédois en français sont-ils aujourd’hui trop peu nombreux ? Ou bien est-ce, plus sûrement, une histoire de droits, parce que ce livre a déjà été publié en français chez un éditeur d’importance moindre que les Presses de la Cité, en 2024, sous le titre La Disparue du lac Hjälmaren (au Canada, Saint-Jean éditeur ; en couverture cette fois-ci : « 600 000 exemplaires vendus en Suède » ! Trois autres titres avec l’inspecteur Bark sont d’ores et déjà disponibles.) Et pas un mot sur la précédente carrière de Anna Jansson comme... écrivaine de polars, pas si mauvais mais oubliés !

* Anna Jansson, Les Disparues du lac (Dotter saknad, 2019), trad. de l’anglais Danielle Charron, Presses de la Cité (Noir), 2026

Le Fardeau du passé

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« Il fallait qu’il établisse le meilleur profil criminel possible. Qu’il comprenne comment le meurtrier pensait, qu’il tente d’avoir un coup d’avance, de le déjouer. C’était là sa force. Dans ses meilleurs moments, il était indépassable. » Dans Le Fardeau du passé, le profileur et auteur de romans policiers Sebastian Bergman, ex-addict au sexe et « psychologue criminologue vaguement connu et controversé », surtout « pas flic » malgré les apparences, est directement visé par un mystérieux tueur qui semble très au courant de son passé. Le roman prend la suite du précédent, Ce qu’on a semé, avec la découverte, au sein de l’équipe policière de Vanja Lithner, la fille de Sebastian, que Billy, le meilleur des collègues, était en réalité un serial-killer. Personne ne s’en était rendu compte et Rosmarie Fredriksson, cheffe de l’unité, entend trouver un bouc émissaire pour se protéger. Torkel, qui a été gravement blessé lors de l’arrestation, pourrait faire l’affaire. Voire Sebastian. Aujourd’hui, à proximité de Västerås, le cadavre d’une femme est retrouvé dans une porcherie. Sur un mur, une inscription : « résous ça, Sebastian Bergman » Une évidence : « Quelqu’un le testait, voulait se mesurer à lui. » Il retrouve donc ses anciens collègues. « Son comportement égoïste avait coûté la vie à quatre personnes. Voilà le fardeau qu’il portait. » Sebastian est tel qu’il est, il compte des amis et des ennemis, sa perspicacité, tous le reconnaissent, est exceptionnelle. Et Vanja se réjouit de constater que « son équipe travaillait efficacement, avec un parfait mélange d’initiatives personnelles et d’obéissance aux ordres. La Criminelle 2.0, ou comment l’appeler ? » Avant de se désoler lorsque des querelles surgissent. Mais n’est-ce pas le lot de tout travail en commun ? Le Fardeau du passé est fidèle aux volumes précédents, aussi agréable à lire. Avec quelques piques à l’encontre des Démocrates de Suède, ce parti d’extrême droite « créé par des nazis », ou d’autres aussi sinistres individus. Sebastian finit très mal en point, après avoir obtenu de nouveaux renseignements sur la disparition de sa fille, Sabine, en Thaïlande lors du tsunami de 1999. Y aura-t-il un autre volume ? On peut se le demander. « Pendant tant d’années, il avait toujours pris les mauvaises décisions. Sans se préoccuper des conséquences qu’elles pouvaient avoir. Mais là, il sentait qu’il fallait faire le bon choix. »

* Michael Hjorth & Hans Rosenfeldt, Le Fardeau du passé (Skulden man bär, 2023), trad. du suédois Rémi Cassaigne, Actes sud (Actes noirs), 2025

Ce qu’on a semé

Ce qu on a seme

Avec ce volume, Ce qu’on a semé, Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt poursuivent le cycle consacré au profileur Sebastien Bergman. Aujourd’hui considérablement assagi, lui qui résolvait son mal-être en accumulant les aventures sentimentales et surtout sexuelles avec les femmes qui venaient à passer dans ses parages, donne des consultations comme psychanalyste et veille sur Amanda, sa petite-fille, l’enfant de sa fille Vanja. Cette dernière est à présent à la tête d’une brigade d’enquêteurs à Stockholm qui dépend de la Criminelle. Quand des crimes sont commis à Karlshamn, à l’extrémité sud de la Suède et qu’elle lui suggère d’y réfléchir, il distingue vite la nature de leur lien. Les victimes avaient des choses à se reprocher. Un justicier serait à l’œuvre. Le lecteur découvre qu’un couple a décidé d’éliminer les individus qui ont fait du mal autour d’eux et que la justice a absous, parfois parce que la police n’a pas correctement travaillé. « Pendant quelques secondes, ils ne furent plus à bord d’une voiture recherchée et prise en chasse par la police. Il n’y avait pas un fusil sur la banquette arrière, ni une liste de bourreaux à assassiner. Ils n’étaient qu’un jeune couple d’amoureux sur la route. » La jeune femme « aux cheveux violets » et son compagnon, de cinq ans son cadet et amoureux d’elle depuis toujours, apparaissent bien sympathiques en dépit de leurs actes. Si un meurtre ne saurait être toléré, certains individus nuisent aux autre et qui se plaindrait de leur disparition ? La question est au centre de ce roman de Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt, Ce qu’on a semé. Puis d’autres crimes ont lieu. Pour des motifs apparemment similaires. Qui les commet, cette fois ? Un autre meurtre, quatre ans plus tôt, est découvert. Informé, Sebastian Bergman se demande « si un de ses collègues les plus proches n’était pas aussi un meurtrier ». « Quelles seraient les conséquences ? La Criminelle y survivrait-elle seulement ? » Dingue, dingue dingue ! (La répétition apparaît toutes les trois pages ! L’auteur ? Le traducteur ?) Peut-être pas le meilleur roman de la série car très décousu, mais bien agréable à lire tout de même.

* Michael Hjorth & Hans Rosenfeldt, Ce qu’on a semé (Som man sår, 2021), trad. du suédois Rémi Cassaigne, Actes sud (Actes noirs), 2023

Justice divine

Justice divine

Trente-cinq ans l’an prochain, Vanja, la fille de Sebastian Bergman, a fini, pour s’éloigner de lui, par être mutée à Uppsala, où elle exerce la profession de policière. Des viols sont commis et elle enquête à leur sujet lorsque sa supérieure décide de faire appel au meilleur flic de Suède, ce fameux Sebastian Bergman, pourtant retiré de la police et auteur à présent d’ouvrages relatant ses hauts faits passés. Calamité ! Vanja demande à retourner à Stockholm, à la joie du commissaire Torkel qui la considère comme un très bon élément. Mais cette enquête sur un violeur en série concerne tant la circonscription de Uppsala que celle de Stockholm et qu’elle le veuille ou non, la jeune femme va devoir travailler en collaboration avec son père. Leur relation est toujours aussi tumultueuse. Elle lui reproche beaucoup de choses, et notamment d’être un coureur de jupons obsessionnel et de faire foirer tout ce qu’il entreprend, sans égard pour la vie des autres. Mais pour arrêter un violeur, et puis aussi pour respecter les ordres de la hiérarchie, quelques sacrifices peuvent être nécessaires. Plusieurs intrigues se mêlent, avec notamment l’assassinat de Jennifer, une policière, à la fin du volume précédent, par son collègue Billy adepte de pratiques BDSM, qui continue ici sans trouver son dénouement. Les personnages sont tous très présents, leur psychologie est longuement présentée, leurs liens intelligemment tissés. Justice divine est un très bon roman policier, qui s’inscrit, c’est le sixième volume, dans une série de qualité centrée sur ce personnage de Sebastian Bergman, flic aussi efficace que gauche dans ses relations humaines. Costaud.

* Michael Hjorth & Hans Rosenfeldt, Justice divine (En högre rättivisa, 2018), trad. Rémi Cassaigne, Actes sud (Actes noirs), 2021

 

Recalé

Signée Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt, la série centrée sur le personnage de Sebastian Bergman, un profiler addict au sexe ou plutôt aux relations sexuelles avec des femmes, fonctionne bien. Dans ce nouveau volume, Recalé, qui prend pour cadre Stockholm et Ulricehamn, petite ville entre Borås et Jönköping, des vedettes de la téléréalité sont victimes d’un tueur en série. Il semble que celui-ci les accuse de colporter la sottise au détriment du savoir. « Le mépris de la connaissance. La glorification de l’idiotie. La bêtise comme facteur de succès. » Voici ce qu’un mystérieux tueur en série reproche, plus encore qu’à ses victimes, au système qui autorise, finalement, qu’un lamentable Donald Trump accède à la présidence des États-Unis. Pour délivrer sa vision du monde, il assassine des individus responsables, à un niveau ou à un autre, de cette déliquescence. Membre controversé de l’équipe de policiers, Sebastian Bergman trace tout de suite son portrait, sans bien sûr pouvoir lui attribuer un nom. « Notre homme n’est pas poussé par le désir ou la pulsion. Il tue parce qu’il le veut, pas parce qu’il le doit. (…) Nous n’avons encore jamais rencontré quelqu’un comme lui. » Sebastian a renoué avec Vanja, « elle était bien la fille de son père », sa collègue par ailleurs, qui sait maintenant qu’il est son géniteur et qui, du coup, voit son monde vaciller. Ses relations sexuelles multiples lui occasionnent des tracas ; les policiers de son équipe connaissent eux aussi divers soucis relationnels. Une bonne série, addictive (puisque le mot est lâché au sujet du personnage principal). Ce volume – qui prend le risque de rendre l’assassin sympathique – interroge adroitement sur l’usage du savoir dans notre société contemporaine, quand l’informatique semble n’en faire qu’un attribut du passé : « La société vénérait la superficialité et la bêtise. Savoir des choses, c’était snob. Travailler, c’était pénible. Débile. Inutile si les connaissances ne procuraient pas des avantages économiques immédiats, ou une quelconque cerise sur le gâteau de la vie. (…) Pourquoi étudier ? » De bonnes questions, intelligemment traitées par un Sebastian Bergman aussi agaçant qu’attachant.

 

* Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt, Recalé (De underkända, 2015), trad. Rémi Cassaigne, Actes sud (Actes noirs), 2019

Le Pays du crépuscule

Publié en France dans une collection policière (« Actes noirs », chez Actes sud), ce roman comme les deux précédents de l’auteure, Le Pays du crépuscule, de Marie Hermanson, joue en fait sur différents tableaux et ne relève qu’incidemment du genre policier. Roman à intrigue ? Assurément. Dans lequel les policiers ne font qu’une brève apparition. Le titre, d’ailleurs, est repris d’un ouvrage de Astrid Lindgren (1949). L’histoire est singulière : une jeune fille se retrouve employée dans une propriété tenue par une vieille dame qui n’a plus toute sa tête, bloquée dans les années 1940. Son personnel, cette jeune fille, Martina, et son amie, Tessa, doivent revêtir des costumes d’époque et s’adonner à des tâches inutiles. La vieille dame lit pourtant la presse et sort parfois se promener. Quand arrivent une adolescente en cavale, qui pense d’abord qu’il s’agit d’un jeu de rôles, puis deux hommes plombés par les soucis financiers, la tranquillité des lieux est menacée. Marie Hermanson continue sur sa lancée, des romans plus psychologiques que policiers. Le genre de livres que l’on peut aimer conseiller.

* Marie Hermansson, Le Pays du crépuscule (Kkymningslandt, 2014), trad. Johanna Chatellard-Schapira, Actes sud (Actes noirs), 2020

 

 

 

Corps-à-corps (Metropol, 1)

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Ancien champion du monde de boxe, Harry Kvist a monté sa propre agence de recouvrement de dettes, dont il est le seul employé : « détective privé » selon lui, « maître-chanteur » selon la police. Entre deux aventures, féminines ou plutôt masculines, il convainc avec poigne les débiteurs de régler leurs dettes au plus tôt. « Je ne manque pas de travail. Les gens sont démunis et désespérés, c’est là que je montre ma sale gueule et frappe du poing. » Le héros n’est pas d’emblée bien sympathique, après l’agression d’un dandy homosexuel dont il s’est rendu coupable pour lui dérober… un briquet en or. Son boulot, qu’il exerce sans état d’âme, fait de lui une petite frappe, comme le lui balancent les policiers qui le soupçonnent de meurtre : un homme que Kvist venait de rencontrer pour lui demander brutalement de s’acquitter d’une dette, a été retrouvé assassiné. Les soupçons se portent évidemment sur lui. Mais il est relâché et mène l’enquête de son côté, tentant de retrouver une femme qui l’avait accosté. Rien de palpitant dans ce roman, dont l’intérêt principal est de se passer à Stockholm, dans les années 1930. Trois ans de recherches, nous indique la quatrième de couverture, ont été nécessaires à Martin Holmén (né en 1974 et enseignant d’histoire, de suédois et d’histoire de la culture et des idées dans un établissement secondaire à Stockholm) pour tisser sa trilogie. Est-ce beaucoup ou trop peu pour s’imprégner d’une époque ? Les renseignements historiques, culturels, sociaux et, bien sûr, relatifs à l’enquête, sont égrenés au fur et à mesure du récit, les noms des boutiques, par exemples, apparaissent d’une extrémité à l’autre des rues, tout comme ceux des marques d’alors, mais tout semble restitué comme dans un décor hollywoodien. Voyou à la Jean Genet, Harry Kvist ne montre guère de compassion pour les individus qu’il approche, quels qu’ils soient. Seul compte le bénéfice qu’il peut tirer d’eux. Bof, bof !

 

* Martin Holmén, Corps-à-corps (Metropol 1) (Clinch, 2015), trad. Marina Heide, Hugo (Thriller), 2016

 

Compte à rebours

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Quel sale personnage, que ce Harry Kvist, au centre des romans dits policiers de Martin Holmén ! Nous le retrouvons en effet dans Compte à rebours, qui fait suite à Corps-à-corps. Et comme toujours, prompt à frapper qui ne lui revient pas, surtout quand les risques sont dérisoires (ce coup de pied aux fesses du nommé Ström, dès le début !). Il sort de prison et se réjouit que le jeune Gusten, son ex-compagnon de cellule, le rejoigne bientôt dans son logement. Mais un meurtre a eu lieu à proximité de chez lui, pendant sa détention, sa blanchisseuse a été retrouvée assassinée. « Je sens comme la vieille femme me manque, avec son sourire édenté et son bon cœur. Elle avait toujours un mot gentil, même pour ses clients un peu particuliers. » Accusé, le fils de celle-ci, donné pour « débile », est incarcéré dans un hôpital psychiatrique. Kvist a fait la promesse à cette femme de ne pas laisser ce fils sans aide. Et comme il est un homme d’honneur… « J’ai mangé des clopinettes dans tous les ports du monde, erré sans but, cogné tout un tas de gus pour du blé, et même fait l’homme-sandwich en attendant ma paye à San Francisco… » Dans Compte à rebours, l’ancien boxeur Harry Kvist endosse ainsi les habits de détective privé (« Un bon souffle et des poings de fer. Le reste va de soi. ») et se lance dans une enquête qui lui permet de décrire le Stockholm des années 1930 avec, comme dans le volume précédent, nombre de précisions. Cet aspect-là du roman peut séduire, plus que l’intrigue (le roi est mis en cause !), évidemment riche en bagarres et en rebondissements : « le retour triomphant de Harry Kvist » ?

 

* Martin Holmén, Compte à rebours (Nere för räkning, 2016), trad. Marina Heide, Hugo (Thriller), 2017

Les Noces perdues

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  Outre que les volumes de Anna Jansson ne sont pas publiés en France dans l’ordre initial de parution en Suède (le premier titre publié ici, L’Inconnu du Nord, plutôt bon, était en réalité le troisième de la série – inégale), la facétie se poursuit avec, pour ce roman qui vient de paraître, Les Noces perdues, un titre indiqué en couverture qui n’est pas celui indiqué en haut de page : Somnambule. L’erreur vient du fait que le titre suédois, Drömmen förde dig vilse, quelque chose comme Le Rêve perdu, a été traduit en anglais par Sleepwalker, qui signifie effectivement Somnambule. Mais alors, pourquoi Les Noces perdues ? On le comprend à la lecture du roman mais le titre original n’est-il pas celui choisi par l’auteur, donc celui auquel l’éditeur doit se tenir ? À notre avis, ce roman a été choisi sur sa version anglaise, puisque ce ne sont pas des choix littéraires qui guident la plupart des éditeurs mais des choix commerciaux, ce qui explique qu’il a d’abord été présenté aux libraires sous ce titre, Somnambule, avant de récupérer plus ou moins son titre d’origine et d’être imprimé avec l’un et l’autre. Bâclons, bâclons, ce n’est que littérature !

Les Noces perdues ? Au sortir d’une soirée à Visby en compagnie de son amie et collègue Erika Lund, l’inspectrice Maria Wern assiste à la violente agression d’un adolescent. Lui venant en aide, elle se fait elle-même tabasser. L’adolescent meurt. Un peu plus tard, c’est une jeune femme qui est retrouvée assassinée, dans une mise en scène macabre, puisqu’elle est habillée en mariée mais décapitée, un bouquet de muguet en main, près des remparts de la ville. La police est dépassée. D’autres meurtres ont lieu. Nous sommes bien à Visby, ville censée (hors saison touristique) être l’une des plus tranquilles du monde. Usant de rebondissements multiples, Anna Jansson tient le lecteur en haleine. Mais est-ce suffisant pour signer un bon livre ?

Anna Jansson, Les noces perdues (Drömmen förde dig vilse, 2010), trad. Carine Bruy, Le Toucan (Noir), 2015

Les Âmes englouties

Pas franchement un roman policier, Les Âmes englouties de Susanne Jansson. Un ouvrage déconcertant, intéressant, qui, par bien des aspects, peut rappeler la série télévisée Jordskott de Henrik Björn. Dans les tourbières du Dalsland, un « endroit désolé » à peu de distance de Åmål (ville de naissance, en 1972, de l’auteure), des disparitions se produisent à intervalles réguliers. Les plus anciennes semblent remonter à la nuit des temps. Des « revenants » seraient-ils à l’œuvre ? C’est ce que pensent certains habitants des lieux, faits troublants à l’appui : « J’ai lu des théories sur les forces maléfiques, les fantômes, les esprits. Si on y croit ne serait-ce qu’un tout petit peu, ces disparitions ne sont peut-être plus si inexplicables. » Mais les enquêteurs envoyés sur place sont sceptiques. Notamment Maya Linde, artiste photographe qui exerce aussi pour la police, et qui rencontre les divers protagonistes de l’intrigue. « Les arbres se montraient encore rares et le sol était constitué de grandes touffes d’herbes et de mares sournoises. Traverser ce genre d’étendue sauvage était un vrai défi. En revanche, à distance, le paysage était onirique, presque attirant. » Journaliste et photographe free-lance, Susanne Jansson livre là un premier roman de très bonne facture, avec de fréquentes références à la culture suédoise, assez différent, de par son traitement, de ceux qui s’inscrivent habituellement dans le polar dit nordique. On ne peut que souhaiter la lire de nouveau.

 

* Susanne Jansson, Les Âmes englouties (Offermossen, 2017), trad. Marianne Ségol-Samoy, Presses de la Cité, 2019

 

Eaux sombres

Eaux sombres

Plus l’on avance dans la lecture de ce livre et plus l’on se dit que la vérité ne peut être qu’affreuse. Quel suspense ! Pourtant, Eaux sombres n’est pas à proprement parler un roman policier. Un roman noir, plutôt (comme l’était Les Âmes englouties, précédent titre de Susanne Jansson), articulé autour de la disparition d’un enfant. Côte du Bohuslän, région de Orust, un 11 janvier. Martin répond au téléphone et lorsqu’il raccroche, son fils Adam, quatre ans, n’est plus là. S’est-il noyé dans la mer comme cette botte retrouvée dans l’eau peut le laisser penser ? L’a-t-on enlevé, espère-t-il encore, quand le téléphone portable avec lequel l’enfant jouait est récupéré un peu plus loin dans un fossé ? « Bien que (…) terrifié à l’idée qu’il existe éventuellement un criminel, il ne pouvait s’empêcher de nourrir un tout petit espoir. Peut-être était-il encore possible qu’Adam soit en vie ! » Dans ce cas, le ou la coupable serait une personne de connaissance ou du voisinage ? Les pistes affluent, suivies un peu malgré elle par Maya, photographe âgée d’une cinquantaine d’années qui réside pour une courte période près de la maison de Martin et d’Alexandra, maison dans laquelle d’autres disparitions similaires ont eu lieu précisément un... 11 janvier. Quelles conclusions en tirer ? Un roman relativement court (moins de trois cents pages, en français) qui prend le temps de placer les personnages, de décrire un décor très particulier, très touristique. Un roman empreint de poésie, également, pour preuve ce prologue : « Les ciels, nombreux, immenses. Si changeants au-dessus de la mer. Certains lourds, d’une blancheur sale. D’autres insouciants... » Née à Åmal en 1972, Susanne Jansson est décédée à Lorum en 2019. On aurait vraiment bien aimé lire d’autres titres d’elle.

* Susanne Jansson, Eaux sombres (Vintervatten, 2020), trad. Marianne Ségol-Samoy, Les Presses de la Cité (Sang d’encre), 2021